XI. De l'année 404 à
Un premier point fixe pour cette période est donné par la date de la mort de Paula (26 janvier 404), précédée d'une longue
maladie. Son epitaphium (Epist. CVIII) doit être de 404. Habituellement saint Jérôme n'écrit ces éloges funèbres qu'un certain temps après la mort; mais la présence près de lui d'Eustochium, à qui la lettre est adressée, a dû hâter le moment de la composition. Dans la lettre CXXVII, il s'excuse d'avoir attendu un biennium pour envoyer à Principia l'éloge de Marcella. La seule donnée fournie par la lettre CVIII est (n. 32) que la douleur d'Eustochim et la sienne étaient toujours très vives : « Nunc tibi librum ad duas lucubratiunculas eodem quem tu sustines dolore dictavi, nam quotiescumque stilum figere volui et opus exarare promissum totiens obriguerunt digiti. » La date probable semble donc la seconde moitié de 404. A cette année il faut rapporter encore, avec les lettres XCIX et C, dont il a été déjà question à propos de Théophile, la traduction des documents ascétiques coptes (voir infra, note O) et la lettre CIX contre Vigilance, écrite deux ans avant le traité, dont la date est fixée à la fin de 406, par la mention de Sisinnius ^ : «In altéra epistula quam ante hoc ferme biennium sancto Ripario presbytero scripseram »; au n. 17 {Ibid. 352, B), il est fait mention de Sisinnius. Antérieure au Contra Vigilantium de quelque temps est la lettre CXVII, «ad matrem et filiam »; car au n. 3, Jérôme rapporte les critiques dont elle fut l'occasion -.
Le séjour de Sisinnius à Bethléem en 406 sert de point fixe pour dater un certain nombre d'écrits. Un premier voyage en 402-403, pendant la maladie de Paula, est attesté par la lettre Cil. Le second est l'objet de nombreuses allusions et, ce qui est plus rare chez saint Jérôme, corroboré par une date officielle ^ : « Praesenti anno qui sexti consulatus Arcadii Augusti et Anitii Probi fastis nomen imposuit, Exsuperio Tolosanae Ecclesiae pontifici Zachariam et eiusdem urbis Minervio et Alexandre monachis Malachiam prophetam interpretatus sum. Statimque, recurrens ad principium voluminis. Osée et loel et Atnos tibi (Pammachius) negare non potui. v Sisinnius est
' Contra Vigil. IX (PL, XXIII, 347, C).
' Comm. in Amas, III, proloiïue (PL, XXV, 1057, D).
mentionné à cette occasion dans les trois préfaces du commentaire de Zacharie ^, dans VEpist. CXIX, i et 12, à Minervius et Alexandre, dans le Contra Vigilantium ^ ; toujours à propos de la mission de charité qu'il doit remplir en Egypte et qui lui fait avancer son départ de Bethléem, où il devait rester d'abord jusqu'à l'Epiphanie. Il était arrivé à l'automne^. La lettre CXVIII, postérieure à la conversion monastique de Pammachius et de Paulin de Noie, mais antérieure à l'épiscopatde ce dernier (409), peut être rapportée, avec Vallarsi, à l'année 406, à cause des allusions aux dévastations qui ont accompagné l'invasion de Rhadagaise en 405. Comme je l'ai montré ailleurs *, la lettre CXXI a été composée avant la CXX^ qui y fait allusion (n. 12) : « De quo diximus in alia quaestione » : c'est la question X de la lettre CXXI, à Algasia, et non la lettre CXIX, comme le conjecture M. Hilberg. Les deux lettres furent d'ailleurs rapportées de Palestine à leurs destinataires, par le même messager Apodemius. Leur date commune 407 résulte de l'allusion au commentaire sur Amos (fin 406) et du silence sur l'invasion vandale de 408. On peut y joindre la lettre CXXII où il est fait mention d'Hédybia, destinataire de la lettre CXX et qui avait dû écrire en même temps au sujet de Rusticus. Les dévastations barbares signalées se placent dans le même contexte chronologique.
