LE SEJOUR A CONSTANTINOPLE
cher ^ la met avant celle des homélies sur Jérémie et Ézéchiel, à cause du style plus embarrassé. La remarque est juste ; le style est en effet moins brillant, mais alors le silence de la préface ad Vincentium est peu explicable. Il semble préférable de penser que ces homélies ont été traduites peu après, à un moment où soit la maladie, soit le travail ne laissaient pas à Jérôme sa pleine liberté d'allure. Les retarder jusqu'au delà de 392 n'est guère compatible avec la facilité acquise alors par Jérôme et son état d'esprit. On ne s'expliquerait point l'absence de toute allusion dans le commentaire sur Isaïe. Il y a quelques coïncidences matérielles d'expression avec Epist. XVIII, sur la vision d'Isaïe.
Quant à ce traité personnel sur la vision d'Isaïe (Epist. XVTII, Vallarsi; XVIII A, Hilberg), il est évidemment postérieur à cette traduction dont il reprend certaines idées, mais antérieur au concile de 381 (mai), puisque saint Grégoire de Nazianze quitta Constantinople à ce moment. Saint Jérôme a indiqué lui-même la date et l'occasion de la composition (In Isaiam, VI, i; PL, XXIV, 91-92): «De hac visione ante annos circiter triginta, cum essem Constantinopoli et apud virum eloquentissimum Gregorium Nazianzenum, tune eiusdem urbis episcopum, sanctarum Scripturarum studiis erudircr, scio me brevem dictasse subitumque tractatum ut et experimentum caperem ingenioli mei et amicis iubentibus oboedirem. -> Cette date est confirmée par la lettre LXXXIV, 3, à Pammachius et à Oceanus, en 399, où il est dit : « Habetur liber in manibus, ante XX annos editus. »
La date du second traité sur la vision d'Isaïe (Epist. XVIII, 17-21, Vallarsi; XVIII B, Hilberg) n'est pas facile à déterminer. Il est postérieur au précédent qu'il cite (n. 20 ou 4) : « De comparatione Isaiae et Moysi quomodo alius ministerium recusarit, alius ultro se offerens dura perpessus sit, in alio loco disputavimus. » On y constate plus d'aisance. On peut y voir avec assez de vraisemblance des notes rédigées postérieurement, soit quand Jérôme présenta son premier traité au pape Damase
^ Hieronymus, 1. 1, p. 56-57.
(d'où le titre ad Damasum, que les manuscrits donnent aux deux traités), soit plutôt à Constantinople même, comme essai d'un autre genre d'exégèse. L'absence de toute allusion à Vhebraica Veritas montre bien qu'il appartient à cette période primitive.
Les dates extrêmes sont faciles à fixer. On a vu (t. P' , p. 75) que saint Jérôme s'est rendu à Rome à l'occasion du concile de 382. Il a dû arriver, en compagnie de saint Épiphane et de Paulin, avant l'hiver 382. Quant au départ en août 385, il a donné lui-même l'indication précise dans son Apologie, III, 22 (PL, XXIII, 473, B) : «Mense augusto, flantibus etesiis. » L'année résulte de VEpist. XLV, 2 : « Paene certe triennium cum eis vixi », depuis son arrivée. Le retour des évêques en Orient est fixé au printemps 383, par la lettre CVIII, 6, à propos de Paula : « Tandem exacta hieme, aperto mari, redeuntibus ad ecclesias episcopis. » Il est peu probable que Jérôme ait composé quoi que ce soit avant ce départ, occupé qu'il dut être par le concile et aussi par les relations que lui imposaient l'amitié de ces évêques et sa propre situation.
Pour déterminer la chronologie de cette période, le plus sûr est de procéder du connu à l'inconnu ^. Les données certaines sont les suivantes :
a) Le départ définitif de Rome en août 385 : il est précédé de peu de la lettre XLV adressée à Asella, lettre d'adieu aux amis de Rome.
b) La date de la mort de Damase, 1 1 décembre 384. On placera donc avant toutes les œuvres dédiées à Damase et les lettres en connexion avec elles.
c) La date de la dernière loi {Codex lustin. I, 54,5; édit. Krueger, p. 159) adressée à Praetextatus (9 septembre 384)» mort consul désigné pour 385, donc entre cette date et le i jan-
* J'ai démontré dans le BLE, i9i8,p. 320-21, que le principe de classification adopté par Vallarsi, pour la chronologie des lettres (ordre du psautier), est contredit par leur contenu.
