LA QUERELLE DES HYPOSTASES
« Maintenant donc, ô douleur ! après la foi de Nicée, après le décret d'Alexandrie, auquel s'unit l'Occident, la progéniture des ariens, les campagnards, exigent de moi, Romain, le nom nouveau de trois hypostases ! Quels apôtres, je vous prie, ont écrit cela ? de quel nouveau maître des nations, de quel nouveau Paul est cet enseignement ? Nous demandons ce qu'ils peuvent bien penser qu'on entende par trois hypostases. Trois personnes subsistantes, afRrment-ils. Nous répondons que nous croyons ainsi. Il ne suffit point du sens, ils réclament le mot même, car je ne sais quel venin se cache dans les syllabes.Nous crions : Si quelqu'un n'admet pas les trois hypostases, au sens de trois enhypostata,c'est-k-diTe, de trois personnes subsistantes, qu'il soit anathème, et, parce que nous ne disons pas les termes, on nous déclare hérétiques. Mais si quelqu'un, entendant par hypostase l'ousie, n'affirme pas une seule hypostase en trois personnes, il est étranger au Christ, et sous cette confession nous sommes brûlés du cautère de l'union avec vous.
« Décidez, je vous supplie, et, si cela vous plaît, je ne craindrai pas de parler de trois hypostases. Si vous l'ordonnez, qu'on fabrique une nouvelle foi après celle de Nicée ! Orthodoxes, professons notre croyance dans les mêmes termes que les ariens ! »
Suit une dissertation pour le sens ancien du mot hypostase :
« Quiconque dit qu'il y a trois choses, c'est-à-dire trois hypostases, sous le couvert de la piété s'efforce d'affirmer trois natures. S'il en est ainsi, pourquoi des murs nous séparent-ils d'Arius, puisqu'une même perfidie nous unit ? Qu'Ursin s'unisse à ta Béatitude, qu'Auxence s'associe à Ambroise \La foi romaine en soit préservée ! Que les cœurs religieux des peuples n'acceptent point un tel sacrilège. Qu'il nous suffise de dire une seule substance, trois personnes subsistantes, parfaites, égales, coéternelles. Qu'on taise trois hypostases, s'il te plaît, et qu'une seule soit gardée... Ou si vous estimez bon que nous disions trois hypostases, avec leurs interprétations à eux, nous ne refusons pas, mais, croyez-moi, le poison est caché sous le miel. L'ange de Satan s'est changé en ange de lumière. Ils expliquent bien le mot hypostase, mais quand je dis que ce qu'ils exposent, je le professe aussi, on méjuge hérétique. Pourquoi tiennent-ils si anxieusement à un mot ? Que se cache-t-il sous un discours ambigu ? S'ils croient comme ils expliquent, je ne condamne point ce qu'ils conservent. Si je crois comme ils feignent de penser, qu'ils me permettent à moi aussi, sous mes paroles, de dire leur sens.
« C'est pourquoi je supplie ta Béatitude, par le Christ crucifié, salut
^ Ursin avait été le compétiteur de Damase pour le pontificat et Auxence le prédécesseur arien d'Ambroise sur le siège de Milan.
du monde, par la Trinité consubstantielle, de me donner par tes lettres la permission de taire ou de dire les trois hypostases. Et de peur que l'obscurité du lieu où je vis n'égare les porteurs de la lettre, daigne envoyer tes écrits au prêtre Evagrius que tu connais bien. En même temps, fais-moi savoir avec qui je dois communiquer à Antioche, parce que les campagnards unis aux hérétiques de Tarse ne désirent s'appuyer sur l'autorité de votre communion que pour prêcher les trois hypostases dans le sens ancien. »
La lettre est magnifique de foi, mais aussi de partialité. On juge si, avec cette manière de se réclamer du concile d'Alexandrie pour en méconnaître aussitôt les décisions, cette façon de protester contre l'intolérance des adversaires pour les accuser à leur tour de mauvaise foi, cette aversion patente pour les campagnards, c'est-à-dire l'immense majorité des orthodoxes d'Antioche et d'Orient, sur lesquels retombait alors le poids de la persécution arienne tandis que Paulin et ses amis étaient épargnés, la trêve pouvait s'établir facilement au désert ou être de longue durée. Quoi qu'il en soit, cette lettre n'ayant point eu de réponse, quelque temps après, Jérôme se mit en devoir d'écrire encore à Rome ^. En termes émouvants il justifie d'abord son insistance tout évangélique. Puis il expose à nouveau l'état de l'Orient :
« Donc, comme je l'ai déjà écrit, après avoir revêtu la robe du Christ dans la ville de Rome, je suis maintenant prisonnier aux confins barbares de la Syrie. Ce n'est pas qu'un autre ait porté sur moi cette sentence.
C'est moi-même qui ai décidé de mon sort mais l'infatigable ennemi
m'a suivi, et la lutte est plus vive encore dans la solitude. D'un côté, forte de la protection du monde, la rage arienne frémit; de l'autre, divisée en trois partis, l'Église a hâte de m'entraîner vers elle. Les moines qui habitent aux alentours dressent contre moi leur antique autorité. Moi, en attendant, je crie : « Si quelqu'un est uni à la chaire de Pierre, il est mien. » Mélèce, Vital et Paulin déclarent qu'ils sont unis à toi : je pourrais le croire si un seul l'affirmait, mais deux mentent ou tous. Aussi je supplie ta Béatitude par la croix du Seigneur, par l'ornement nécessaire de notre foi, la passion du Christ, toi qui suis les apôtres pour l'honneur, suis-les aussi pour les bienfaits. Puisses-tu siéger sur le trône pour juger avec les douze, être ceint vieillard, par un autre, avec saint Pierre, obtenir le droit de cité céleste avec Paul, et me signifier par tes lettres avec qui je
* Eput. XVI, en 21^-211'