L'allusion à la trahison de Stilicon, livrant l'Italie au barbare Alaric, et au rachat de Rome, fixe à 409 la lettre CXXIII à Agérochia. Avant la prise de Rome (août 410), il faut placer la publication du Commentaire sur Daniel, postérieur à la fin des petits Prophètes (406) et antérieur à celui d'haïe, commencé en 408 et achevé avant le désastre romain. Il est donc de 407 et celui d'Isaïe de 408-409. Après cette date intervient le commentaire sur Ezéchiel commencé en 410, interrompu lors de la catastrophe romaine, repris en 411 et interrompu à nouveau après
iPL.XXV, 1416, C; 1453, D; i455, A; 1497).
* BLE, i92i,p. 150-15 1.
le troisième livre, puis définitivement continué en 412. Marcella étant morte au début de 411 (et non en 410, puisqu'il faut lire ^ post aliquot menses et non dies, après le sac de Rome), son éloge funèbre, écrit après un hiennium ', date au plus tôt du début de 413. C'est l'année proposée par Vallarsi. La lettre CXXVI, à Marcellinus et Anapsychia, doit être plutôt de la fin de 411 que de 412. Elle répond à une lettre venue d'Afrique où Marcellinus s'était rendu, comme commissaire impérial, pour présider la fameuse conférence entre catholiques et donatistes, qui se tint à Carthage les 2, 3 et 8 juin 411 : Epist. CXXVI, i : « Tandem ex Africa vestrae litteras unanimitatis accepi. » Et un peu plus loin : « Certe habes ibi virum sanctum eruditum Augustinum episcopum qui viva, ut aiunt, voce docere te poterit. » Saint Jérôme ayant écrit plusieurs fois avant de connaître le séjour en Afrique de Marcellinus, il est probable que celui-ci aura répondu dès les premiers mois de son arrivée. Il est possible que Fabiola (la jeune) et Oceanus, dont il est fait mention, fussent alors non à Rome mais en Afrique, où ils se seraient réfugiés avec beaucoup d'autres à l'occasion de l'invasion de l'Italie et de la prise de Rome par Alaric : « Duos itaque libros misi sanctae filiae meae Fabiolae, quorum exempla, si volueris, ab ipsa poteris mutuari... Oceanus, cui vos cupitis commendari tantus et talis est et sic eruditus in lege Domini ut absque nostro rogatu instruere vos possit. » Rapprochées du texte sur saint Augustin déjà cité, ces phrases semblent bien indiquer qu'il s'agit de la présence en Afrique et de relations de vive voix et non pas de correspondance avec Oceanus et Fabiola. Il est question dans la lettre (n. 2) d'une invasion de la Syrie et de la Palestine, qui a obligé Jérôme à interrompre son commentaire d'Ézéchiel après le troisième livre. Il semble bien que le diu tacui du n. 2 se rapporte exclusivement à l'année 410 et à une partie de 411, qui serait désignée alors par hoc autem anno, visant la deuxième moitié de cette année. La manière dont il est parlé de saint Augustin semble aussi indiquer que Jérôme ne
1 Epist. CXXVII, 14.
* Epist. CXXVII, I ; la lettre CXXVIII est postérieure au sac de Rome.
croit pas ses correspondants en relations suivies avec lui. Il semblerait étrange que Marcellinus n'eût rien dit de ces rapports si, comme l'insinue Vallarsi, c'était sur le conseil d'Augustin qu'il avait écrit à Jérôme. Les deux témoignages de saint Augustin cités à l'appui, ne concordent pas absolument. La lettre CXC, 20, de 418 (PL, XXXIII, 864), dit formellement qu'en effet c'est après avoir consulté Augustin et sur son conseil que Marcellinus avait écrit à Jérôme, mais la lettre CLXVI (Jérôme, CXXXI, 8), qui est du moment même ou du moins antérieure de trois ans à la précédente, est beaucoup moins affirmative et montre clairement que c'était une conjecture d'Augustin (PL, XXXIII, 724) : « Nam quando scripserit (Marcellinus) nescio. » Il semble donc plus probable que l'ordre des faits est le suivant ; question de Marcellin à Jérôme, réponse et renvoi à Augustin, lequel avoue son incertitude. La lettre CLXVI dit : « Me inconsulto facere voluit. » Si l'hypothèse de Vallarsi est vraie, la date devrait être reportée à 412. La lettre CXXV à Rusticus, le moine, est postérieure à la mort de Rufin (411) et convient ainsi à la fin de cette année ou mieux à l'année suivante (n. 18).