LE SléjOUR A ROME 23
vier de cette année ^. Les lettres XXIII et XXXIX, où il est fait mention de l'éloge funèbre de Praetextatus par Paulina sa femme, sont donc à placer entre le 9 septembre et le 11 décembre, puisqu'il n'y est fait aucune allusion à la mort de saint Damase. On l'attendrait, au moins dans la longue lettre XXXIX, à Paula. La lettre XXIV est écrite deux jours après la XXIIF.
d) On peut serrer la date de plus près, d'après une autre donnée fournie par les lettres XXX et XXXI. Celle-ci, envoyée en même temps que la précédente, est écrite pour la fête de saint Pierre, 29 juin. Il s'agit bien de l'année 384 : la lettre XXX se termine par une salutation à Blésilla et à Eustochium, « tirunculas nostras. » Elle est donc postérieure à la conversion de la première à la vie parfaite. Blésilla n'a pas vécu plus de quatre mois après cet événement {Epist. XXXIX, 3) : « Nunc vero cum, propitio Christo, ante quattuor ferme menses, secundo quodam modo se propositi baptismo laverit»; ihid., 7: «Ego in tribus mensibus consecuta sum. » On ne peut donc songer à l'année 385 ; ni à 383, à cause de la mention de la mort de Praetextatus dans la lettre XXXIX, 2, postérieure de peu à la mort de Blésilla et non pas, comme d'autres éloges funèbres, écrite un ou deux ans après. Par suite, la mort de Blésilla est environ d'octobre 384; celle de Léa doit avoir précédé de peu. Celle de Praetextatus qui leur est antérieure doit se fixer en septembre. La lettre XXXVIII, racontant la maladie et la conversion définitive de Blésilla, est antérieure de peu à la lettre XXX, du 29 juin 384, où cette conversion est supposée : « tirunculas nostras ». A la rigueur cependant cette expression pourrait se justifier, avant la conversion définitive, mais il faudrait alors placer la maladie et la conversion en juillet-août, et la mort survenue entre trois et quatre mois après, en novembre, l'éloge funèbre de Blésilla étant toujours fixé avant le 1 1 décembre, à cause du silence sur la mort de Damase.
e) h'Epùt. XXXII fait allusion aux lettres XXX et XXXI comme tout récemment écrites, elle est donc du début de juillet
* Voir Rauscue^i , yahrbùcher...., p. 177, 5.
384. Mais comme elle mentionne un travail urgent, d'après des livres appartenant aux Juifs : « iampridem cum voluminibus Hebraeorum editionem Aquilae confero », on peut en rapprocher la lettre XXXVI à Damase, où il semble bien que l'on assiste au début même de ce travail (XXXVI, i) : « Cum subito Hebraeus intervenit deferens non pauca volumina quae de synagoga quasi lecturus acceperat. » Dans les deux, Jérôme se réclame de ce travail de transcription (XXXVI, i) ou de collation (XXXII) pour excuser son retard à répondre. On semble donc autorisé à placer la lettre XXXVI quelques semaines avant la XXXII^, où le travail est dit commencé iampridem. Jérôme en donne le détail assez considérable : déjà ont été revisés ainsi les Prophètes, Salomon, le Psautier, les Rois; il en est à l'Exode, et passera ensuite au Lévitique. L,'Epist. XXXVI est une réponse à XXXV. jf) La lettre XXXI mentionne le pristinus lihelliis qu'est l'épître XXII. Cela demande plusieurs mois d'intervalle, au plus tard le printemps de la même année 384. Mais la lettre XXII mentionne déjà VAdversus Helvidium. Il faut le renvoyer en conséquence au début de cette année ou mieux à l'année précédente sans aucune indication plus précise de temps {Epist. XXII, 22) : « In eo libro quem adversiis Helvidium de beatae Mariae perpétua virginitate edidimus. » Sans doute la lettre XXII parle de Blésilla d'une manière qui laisserait entendre qu'elle est déjà gagnée à la vie parfaite (n. 15) : « Molestias nuptiarum et incerta coniugii domestico exemplo didicisti cum soror tua Blaesilla, aetate maior sed proposito minor, post acceptum maritum, septimo mense viduata est... et quamquam secundum pudicitiae gradum teneat tamen quas illam, per momenta, sustinere aestimas cruces, spectantem cotidie in sorore quod ipsa perdiderit. » Ceci n'est pas une objection sérieuse aux conclusions précédentes, car la lettre XXXVIII reconnaît qu'il y eut un certain flottement dans la ferveur de Blésilla. La maladie de 384 eut pour effet de supprimer complètement cette néghgence (n. 2) : « Redolebat aliquid neglegentiae. » La lettre XL, 2, de Onaso, fait une allusion formelle à V Epist. XXII, 27 : «Placet mihi de larvis, de noctua, de bubone, de Niliacis ridere portentis »; cfr Epist. XXII, 27, fin : « Ut ad infantiam redeant, imitantur
noctuas et bubones.» Il semble légitime de conclure que cette lettre ne doit pas avoir été écrite bien longtemps après celle qui est critiquée, donc vers le milieu de 384. C'est encore la lettre XXII que vise la XXVIP, adressée aussi à Marcella, mais en même temps la version nouvelle des Évangiles (n. i), présentée comme toute récente : « Ad me repente perlatum est quosdam homunculos mihi detrahere cur adversus auctoritatem veterum et totius mundi opinionem aliqua in evangeliis emendare temptaverim »... (n. 2) : « unum miser locutus sum quod virgines saepius deberent cum mulieribus esse quam cum masculis. » On a affaire ici aux premières critiques contre la traduction hiéronymienne des Évangiles : « Post priorem epistulam (XXVI)..., ad me repente perlatum est... » Il faut donc placer celle-ci peu après la lettre XXII, car les critiques au sujet de cette lettre sont plus anciennes et plus universelles {Epist. XXVII, 2) : « totius oculos urbis offendi, cunctorum digitis notor. » Tout cela reporte donc au printemps de 384.
