LA LETTRE DE RUFIN AU PAPE ANASTASE
Rappelant les accusations portées contre lui, il constate que le pape, équitablement, n'a point voulu juger un absent. Fatigué de ses voyages, il ne peut se rendre à Rome pour présenter sa défense, il lui envoie donc comme un bâton pour écarter ceux qui continuent à aboyer contre lui. Sa foi, il l'a confessée déjà en Egypte, dans les prisons et dans l'exil. Il en renouvelle la profession, telle que l'Église l'enseigne, sur la Trinité, l'incarnation et la rédemption, sur la résurrection de la chair, sur le jugement final avec la justice rendue à chacun selon ses œuvres, avec le feu éternel pour le démon et ceux qui font ses œuvres, en calomniant leurs frères. Quant à l'origine des âmes, il connaît trois opinions: le créatianisme, le traducianisme, la préexistence. Il affirme que les âmes sont toutes créées par Dieu, mais puisque l'Église n'a rien déclaré encore sur la manière dont elles viennent au corps, il s'abstient avec elle. Il a traduit des livres d'Origène, mais c'est par jalousie qu'on l'accuse : il n'est que traducteur; seul l'auteur est responsable en bien comme en mal. Rufin a seulement retranché ce qui était suspect et que d'autres avaient interpolé; il l'a remplacé par des textes authentiques tirés d'autres ouvrages. Il n'est point le premier traducteur d'Origène. Qu'il n'y ait donc pas d'esprit de parti dans cette affaire. Si l'on porte une
de aliis nescio quibus quaestionibus commoverent.. etiam mei nominis fecisse mentionem. Et tua quidem Sanctitas... de absente sibique bene et in fide et in caritate Dei cognito, calumniantibus non accommodavit auditum... Aequum putavi ut, quoniam ipse, post triginta fere annos, parentibus redditus sum et durum satis atque inhumanum erat si tam cito desererem eos quos tam tarde reviseram simul et quam longi itineris labor fragiliorem me reddit ad iterandos labores, litteris meis satisfacerem Beatitudini tuae,... ut aemulis adversum me forte oblatrantibus baculum quemdam tibi confessionis meae quo abigerentur offerrem. » Selon saint Jérôme, écrivant douze ans plus tard l'éloge de Marcella {Epist. CXXVII, 10), Rufin aurait été convoqué à venir se défendre : « Dum acciti frequentibus litteris haeretici ut se defenderent venire non sunt ausi. » Mais le renseignement n'est pas donné dans les documents contemporains de Jérôme et de Rufin. Le passage d'ailleurs n'est peut-être qu'une interprétation exagérée (frequentibus) des faits. La lettre d'Anastase à Jean n'est guère compatible avec ces appels réitérés : « Ut quid agat et ubi sit nescire cupiamus.» Un passage de saint Jérôme fait allusion à 1' « omnis tam Orientis quam Occidentis catholicorum synodus qui pari constantia quia pari et spiritu illum (Origenem) haereticum denuntiant populis. » II s'agit du concert des évêques, non de synodes proprement dits.
défense, elle ne peut valoir que pour l'avenir. A viser le passé, elle doit atteindre tout d'abord les plus anciens coupables. Pour lui il reste fidèle à la foi qu'il vient d'exposer, foi de Rome, d'Alexandrie et de son Aquilée, foi aussi de Jérusalem. Anathème à qui croit autrement ! Il réserve au jugement de Dieu ceux qui provoquent les dissensions et les scandales entre frères, par envie et par jalousie.