La seconde préfecture de Dardanus datant de 413, et la lettre CXXIX, qui lui est adressée, étant déjà mentionnée comme récemment publiée, au premier livre du commentaire sur Jérémie ^ : « edidi nuper parvum libellum de terra repromissionis », la date ne peut être que 414. De même pour la lettre CXXX, à Démétriade, postérieure à la mort d'Heraclianus, exécuté en septembre 413, écrite pendant la composition du livre XIII sur Ézéchiel, terminé certainement en 414, et composée trente ans après l'épître XXII à Eustochium (384-414). Je rapporterais volontiers au même temps la lettre CXL, à Cyprien. Vallarsi la met en 417 (préface '^) ou en 418 (note à la lettre), parce que la manière calme dont il est parlé des erreurs péiagiennes dénote le temps où, les hérétiques expulsés de Palestine, Jérôme luimême écrit que tout est tranquille {Epist. CXXXIX, qui selon
^ Chapitre III, 18 (PL, XXIV, 704, A ; édit. Reiter, p. 47, 25). «PL.XXII.p.xci.
moi est de 419). Il ne nie pas cependant qu'on peut aussi la placer au début de 416, avant l'agression dont Jérôme fut l'objet. En réalité il faut remonter encore plus haut, avant l'entrée de saint Jérôme d'une manière active dans la controverse, ou au moins vers le temps de la lettre CXXXIII,à Ctésiphon.Il suffit de lire les commentaires sur Jérémie et les lettres de 417-419 pour se rendre compte de la différence. Jusqu'au bout Jérôme, une fois entré dans la lutte, a continué de prêcher la guerre à outrance contre l'erreur qui se dissimule. La lettre CXXXIII, à Ctésiphon, antérieure aux Dialogues contre les Pélagiens, est citée comme récente par Orose, au concile de Jérusalem, en juillet 415. Vallarsi la met au début de 415, Garnier ^ à la fin de 413 ou au début de 414. Les lettres CXXXV, CXXXVI et CXXXVII, du pape Innocent, se rapportant à l'affaire des moines pélagiens persécuteurs de Jérôme, qu'il a connue par l'évêque Aurélien de Carthage, sont antérieures au 12 mars 417, date de la mort du pape, et postérieures au synode africain de la fin de 416, qui ignore encore les attentats perpétrés contre Jérôme; de même Augustin, encore au début de 417. Vallarsi les place avec raison en février où, à Rome, on ignorait encore la mort de Jean de Jérusalem, survenue en janvier 417.
En dehors des lettres et en plus des commentaires déjà signalés, il faut mentionner les Dialogues contre les Pélagiens, dont Orose au concile de Jérusalem (juillet 415) affirme qu'ils sont en cours de composition. Ils sont déjà signalés par Jérôme lui-même comme récemment publiés, dans la lettre CXXXIV, i, qu'Orose emporte en Afrique au printemps de 416. Ils sont donc des derniers mois de 415. Le Commentaire sur Jérémie a été mis en train après celui sur Ézéchiel, entre la lettre à Ctésiphon, déjà publiée et les Dialogues qui étaient seulement en vue, en 415 ou à la fin de 414. Les Dialogues n'existent pas encore lorsque Jérôme écrit la préface du livre IV. Le commentaire dut être interrompu lors de l'agression qui expulsa, pour un temps, Jérôme de son monastère. Il ne fut jamais repris. Les raisons
que donne Jérôme, en 417-419, pour expliquer sa répugnance à la composition : infirmités, maladies, deuils, l'engagèrent assez vite à renoncer à le finir. La date du remaniement du commentaire sur l'Apocalypse de Victorin est absolument incertaine.
La date de la mort de saint Jérôme est controversée. On est en présence de deux affirmations qui paraissent toutes deux remonter à l'époque même de l'événement ou à peu près. L'année 420 est donnée par Prosper, mais son autorité, quoi qu'il soit contemporain, est médiocre, à cause de ses multiples erreurs en ce genre et là même, puisque l'âge qu'il donne à Jérôme est en désaccord avec la date qu'il a assignée plus haut pour sa naissance ^. L'année 419 est indiquée par la Vie Hieronymus noster, de mince autorité comme on le verra ". Cependant, de même que, pour la liste des écrits de Jérôme, l'on y constate une exactitude dénotant l'utilisation de sources sérieuses, on peut penser que la date si précise : 12^ année de Théodose le Jeune, très différente de la fantaisiste chronologie de la Légende dorée, qui fixe la mort à 398, repose sur un document officiel ou quelque chose d'analogue, par exemple, à la finale de l'éloge funèbre de Paula ^.