g) Cette lettre XXVII, au début, rappelle la lettre précédente XXVI, sur les noms hébreux : « post priorem epistulam in qua de hebraeis verbis pauca perstrinxeram ad me repente perlatum est. » Il est naturel d'y joindre la série des lettres de même inspiration, XXVIII, de diapsalmate, amorcée par YEpist. XXVI, 5; « Vellem tibi aliquid et de diapsalmate scribere et de ephod... nisi... et tibi aviditatem magis dilatae deberent facere quaestiones. » Il est évident que Marcella s'est hâtée de répondre à cette invitation peu déguisée. De là avec la lettre XXVIII, la XXIX* sur Véphod. La XXV sur les noms divins est écrite après la XXIX", sinon elle serait rappelée au n. 3 : « la quippe apud Hebraeos unum de decem Dei nominibus est. » Cfr Epist. XXV, De X nominibus Dei.
h) La date attribuée à la lettre XXXV, du pape Damase, et à la réponse de Jérôme, Epist. XXXVI, est confirmée par ce qu'il y dit de son projet de traduction du traité de Didyme sur le Saint- Esprit, traduction déjà commencée et qu'il n'acheva qu'à Bethléem, l'ayant interrompue à la mort de Damase (n décembre 384). Si la lettre était de 383, on ne comprendrait guère qu'il eût tenu si longtemps ce travail sur le métier et ne l'eût point terminé.
i) Pour les autres lettres et travaux, aucune indication précise n'est fournie et l'on peut seulement conjecturer que la traduction des homélies sur le Cantique remonte à l'année 383, comme les lettres XIX et XX sur Hosanna, certainement antérieures à la lettre XXVT, où ce nom devrait être mentionné avec les autres semblables, et la lettre XXI sur l'enfant prodigue, placées d'ailleurs par Jérôme au début des travaux de Rome, dans sa notice du De F/m. C'est aussi alors, ou après celle des Évangiles, que l'on peut placer la revision du Psautier {Ps. romanum).
k) La date de la lettre à Presidius (cfr tome I' ' , p. 101-102) sur le cierge pascal, au cas où elle serait authentique, est déterminée par l'allusion à la mort de Gratien (août 383) : un an entier ne s'est pas encore écoulé depuis lors : « Necdum annus completus est quo principem Gratianum, prodente exercitu suo, ante foeda captivitas, dehinc miserabilior oppressit interitus ^. »
1) Je rapporterais plutôt à l'année 385, après la mort de Damase, la lettre XXXIII, dont la finale contre le clergé romain est si amère et paraît trahir l'exaspération de la lutte qui se poursuit de plus belle, maintenant que le protecteur de Jérôme est mort : « Haec quare scripserim et... cito sed non cauto sermone dictaverim, potestis intellegere, si Epicuros et Aristippos cogite tis. » La lettre XXXIV est antérieure à cette lettre XXXIII, qu'elle aurait dû mentionner (n. i), si celle-ci existait déjà. Elle rappelle en effet le catalogue des œuvres d'Origène, dressé par Pamphile, la lettre XXXIII le transcrit tout au long. C'est sans doute vers le même temps (385) qu'il faut placer les lettres qui restent, adressées à Marcella : XXXVII, XLI, XLII, XLIII,
On trouvera le tableau récapitulatif des résultats obtenus, à la table des Regesta.