Nous ignorons quelle réponse fit Anastase à cette communication. Mais il est facile de connaître sa manière de voir. En 401, il reçut une lettre de Jean de Jérusalem qui le consultait sur Rufin et avait pris sa défense. Le pape lui renvoie avec modestie les éloges qui lui sont décernés et le loue en termes qui contrastent singulièrement avec les critiques du Contra lohannem Hierosolymitanum. Puis confirmant la condamnation d'Origène et de tous ses livres, il déclare qu'il veut ignorer Rufin, l'abandonnant à sa conscience et au jugement de Dieu, pour le but poursuivi par la traduction du Periarchon. Il l'approuve, si elle a cherché à mettre en lumière la nocivité de la doctrine d'Origène. Si, au contraire, elle veut la propager, c'est une entreprise pernicieuse contre la foi de l'Église, à laquelle il s'opposera toujours et qu'il condamne absolument. Il en a déjà écrit à son collègue de Milan Venerius. Il continuera partout à y veiller par ses lettres. Déjà, à sa grande joie, les empereurs ont interdit la lecture d'Origène. Pour Rufin donc, en dehors de toute coterie, que Jean examine son attitude au sujet de la traduction, s'il l'approuve ou non. C'est s'associer au coupable que d'approuver ses vices. D'ailleurs, Rufin lui est si étranger qu'il ignore ce qu'il fait et où il habite ^.
Ces incidents, les instances de ses amis, Apronianus et Macaire notamment, confirmèrent Rufin dans la résolution de réfuter V Apologie à Pammachius. Il y mit le temps d'ailleurs, puisque la
^ Anastase, Epist. ad lohannem Hierosol. (PL, XX, 68-73 ; XXI. 627-632). Il ressort du n. 6 que la lettre de Jean était en faveur de Rufin : « Quod te vero vulgi de Rufino querela sollicitât ut quosdam vagis suspicionibus persequaris, hanc tuam opinionem constringam. » Rufin ignorait la lettre d' Anastase et crut même que c'était un faux des hiéronymiens (Jérôme, Apol, II, 14 ; III, 20, 38). Jérôme en avait annexé un exemplaire à son Apologie de 40 1 .
réponse ne parut que deux ans après la lettre qui la motivait (401). C'est ce qu'assure saint Jérôme raillant la lenteur de son adversaire ^. La réponse avait été peut-être lente à venir; elle n'était point négligeable. Si peu que Jérôme, l'ayant partiellement connue par des indiscrétions, que lui transmettaient ses partisans et en particulier son frère Paulinien, revenu d'Aquilée et de Stridon à Bethléem 2, jugea qu'il ne fallait pas attendre d'en avoir le texte authentique et complet et se mit en mesure d'y répliquer sur-le-champ. L'ouvrage en effet en valait la peine. Dans la littérature polémique il mérite d'occuper un bon rang. S'il n'a pas le brillant et la verve des écrits de Jérôme, il n'en a pas non plus les violences et les outrances déplaisantes. Il rachète son infériorité littéraire relative par la rigueur logique et la solidité des preuves. Rufin avait ses dossiers bien fournis et savait frapper à l'endroit faible. Sur nombre de points il touche juste et l'histo-
ï JÉRÔME, Apol. III, 10 (PL, XXIII, 464, D).
^ Apol. I, I (PL, XXIII, 397, A) : « Scribuntur contra me libri. Ingeruntur omnibus audiendi et tamen non eduntur ut et simplicium corda percutiant tt mihi facultatem pro me auferant respondendi.» — Ibid., I, 3 (400, A) : « Nunc quoque, quia renui laudatorem et verso stylo docui me non esse quod meus necessarius praedicavit, dicitur furere et très contra me libros venustate attica texuisse. » En fait il y avait deux livres, mais Jérôme considérait V Apologie au pape Anastase comme une attaque directe contre lui : on peut voir par le résumé donné plus haut que c'est exagéré. — Apol.l, 4 (400, A) : /( Sed adversus illos libros qui per angulos garriunt et furtiva accusatione me mordent, cum editi fuerint et de tenebris ad lucem