Je sais bien qu'on a concilié très ingénieusement ces données de Prosper et de la Vie en faisant remarquer que, dans le comput des années impériales, à côté de la numération officielle, comptant exactement les années du règne à partir du moment de l'accession au trône, il y a des exemples d'une manière de compter qui fait débuter la première année du règne du i*' janvier suivant l'intronisation. L'on aurait ainsi pour Théodose le Jeune, appelé à régner le i" mai 408, coïncidence absolue entre la 12^ année comptée à partir de 409 et la date du con-
^ Voir supra, p. 3, au début de la chronologie. * Voir note complémentaire T, p. 137-140. » Epist. CVIII, 34.
sulat de 420, indiquée par Prosper ^. Mais il y a peu d'apparence que ce soit là autre chose qu'une solution de fortune pour parer à une difficulté. Si la date de Théodose est empruntée à un document de nature officielle, il y a toute chance que l'on y aura suivi la manière légale de compter les années impériales et non pas l'autre. Quoi qu'il en soit, on peut faire provisoirement abstraction de l'une et l'autre de ces données et examiner si les autres documents concernant saint Jérôme permettent d'arriver, sur ce point, à un résultat décisif.
La question a été en grande partie renouvelée par la publication de quatre lettres inédites de saint Jérôme faite, en 1910, par dom De Bruyne, dans la Revue Bénédictine ^. Ces lettres portent, dans la récente édition de Vienne, les numéros CLI- CLIV. Le R. P. Vaccari les a étudiées spécialement du point de vue qui nous occupe et y a trouvé un argument qu'il croit décisif en faveur de la date donnée par Prosper et qui, jusqu'au boUandiste Stilting, était communément adoptée par les érudits. Elles complètent admirablement la correspondance des dernières années de Jérôme et doivent y être replacées pour prendre toute leur signification. Par le contenu comme par la brièveté, elles sont à rapprocher des lettres CXXXVIII, CXXXIX, CXLI, CXLII, CXLin. S 'éclairant ainsi mutuellement, ces lettres permettent d'arriver à plus de précision sur le problème soulevé. Les lettres CLI et CLII sont adressées au même Riparius, auquel est envoyée la lettre CXXXVIII; la CXXXIX' a pour destinataire Apronius ; les CXLF, CXLIF et CXLIir saint Augustin, la CLIir le pape Boniface, la CLIV Donat. On doit admettre comme écrites à peu près en même temps les lettres où il est parlé en termes semblables de la mort d'Eustochium. Ce sont la CLIV^, 2 : « Sanctae et venerabilis domnae Eusto- <;hiae nos vehementer dormitio contristavit », — la CLIII' :
^ Vaccari, S. Girolamo, Rome, 1921, p. 133, où il renvoie à ses travaux antérieurs.
* Revue Bénédictine, t. XXVII, p. i-i i ; Quelques lettres médites de saint Jérôme. L'une de ces lettres, la CLIV"^, ad Donatum, avait déjà été publiée, mais d'après un seul manuscrit, le moins ancien, par le P. Antohn, O. S. A.
