‹ Saint JérômeChapitre 144 sur 192 · II. — PENDANT LA CONTROVERSE ORIGÉNISTE · texte numérisé non relu

II. — PENDANT LA CONTROVERSE ORIGÉNISTE

On peut distinguer pour cette époque trois genres d'écrits :

1 . - Il y a ceux qui se rapportent directement à la polémique antiorigéniste, écrits personnels et traductions. Ce sont naturellement les plus violents contre Origène. Il faudrait citer en premier lieu, de ce point de vue, le traité sur la vision d'Isaïe, s'il était de Jérôme. J'ai exposé dans la note F, p. 81-86, pour quelles raisons j'estime que c'est seulement une traduction faite par lui. Les autres traductions sont mentionnées dans les chapitres consacrés à cette controverse. Comme œuvres originales, c'est surtout le Contra lohannem Hierosolymitanum, qui fait écho aux attaques de saint Épiphane (cfr n. VII et suivants, où sont énumérées les huit principales erreurs d 'Origène et réfutées plusieurs d'entre elles). Dès ce moment Origène est couramment traité d'hérétique. Ainsi la lettre LXXXII, 7, à Théophile, où Jérôme affirme qu'en traduisant Origène, « constantissime dogmatum abstuli veritatem », affirmation d'un bel optimisme; surtout la lettre LXXXIV et les Apologies contre Rufin ; Epist. LXXXIV, 2 : « Simplex interpretatio atque doctrina simplici voce laudata est. Nihil ibi de fide, nihil de dogmatibus comprehensum est... Laudavi interpretem non dogmatisten, ingenium non fidem. » — Voir encore les lettres à Théophile, pour blâmer sa tiédeur {Epist. LXIII, 3) : « Super nefaria haeresi, quod multam patientiam geris... multis sanctis displicet », ou pour le louer de son zèle enfin réveillé {Epùt. LXXXIX, LXXXVI, LXXXVIII). De même la lettre XC VII, i,àPammachius et àMarcella,en402: «Ubi haeresis quae sibilabat in mundo et me et papam Theophilum sui iactabat erroris ? »

2. - Le ton est moins enflammé dans une seconde catégorie de documents qui ont encore trait à la controverse origéniste, mais ne concernent pas la grande querelle avec Jean ou Rufin. Ce sont les lettres à Vigilance (Epist. LXI), à Tranquillinus (LXII), à Paulin de Noie (LXXXV), à saint Augustin (lettre perdue, mais dont Augustin, Epist. LXVII, 9, a conservé le sens). Elles disent toutes la même chose, déclarent qu'il faut distinguer entre le théologien et l'exégète, étudier ce dernier et se mettre en garde contre les erreurs du premier. C'est la vraie pensée de Jérôme et qui répond seule à ses sentiments intimes. Lui certes n'a jamais songé à nier l'érudition d 'Origène, comme l'auteur du traité sur la vision d'Isaïe.