processerint, atque ad nos vel studio fratrum vel temeritate aemulorum potuerint pervenire respondere conabor. Neque enim magnopere formidandi sunt quos metuit auctor suus prodere et tantum confoederatis legendos esse decrevit. »—Ibid., 1,15 (409, A): « Quid in libris proprie accuset ignoro. Fama enim ad me criminum eius non scripta venerunt.» — III, 3 (459 A) : «Illis eruditissimis libris quos antequam legeram confutavi. » Rufin répondit, ajoutet-il : « Accusationem ad eos tantum misisse qui meis verbis laesi fuerant et non ad plures quia non ad ostentationem sed ad aedificationem christianis loquendum est. » Il ajoutait dédaigneusement en lui envoyant son œuvre, par allusion à la manière dont Eusèbe s'était procuré le Periarchon : «Noli multo auro redimere notarium meum sicut amici tui de meis ITepi \\.p^Cjv schedulis fecerunt... Gratis a me missum suscipe codicem quem censu magno cuperes comparatum » Jérôme riposte que des deux c'est Rufin qui est le Crésus {Apol. III, 4; 459, C D). D'Aquilée Paulinien rapporta les indications sur les critiques faites au Commentaire sur la lettre aux Éphésiens {Apol. I, 21 ; 414, B) : <■ Sed quia Paulinianus frater meus de commentariis ad Ephesios quaedam ab eo reprehensa narravit et pauca ex his memoriae tradidit mihique ipsa demonstravit loca, non debeo subterfugere. »
rien impartial, loin de faire écho aux accusations de mensonge que lui prodigue son adversaire, ne peut que reconnaître le bienfondé de ses dires ^.
h' Apologie proprement dite comprend deux livres ^ dédiés à Apronianus, de qui Rufin avait reçu l'écrit adressé à Pammachius par « son ami et bon frère d'Orient ». Rufin se réjouit d'être, comme Jésus, victime de la calomnie et se tairait volontiers si le scandale provoqué ne l'obligeait à rétablir la vérité. En matière de foi le silence n'est pas de mise, d'autant plus que si l'invective de Jérôme promet d'écarter les personnes et de répondre seulement aux accusations, elle fait tout le contraire. Rufin n'a accusé personne et le traducteur du Periarchon est perpétuellement pris à partie. Il laissera toute feinte de côté et quoiqu 'inhabile, s'en remettra au lecteur. Il veut non pas accuser, mais se défendre en exposant la simple vérité. Voilà donc sa récompense pour les éloges qu'il a donnés à Jérôme! Il en a loué l'éloquence et l'orthodoxie; en échange on lui dénie l'une et Tautre. Qu'on l'excuse donc s'il lui échappe des incorrections: obligé de se défendre, il n'a pas à se préoccuper d'élégance et de distinction, mais seulement de la vérité ^.
Hérétique, tel est le titre dont on l'accable dès le début, mais grâce à Dieu, d'abord moine, puis baptisé à Aquilée, il n'a jamais professé d'autre foi que celle de cette Église, soit sur l'ensemble du Credo, soit sur la résurrection de la chair, de notre chair comme s'exprime explicitement le Symbole qu'il a récité à son baptême. En vain Jérôme plaisante-t-il grossièrement à ce sujet. Rufin et ceux qu'il accuse croient purement et simplement à une vraie résurrection, telle que l'Église l'enseigne, mais en n'oubHant
^ Voir note complémentaire N.
^ PL, XXI, 541-624. Apologia est le titre authentique, donné par Rufin comme par saint Jérôme. Invectivae n'a aucune raison d'être et dénature le caractère du traité qui est avant tout une défense, en réponse aux accusations ou aux démentis de la lettre LXXXIV de Jérôme à Pammachius et à Oceanus (Apol. I, i) : « Perlegi scripta tua, Aproniane fili carissime, quae ab amico et fratre bono, de Oriente ad virum nobilissimum Pammachium missa transmisisti ad me . »
3 Rufin, ApoL, I, 1-3 (PL, XXI, 541-S43, B).
pas que, si le corps ressuscite, il ressuscite spirituel et par conséquent dégagé de tout le terrestre. Voilà sa foi ^.