« Haec sola res (l'annonce de l'élévation au pontificat de Boniface) dolorem nostrum super dormitione sanctae ac venerabilis virginis Christi Eustochiae mitigavit », — la CLF, 2 : « Nos sanctae ac venerabilis virginis Christi Eustochiae repentina dormitio admodum contristavit et paene conversationis nostrae mutavit statum», — la CXLIir, 2 : « Vel ingruentibus morbis vel dormitione sanctae et venerabilis filiae vestrae Eustochiae ita doluisse ut propemodum contemnendos putarem » (les livres du diacre pélagien Annianus). — Entre ces lettres, il ne saurait y avoir qu'un intervalle de quelques semaines, quand elles n'ont pas été confiées au même messager. Elles appartiennent toutes à l'année 419. La lettre CXLII, au contraire, est écrite du vivant d'Eustochium : « Praecipue sanctae et venerabiles filiae tuae (Eustochium et sa nièce Paula) suppliciter te salutant. » A la mort du pape Zosime, deux compétiteurs se disputèrent la succession (fin décembre 418) ^. Ils firent, pendant quelque temps, chacun de leur côté, actes de souverains pontifes, mais le désordre qui en résulta obligea l'autorité impériale à intervenir et, en attendant la tenue d'un concile qui réglerait définitivement la situation, à éloigner de Rome les deux adversaires. Eulalius ayant enfreint la défense, Boniface fut aussitôt reconnu comme seul légitime successeur de Zosime et fit son entrée à Rome le 10 avril 419. Peu après son élévation définitive, il profita du voyage du prêtre Innocentius à Bethléem pour faire part à son vieil ami Jérôme de cet événement. On a déclaré qu'il fallait ^ mettre entre cette lettre et celle de Donat, dénonçant à Jérôme la trop grande mansuétude de Boniface à l'égard des Pélagiens, l'intervalle de plusieurs mois, ou même d'une année, comme si Donat avait dû attendre assez longtemps avant de se plaindre. C'est oublier que les zélotes ne sont guère patients et que, d'ailleurs, en janvier-février, avant la réunion du premier concile, Boniface eut l'occasion de montrer ses
^ Cfr DucHESNE, Liber Pontificalis , t,I, p. 228-229.
* Sur les questions soulevées par ces lettres, voir l'article cité de dom De Bruyne et l'ouvrage du P. Vaccari, chapitre VI: Le ultime lettere, reproduisant en substance deux articles de la CivUtà Cattolica, 1918, II, p. 202-216 et 503-- 513 : Un prossimo centenarioo la morte di son Girolamo.
tendances. La manière dont Jérôme parle, dans sa réponse à Donat (Epist. LIV), de la mort d'Eustochium, indique qu'elle était assez récente et, dès lors, que celui-ci s'était vite alarmé. Eustochium, en effet, a dû mourir aux premières semaines de 419, sinon à la fin de 418. Le post-scriptum de la lettre CLIII, à Boniface, s'explique beaucoup mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, si l'on suppose que cette lettre et celle à Donat, — lesquelles, d'ailleurs, font toutes deux allusion à la disparition d'Eustochium, — ont été envoyées à Rome, et, par suite, écrites en même temps et visent la même situation, au lieu d'être séparées par un intervalle de plusieurs mois et presque d'une année.
En réalité, voici comment on peut reconstituer la série des faits. Boniface, pendant les premières semaines de son pontificat, essaie de ramener les égarés par une attitude miséricordieuse. Cela inquiète Donat qi!i se méfie des Pélagiens. Le passé a suffisamment montré que l'on ne gagne rien avec eux par la voie de la douceur. Profitant, lui aussi, du passage d'Innocentius, à qui Boniface a confié une lettre pour Jérôme, ou d'une autre occasion semblable, vers le même temps, il écrit ses doléances à Jérôme. Celui-ci répond par le même courrier à l'un et à l'autre, selon qu'ils en ont besoin. A Donat, il prêche le calme : il faut faire crédit au nouveau pape. Le temps viendra d'employer la sévérité si la douceur se montre inefficace. A Boniface, au contraire, en conformité avec l'avertissement reçu de Donat, il conseillera discrètement plus d'énergie. C'est toute la raison d'être du post-scriptum écrit de sa propre main à la lettre CLIIL
Les deux lettres sont ainsi parfaitement cohérentes et se suffisent. Il n'est pas besoin de faire quelque violence aux textes sur la mort récente d'Eustochium, pour reculer la lettre à Donat jusqu'à la fin de 419 ou au début de 420. Mais, du même coup, tombe l'argument cru décisif pour écarter le 29 septembre 419 comme date de la mort de saint Jérôme. Dans les six mois qui précèdent (avril-septembre), il y a largement place pour l'envoi des lettres de Boniface et de Donat, ainsi que pour les réponses de Jérôme. La manière dont il parle, dans l'épître à Donat, de faire confiance à Boniface, indique que l'on est encore aux premiers temps du pontificat.