122 NOTES COMPLEMENTAIRES

3. - La troisième catégorie d'écrits comprend ceux de cette période qui n'ont rien à voir avec la controverse et qui mentionnent Origène ou s'en inspirent. Elle est particulièrement intéressante pour constater ce qu'il y avait de factice pour une large part dans la polémique, et combien, laissé à lui-même, Jérôme aurait été éloigné des exagérations de Théophile et d'Épiphane. Il y aurait à étudier de près son exégèse qui continue à être pénétrée de celle d'Origène. Je me contente de signaler ici les passages où il le cite nommément. Les homélies sur les Psaumes sont instructives. Quelques-unes sont des tractatus, antérieurs au De Viris qui les mentionne. Jérôme y est encore favorable aux idées d'Origène, les signale sans réflexion ou qualification désobligeante. Ainsi, Ps. XV {Anecdota Maredsolana, t. III, m, p. 23, 14): «Porro quis alius asserit etc. », à propos de l'apathie. Au contraire un grand nombre de ces homélies se décèlent comme prononcées au fort de la controverse, par la vigueur avec laquelle est dénoncée V hérésie : le mot est souvent redit. Ps. VII (p. 24) : « Ubi est diaboli paenitentia ?» — Ps. LXXVII (p. 67) : « Hoc soient dicere qui secuntur Origenis dogmata. » — Ps, LXXXIII (p. 39 ) : « Veteris sumus historiae recordati ut haeresim fugeremus » (la préexistence des âmes). — Ps. LXXXVIII (p. 54*) : « Audi, haeretice, quod dicitur, etc. » et (p. 56): «Ne dicas, haeretice ». — Ps. LXXXIX (p. 107) : « Sub répit in hoc loco haeresis » et sur le même (p. 62 ) : « In isto loco serpens sibilat. » — Ps. XCIII (p. 81 ) : « Audi, haeretice. » — Ps. CXXXII (p. 250) : « Legi in cuiusdam libro de isto libro apocrypho suam haeresim confirmantis. »

En revanche, la version d'Esdras sur l'hébreu, de 395, rappelle le labeur d'Origène au sujet des Hexaples (PL, XXVIII, 1404, B) ; celle des Paralipomènes, son audace à insérer l'édition de Théodotion dans celle des Septante {Ibid. 1325, A). Le commentaire sur Abdias, du même temps, oppose les deux commentaires successifs d'Origène sur le Cantique des Cantiques. Jérôme y trouve une excuse pour l'imperfection de son premier travail sur Abdias (PL, XXV, 1098, C). La préface du premier commentaire sur Isaïe, à l'évêque Amabilis (PL, XXIV, 154), contient un blâme discret : « Quid igitur faciam .-* Subeamne opus in quo viri eruditissimi sudaverunt, Origenem loquor et Eusebium Pamphili, quorum alter liberis allegoriae spatiis evagatur, et interpretatis nominibus singulorum ingenium suum facit Ecclesiae sacramenta, alter historicam expositionem titulo repromittens, interdum obHviscitur propositi et in Origenis scitaconcedit ?» — La lettre LXX, à l'orateur Magnus (n. 3), nomme Origène comme contradicteur de Celse et (n. 4) parle de ses dix livres de Stromates : « Christianorum et philosophorum inter se sententias comparans et omnia nostrae religionis dogmata de Platone et Aristotele, Numenio Cornutoque confirmans. » En 398, la lettre LXXI, à Lucinus, avoue timidement les anciennes

traductions : « Origenis et Didymi pauca transtulimus volentes nostris ex parte ostendere quid graeca doctrina retineret » L'opinion d'Origène, qui fait de Melchisédech un ange, est citée dans la lettre LXXIII, 2, à Evangelus (en 398). La même année Jérôme signale au début de son commentaire sur saint Matthieu (PL, XXVI, 20, B), qu'il a lu jadis d'Origène « in Matthaeum XXV volumina et totidem eius homilias, commaticumque interpretationis genus. » La lettre CVI, où il discute avec les deux clercs gètes sa revision du psautier selon les Septante, mentionne Origène à deux reprises, pour l'édition hexaplaire revue par Eusèbe (n. 6) et pour l'intercalation des additions de Théodotion, dans le texte des Septante (n. 7), fait que rappelle aussi la préface de la version du Pentateuque (PL, XXVIII, 148, A). Dans celle de Josué, de peu postérieure {Ibid. 464, A), Jérôme reproche à ses adversaires la partialité dont ils font preuve, en admirant les travaux d'Origène et d 'Eusèbe et en refusant d'accepter les siens.

Comme on le voit, dans ses travaux scientifiques, rien ne laisse soupçonner qu'alors Jérôme est très étroitement associé à la campagne antiorigéniste. S'il n'y a plus trace de l'enthousiasme d'autrefois, il n'y a pas non plus les expressions désobligeantes des traités de polémique et des homélies familières sur les psaumes.

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