Quant aux accusations portées contre Origène sur la restauration finale, la création des âmes avant le corps et leur déchéance, cela ne le regarde pas : il ne plaide pas la cause d 'Origène. Il ne parlera de lui que dans la mesure où l'y obligent les coups de son adversaire qui, même à propos d'Origène, entend l'attaquer et en particulier prétend qu'il a été choisir exprès le Periarchon, que personne jusqu'alors n'avait osé traduire. Rufin explique donc à quelle occasion, sollicité par Macaire, il a fait cette traduction, avec quelles précautions il a procédé pour ce qui concerne la foi, comme l'indiquent ses préfaces : n'entendant jamais y mettre du sien, mais promettant seulement de corriger Origène par Origène et non point de faire un choix qui ferait disparaître le mal et garderait le bien ^.
Il avait annoncé d'ailleurs par avance les attaques qui se sont produites et qui renouvelaient celles contre la lettre de Jean de Jérusalem à Théophile. Il avait même prévu l'altération de son livre et solennellement adjuré de n'en rien faire. Et cependant ce forfait a été commis et par des gens qui croient à la résurrection ! C'est ce qui s'est passé pour le passage d'Origène sur la vision de Dieu dans son texte à lui, dénaturé par Eusèbe de Crémone, imitant Jézabel et cela pour le faire condamner et le perdre dans l'opinion. Voilà pourquoi, à Rome, où ils étaient en bonnes relations, il ne lui a jamais soufflé mot de cette prétendue découverte, mais en attendant il colportait partout l'accusation et son maître qui se vantait, en écrivant à Vigilance, de n'avoir vulgarisé d'Origène que le bien, vient maintenant de traduire le Periarchon en y insérant tout ce qui est critiquable de manière à faire tout le contraire. Il l'entraîne lui-même dans le soupçon d'hérésie et envoie partout ses chiens pour aboyer contre lui et tout tenter ^.
S 'adressant directement à Jérôme, Rufin l'invite à expliquer la contradiction de sa conduite : ses préfaces présentent Origène
comme docteur de l'Église, et, à ce qu'il affirme, le texte rectifie ses erreurs. Pourquoi ce changement subit d'attitude, comme si, après trente ans de fréquentation assidue, il avait tout à coup découvert quelque nouveau traité, alors que ce sont les mêmes qui provoquent des jugements si opposés. Si Jérôme se repent, il devrait se taire et non point accuser ceux qu'il a d'abord imités ^. D'ailleurs ces commentaires mêmes, auxquels il en appelle, le condamnent, comme le montrent de nombreux passages reproduisant les idées qu'il blâme aujourd'hui sur la résurrection, sur la préexistence des âmes, sur le pardon accordé au démon, sur la restauration universelle et l'instabilité des créatures. Oui certes Jérôme doit se repentir, mais sérieusement, et non pas pour en attaquer d'autant mieux ceux qui n'ont point trempé dans ses erreurs, imiter Origène dans sa pénitence, au lieu de s'ériger en juge et de le condamner ^.
Le début du livre suivant proteste d'abord contre la confrérie de mensonge dont Jérôme prétend qu 'Origène est l'instituteur, en déformant son véritable enseignement sur la dissimulation, parfois nécessaire, de la vérité. Elle n'est nullement le mensonge^. Le parjure c'est lui qui l'a commis en violant si continuellement le serment qu'il avait prêté au sujet des auteurs profanes, en les citant à chaque page, même quand il écrit à des femmes qui ne devraient et ne voudraient connaître que l'Écriture. Il va jusqu'à se vanter d'apprendre la logique à l'école de Porphyre, cet exécrable adversaire du nom chrétien *. Il accuse Origène de paganisme parce qu'il a recours à des raisonnements qui veulent défendre la providence et la justice de Dieu, quelle qu'en soit la valeur. Le paganisme c'est lui qui l'adopte, quand il emploie, à propos de Paula, l'expression impie de « belle-mère de Dieu » ^. Il blâme Rufin d'avoir appris sans maître, mais il se réclame de Didyme qu'il a vu seulement trente jours, alors que Rufin l'a
^ Apol. I, 22, compté deux fois par erreur (559. C-561, A).
MI,i-4(583,D-586,D).