Il est vrai que la date de 420 serait requise par une autre lettre envoyée à Rome en même temps que la lettre à Donat, la CLI^, à Riparius, qui serait certainement de 420 ^. C'est ce qu'il faut voir de plus près. On possède trois lettres de Jérôme à ce Riparius, pour cette période : les CXXXVIII^ CLF, CLIF. Les trois le félicitent de son zèle contre les Pélagiens et l'encouragent vigoureusement à continuer la lutte. La lettre CLI se date d'ellemême par l'allusion à la mort d'Eustochium et au désarroi moral qui en a été la suite. Elle est donc à placer avec les lettres précédentes CLIII et CLIV et la lettre CXLIII, à saint Augustin et à Alypius, dans les premiers mois qui suivent cette mort. Il n'y a guère apparence que, dix mois ou un an après, Jérôme parle sur ce ton de la mort inattendue d'Eustochium. Il aurait eu le temps de parer aux conséquences '\
Il est question du diacre Théon, et non du prêtre Innocentius comme messager de Jérôme; mais rien n'empêche qu'entre avril et septembre 419, il y ait eu plusieurs occasions pour celui-ci de faire porter ses lettres à Rome. Sans doute, la lettre CLII parle expressément du voyage d'Innocentius et, dès lors, ferait double emploi avec la précédente, si l'on maintenait pour celle-ci la date que je viens de dire. Bien plus, il y aurait contradiction. La lettre CLI est, en effet, un rappel à l'ordre : Riparius n'a pas donné signe de vie depuis longtemps et l'on risque ainsi de voir s'interrompre ce commerce d'amitié récemment commencé et cette correspondance qui se réduit à de rares lettres chaque année ^. Jérôme ignore même si Riparius est encore à Rome et où il compte se rendre. Or, la lettre CLII exprime une vive satisfaction des nouvelles reçues par l'intermédiaire d'Innocentius, de Rome par conséquent, et suppose une période
^ Vaccari, op. cit. p. 128-132. Dom De Bruyne, dans son édition, a interverti l'ordre suivi par les manuscrits, où la lettre CLII précède la CLI*-'. M. Hilberg l'a suivi. Le P. Vaccari place chronologiquement la CLIF la première, avec raison, mais nous différons sur les dates respectives des deux lettres.
* Les textes se rapportant à cette mort sont donnés plus haut, p. 57-58.
3 Epist. CLI, 2 : « Ut saltem rara scriptio per annos singulos non pereat.» Il me paraît excessif de déduire de ce texte qu'il n'y avait de chaque côté qu'une lettre écrite par an. Le rara s'explique par opposition à une correspondance assidue comme celle dont il est question à propos de Marcella {Epist. CXXVII, 8).
DERNIÈRES LETTRES ET MORT 6l
toute différente. Elle se tait complètement sur la mort d'Eustochium.
On peut faire à cette objection une première réponse qui ne manquerait pas de probabilité. C'est d'admettre que le diacre Théon a quitté Bethléem au printemps, avant l'arrivée d'Innocentius. Jérôme, sans nouvelles depuis longtemps, écrit à son ami ses incertitudes sur son sort. Peu de temps après arrive Innocentius avec des renseignements tout frais. Jérôme écrit de nouveau pour féliciter Riparius du bon travail fait et deviser de l'avenir. Ces circonstances expliqueraient l'exception appaparente faite à la « rara scriptio per annum », signalée par Jérôme comme la règle de cette correspondance.
Pourtant, il ne me paraît pas douteux que la lettre CLII est antérieure de quelques mois à la lettre CLI et vise une situation du pélagianisme différente. En 419, Jérôme n'aurait pu écrire qu'il ignorait si Julien ou ses amis avaient composé quelque chose, promettant d'essayer une réfutation si leurs élucubrations tombaient entre ses mains. La lettre CXLIII, à saint Augustin, contemporaine de la lettre à Boniface, et donc du milieu de 419, indique que, dès avant la mort d'Eustochium, grâce à Eusèbe de Crémone, Jérôme était en possession de la réplique du diacre pélagien Annianus à son Dialogue de 415. La lettre CLII est manifestement postérieure de peu à la révolte de Julien d'Éclane et des dix-sept évêques qui l'ont suivi (418) : « De furore autem Iuliani et sociorum eius... magnopere non cures. » Et, en effet, c'est cette date 418, qu'il faut adopter.
