ANASTASE ET L^ORIG^NISME
C'est Eusèbe de Crémone qui servait de messager au Pape et qui sans doute avait provoqué la démarche, car dans cette lettre même, Anastase raconte qu'enflammé de la foi et épris d'amour pour le Seigneur, Eusèbe lui a présenté quelques propositions blasphématoires qui lui ont fait horreur. Comme toutes celles qu'Origène pouvait avoir énoncées, il les condamne avec leur auteur ^.
L'arrivée d'Eusèbe à Milan acheva d'éclairer Rufin sur les intentions de ses adversaires. Dans la liste des propositions dont Eusèbe se servait pour provoquer les condamnations, il y en avait une qu'il présentait comme extraite de la version rufinienne du Periarchon. Cela donna lieu à une altercation très vive, probablement devant l'évêque, entre lui et Rufin. Celui-ci protesta contre la calomnie dont il était l'objet et n'eut point de peine à montrer que non seulement ce texte n'était pas dans son œuvre, mais qu'à la place il y avait un développement concernant le dogme trinitaire, absolument irréprochable. Tout penaud, Eusèbe ne trouva d'autre excuse à formuler que de rejeter la faute sur Marcella de qui, dit-il, il avait reçu ses extraits. Un de ses compagnons vint à son secours en faisant remarquer que le texte, s'il n'était pas de la traduction faite par Rufin, appartenait en tout cas à l'original ^. Ces scènes durent se reproduire plus d'une fois. Celle-ci eut peut-être pour résultat de refroidir le zèle d'Eusèbe, car il ne parlait de rien moins que de citer Rufin en jugement devant le tribunal impérial, ce qui, en cas de condamnation, eût entraîné les peines les plus lourdes ^. Vainement
^ Epist. ad Simplicianum, 3 (PL, XX, 76) : « Haec sanctitati tuae scripsimus per Eusebium presbyterum, qui calorem fidei gestans et amorem circa Dominum habens, quaedam capitula blasphemiae obtulit, quae nos non solum horruimus et iudicavimus, verum et si qua alia sunt ab Origene exposita cum suo auctore pariter a nobis scias esse damnata. »
2 Rufin, Apol. I, 17-20 (PL, XXI, 554-558, texte authentique, n. 17, falsifié, n. 19; cfr 557, C) : « Nam cum falsam huiusmodi sententiam apud Mediolanum recitaret (Eusebius) et a me quae legebat falsa esse dicerentur, interrogatus a quo accepisset exemplaria, respondit matronam quandam (Marcella) sibi dédisse, de qua ego, quaecumque illa est, nihil dico, sed sui eam et Dei conscientiae derelinquo...; 20: Memini sane quod aliquis eorum cum argueretur falsasse haec respondit mihi : in graeco ita haberi, me autem in latino immutare voluisse. »
* Jérôme fait allusion à ces projets d'accusation publique et à ses efforts
Jérôme mis au courant avait essayé de l'en dissuader. On le trouvait tiède, quand on n'allait pas jusqu'à l'accuser de connivence avec son ancien ami ^. Simplicien mourut le 15 août 400, probablement avant d'avoir rien fait au sujet de l'origénisme. Son successeur Venerius ne tarda pas à recevoir lui aussi une lettre d'Anastase, l'invitant comme son prédécesseur à promulguer la condamnation pontificale 2. C'est sans doute vers ce temps que Rufin, préparant déjà sa réponse aux accusations de Jérôme, estima utile de se défendre auprès du pape Anastase ^.
inutiles pour en détourner Eusèbe {Apol. III, 5 ; PL, XXIII, 460, B) : « Et ante scripsi et nunc eadem, Deo audiente, protester me non approbasse accusationem eius nec cuiusquam christiani in christianum. Quid enim necesse est in multorum scandala ruinamque proferri, quae secreto aut corripere valeas aut emendare ? Sed quia unusquisque vivit stomacho suo et amicus non statim dominus est alterius voluntatis, sicut accusationem etiam veram reprehendo sic falsitatem schedularum in sancto viro non suscipio. » Il s'efforce de rejeter l'accusation de faussaire portée par Rufin contre Eusèbe. Le contexte me semble indiquer que, de la part d'Eusèbe,il ne peut être question que d'une accusation publique devant les juges civils, analogue à celle dont Rufin menacera plus tard Jérôme lui-même. C'est d'ailleurs le sens propre du mot accusatio. L'objet en est difficile à déterminer : violation des lois réprimant l'hérésie ? On pourrait à la rigueur songer à une accusation devant l'évêque; mais le raisonnement et les termes mêmes de saint Jérôme (christiani in christianum) paraissent exiger davantage.
^ JÉRÔME, Apol. III, 35 (PL, XXIII, 482, C) : « Sed in eo reprehendendus sum quare accusatores tuos amicos meos non coercuerim ? Vis tibi proferam litteras eorum in quibus me hypocriseos arguunt quod te sciens haereticum, tacuerim ?.., Tu discipulos vocas qui me tuum condiscipulum suspicantur. »
^ Anastase ignore, quand il écrit à Venerius, si son prédécesseur a fait quelque chose (RHLR, t. IV, p. 8) : « Verum, si minime factum est, quaeso dilectionem tuam ut nunc procures. » Sur cette lettre à Venerius, retrouvée et publiée en 1871 , voir Van den Gheyn, La lettre du pape Anastase V^ à S. Venerius, évêque de Milan, sur la condamnation d'Origène, dans la RHLR, t. IV, 1899, p. 1-12; le texte de la lettre, ibid. p. 5-8. Elle est rappelée et communiquée par Anastase à Jean de Jérusalem (PL, XX, 72, A) : « Qua re moti qualem epistulam ad fratrem et coepiscopum nostrum Venerium, diligentiori cura perscriptam, parvitas nostra transmiserit, ex subditis poteris comprobare.» Saint Jérôme mentionne la condamnation d'Origène par Venerius et Chromatius (Apol. II, 22; PL, XXIII, 445, C; écrit en 401).
^ Apologia ad Anastasium (PL, XXI, 623-628). Elle est considérée comme formant le troisième livre de V Apologie de Rufin et à ce titre réfutée par saint Jérôme au second livre de sa propre Apologie. D'après celle-ci, Rufin l'aurait écrite deux ans après son arrivée à Aquilée : « Biennio Aquileiae sedens » {Apol. II, 2; PL, XXIII, 426, A). Cette date est assez vraisemblable et conduit à la seconde moitié de l'année 400. Rufin motive ainsi son envoi {Apol. I, i ; PL, XXI, 623, B) : «Audivi quosdam, cum apud Beatitudinem tuam controversias, sive de fide sive