LE TRAITE SUR LE SAINT-ESPRIT I
lui avait servi de maître et avec qui il avait d'abord lu l'Ecclésiaste. C'est sous le couvert de son autorité que Jérôme fait connaître l'exégèse rabbinique de nombreux passages, notamment en mentionnant expressément Akiba ^. Lui-même s'attarde peu au sens littéral et se complaît aux applications typiques, touchant çà et là quelques problèmes plus importants, comme la question du mal et la Providence, ou signalant les répercussions d'ordre moral que comporte l'enseignement du livre inspiré ^. A plus d'une reprise il insiste sur le sérieux avec lequel doit se traiter la doctrine et proteste contre les beaux parleurs prêts à discourir sur n'importe quel sujet, vides d'idées, mais riches de mots sonores ^. Quelques-uns de ces développements sont particulièrement soignés, et agrémentés de citations profanes, de Salluste, de Cicéron, d'Horace, de Térence, de Virgile surtout *. Parfois cependant on a quelque peine à dégager la vraie pensée de l'auteur ou plutôt, dès ce premier travail de longue haleine, il adopte la méthode de compilation qu'il sera conduit plus tard à justifier comme un principe absolu de son exégèse : l'office de commentateur, à son avis, consiste moins à prendre parti, qu'à faire connaître aux lecteurs les diverses opinions émises sur un sujet ^.
etc. — Saint Grégoire le Thaumaturge (Gregorius Ponti episcopus) : 1049, C. — Apollinaire (Laodicenus, L. interpres): 1050, A; un, B. — Victorinus : 1050, B.
— Lactance (Firmianus noster): 1091, A. — Un prédicateur entendu par Jérôme lui-même : " Scio me audisse ab eo qui putabatur habere scientiam scripturarum », 1065,0. — Vir disertus : 1035, C. — In quodam libro : 1019, B; 1036, A.
— Plerique : 1052, A, io6i,B. — Alii, 1043, C, 1052, A. — Quidam : 1038, D.
^ In Ecclesiasten (PL, XXIII, 1038, B): «Mihi vero ab hebraeo qui me in Scripturis erudivit, ita expositum est »; 1048, C, « Hebraeus meus, cuius saepe facio mentionem, cum Ecclesiasten mecum legeret »; 1053, A; 1062, C; 1082, A; 1092, A; 1093, A; Bar Akiba : 1048,0. — Exégèse hébraïque (hebraei) : i02i,A; 1034, B; 1053, C; 1067, B; 1105, A; 1106, B; 11 16, A.
- Le Christ, vrai ecclésiaste : 1013-14, B. — Problème du mal : 1021, B; 1054-55. — Prescience : 1034, B; 1060, A. — Église : 1098-1100.
■•Salluste (nobilis historici) : 1055, C; — Cicéron (Tullius) : 1055, B — Horace : 1032, C; 1035, C; 1036, A; 1055, B. — Térence : 1019, A, avec une anecdote sur son maître, Donat le grammairien ; — Virgile : ici 7 A; trois citations, 1072, A; 1075, B; 1082, D; 1091, A; — Qui de physicis disputant : 1068, A.
Souvent l'adverbe aliter introduit les diverses opinions ou le sens typique, voir chap. XII, 1105, A. Cependant ici, comme je l'ai déjà fait remarquer, habituellement, quand il cite, saint Jérôme discute et signale une préférence, ou
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Lorsque l'on passe de ce commentaire sur l'Ecclésiaste, à ceux que Jérôme a écrits, pendant la même période, sur saint Paul ^, on a l'impression très nette d'un progrès sensible, et d'une possession plus entière de la méthode. Sans doute aussi la matière s'y prêtait davantage : une épître à thème continu offre plus de facilité aux larges développements que des sentences souvent énigmatiques et sans cohésion ferme entre elles. De plus, la doctrine chrétienne lui était plus familière et présentait par elle-même des ressources plus considérables. Cependant ce travail lui avait d'abord paru hérissé de tant de difficultés, qu'il refusa longtemps de s'y appliquer. Vainement Paula et Eustochium insistaient-elles. Les commentaires latins étaient comme inexistants : le rhéteur Victorinus avait apporté à la tâche plus de bonne volonté que de science scripturaire, et son œuvre s'en était ressentie. Restaient les Grecs : l'étonnant Origène d'abord qui pouvait fournir le fond solide^; puis Didyme «le voyant», que Jérôme avait interrogé en disciple zélé à Alexandrie, sur toutes ses difficultés scripturaires ; Apollinaire, l'auteur de la nouvelle hérésie, mais dont l'érudition et le talent d'exégète ne se pouvaient contester; quelques autres comme Eusèbe d'Émèse ou Théodore d'Héraclée. Leurs réflexions, vivifiées par la méditation et le travail personnel, pouvaient singulièrement faciliter la tâche et rassurer le commentateur novice, au début de cette redoutable entreprise. Jérôme cependant hésitait. Enfin ses deux auditrices obtinrent qu'il essayât du moins de commenter la plus courte et la plus accessible des Epîtres, celle qui n'offrait rien de dogmati-
note qu'il ne prend pas l'explication a son compte (1036, A) : « Hoc utrum vere necne dictum sit suc imputetur auctori"; 1053, A; 1065, A, C; à propos du prédicateur : 1082, A,
* C'est son exégèse en effet qui constitue pour ainsi dire la trame du commentaire de saint Jérôme, en particulier pour l'épître aux Éphésiens où, en dépit de quelques atténuations et corrections, faites par saint Jérôme, elle se manifeste avec une évidence sur laquelle, au cours de la controverse avec Rufin, qui la signalait avec raison, saint Jérôme s'est fait avec persistance une singulière illusion.
que, et qui, par sa brièveté même, n'exigeait pas un labeur bien considérable ^.