Une phrase de la lettre CXLIII, à Augustin, donne la clef véritable de l'énigme et permet de tout concilier. En réalité, Innocentius a fait, deux années de suite, le voyage aux Lieux- Saints, en 418 et en 419. La lettre CLII se rapporte au premier voyage et non au second. Voici comment s'exprime Jérôme, au début de la lettre CXLIII : « Sanctus Innocentius presbyter qui huius sermonis est portitor, annopraeterito, quasi nequaquam Africam reversurus, mea ad Dignationem vestram scripta non sumpsit. )) Et, à la fin : « Has litterulas de sancta Bethléem sancto presbytero Innocentio tradidi perferendas. » Le double voyage est donc indubitable. D'autre part, la date de la lettre
CXLIII est aussi incontestablement 419 et non 420. L'allusion à la mort d'Eustochium et à la peine de la jeune Paula le prouve : « Neptis vestra Paula miserabiliter deprecatur ut memores eius sitis. » Le deuil est encore tout récent. De même, les louanges pour le triomphe remporté par Augustin sur l'hérésie : « Nunc maxime quia cooperatoribus et auctoribus vobis haeresis caelestiana iugulata est. » Jérôme vise la condamnation portée par Zosime, sur les réclamations énergiques des évêques africains, la fameuse Tractoria et les mesures impériales qui s'y rattachent.
La lettre CLI contient une autre donnée qui, si elle était moins mystérieuse, contribuerait à éclairer sur la date de la lettre. Il y est question d'un personnage, patron et associé du maître Pelage (à Jérusalem), que le Seigneur Jésus a tué du souffle de sa bouche. Il reste pour tous un exemple du danger encouru à lutter contre la foi catholique et à vouloir saper les fondements de l'Église. Malheureusement l'énigme est jusqu'ici insoluble.
On comprend donc sans peine comment, en 418, informé par Innocentius des faits et gestes de Riparius à Rome, Jérôme n'est pas embarrassé pour lui écrire. Au contraire, en 419, sans nouvelles récentes, il se demande si son correspondant, qui semble avoir porté en plusieurs lieux la bonne parole contre l'hérésie, est encore à Rome et où il compte se rendre pour l'avenir. Quant à la lettre CXXXVIII, l'expulsion de Pelage de Palestine, qui y apparaît comme récente, puisque ses complices s'attardent encore à Joppé, et les détails donnés sur le changement d'habitation, par suite de l'agression de 416, montrent assez qu'elle est antérieure aux autres et doit se placer en 417. Les persécutions dont Jérôme et ses amis furent l'objet se prolongèrent assez longtemps pour qu'il y fasse allusion encore en 419, à propos d'Eustochium, morte « in ipso confessionis ardore » et exilée de son propre monastère. C'est le même état qui est décrit dans la lettre CXXXIX à Apronius. Il y est question du prêtre Innocentius, mais cela doit viser le voyage de 419 plutôt que celui de 418, puisque la tempête, en Palestine, est apaisée, à la suite sans doute de l'événement mystérieux que rappelle la lettre CLI, sans que les ruines matérielles soient encore relevées.
On ne possède aucun autre document ou écrit de Jérôme postérieur à ceux qui viennent d'être examinés et dont l'origine est antérieure au 29 septembre 419. Rien ne s'oppose donc à ce que ce jour soit considéré comme la vraie date de la mort de saint Jérôme. A la placer en septembre 420, on se trouve en présence d'une brusque interruption de la correspondance de saint Jérôme, si active même à une époque où il se plaint de l'âge, des infirmités et des maladies, le réduisant à l'impuissance et ne lui permettant qu'avec peine de dicter de courts billets. Ce silence absolu et prolongé succédant soudain à ces relations épistolaires, non seulement entretenues mais provoquées ^, n'a qu'une seule explication satisfaisante : c'est que la mort avait glacé cette main et ce cœur, ardents jusqu'au bout à la lutte contre les ennemis du Christ,
^ Voir notamment la lettre CLI et la joie que Jérôme manifeste dans les autres (CLIV en particulier) des nouvelles concernant la vaillance de ses fils dans la lutte.