Le résultat fut des plus satisfaisants. En quelques pages Jérôme sut mettre en relief le contenu du charmant billet sur Onésime et, à cette occasion, traiter avec ampleur quelques-unes des questions générales se rapportant à la personne ou à l'œuvre de saint Paul ^. Il se rendit compte des ressources dont il disposait pour cette nouvelle tâche, de l'intérêt exceptionnel d'une matière aussi riche que la pensée de l'Apôtre, de la variété si favorable à la composition qu'offrait le mélange de la spéculation et des recommandations morales. Bref, cette étude lui plut fort et, le travail sur l'épître àPhilémon terminé, il entreprit le commentaire de la lettre aux Galates ^. A ce moment-là même, de Rome, lui parvenaient des nouvelles qui ne purent que le confirmer dans son entreprise. En dépit de ses occupations absorbantes, Marcella n'avait jamais cessé de s'intéresser vivement à l'étude de l'Écriture. Sa mère Albina, pour laquelle elle n'hésitait jamais à sacrifier ses préférences, mourut vers ce temps. Restée seule, Marcella n'en désira que plus vivement satisfaire ses goûts. La meilleure conso-
* Comm. in... Philemonem {Ibid. 603, A) : « Praepostero ordine atque perverso, in epistulas Pauli dictari a me vobis placuit. Nam cum id crebro, Paula atque Eustochium, peteretis ut facerem, et ego obnixe ne facerem recusarem, saltem parvam et quae vobis ut numéro versuum ita sensu quoque et ordine videbatur extrema, ut dissererem coegistis. » — Comm. in... Galatas, I, prologue (Ibid. 308, A): « Aggrediar opus intentatum ante me linguae nostrae scriptoribus et a graecis quoque ipsis vix paucis, ut rei poscebat dignitas usurpatum. Non quod ignorem Caium Marium Victorinum... edidisse commentarios in Apostolum sed quod occupatus ille eruditione saecularium litterarum, scripturas omnino sanctas ignoraverit, et nemo possit quamvis eloquens de eo bene disputare quod nesciat.... Imbecillitatem virium mearum sentiens, Origenis commentarios sum secutus... » — (309, A) : « ... Praetermitto Didymum videntem meum et Laodicenum de Ecclesia nuper egressum et Alexandrum veterem haereticum, Eusebium quoque Emesenum et Theodorum Heracleoten qui et ipsi nonnullos super hac recommentariolos reliquerunt. E quibus si vel pauca decerperem, fieret aliquid
quod non penitus contemneretur. » Il faut conclure de ces passages que saint
Jérôme ignorait l'Ambrosiaster ou que celui-ci n'avait pas encore été publié,
bien que composé au temps du pape Damase.
^ PL, XXVI, 599-618; sur le nom de Paul, 603-605; sur l'authenticité, la
canonicité et la date de l'épître, 599-602 et 605-606 ; mention du sénatusconsulte
sous Néron, 616-617.
» En trois livres (PL, XXVI, 307-438)
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lation à sa peine, pensa Jérôme, lui viendrait des commentaires qu'il composerait à son intention. Dès lors, comme aux cours de l'Aventin, Marcella, Paula et Eustochium deviennent inséparables dans l'esprit du commentateur. Si ses œuvres cherchent le grand public chrétien, c'est avant tout pour ces nobles femmes qu'il écrit et c'est à elles qu'il dédie les préfaces où il complète, par des renseignements généraux et des confidences, l'explication détaillée et suivie du texte ^. Après l'épître aux Galates, commentée en trois livres, vinrent trois autres livres sur l'épître aux Êphésiens, puis un seul sur la lettre à Tite ^. C'est dans l'espace de quelques mois que cet ensemble fut achevé. Parfois la besogne était si rapide que Jérôme dictait jusqu'à mille lignes en une seule journée. Il se plaint, il est vrai, — mais n'est-ce pas une fiction littéraire ? — du tachygraphe qui, par son attitude, le forçait, pour ainsi dire, à cette rapidité défavorable à l'élégance. Le moyen de soigner ses phrases, de choisir de belles expressions, d'arrondir une période, de rythmer une finale, quand levant les yeux, il voyait près de lui son scribe, le front rembruni, le bras déjà levé pour écrire, impatient d'accomplir sa tâche ! D'ailleurs à quoi bon } Le commentateur n'a point à faire œuvre de style. On n'est que trop enclin à transporter dans l'Église ces habitudes
^ Comm. in... Galatas , prologue (PL, XXVI, 307, A) : "Pauci admodum dies sunt ex quo, epistulam Pauli ad Philemonem interpretatus, ad Galatas transcenderam, multis retrorsum in medio praetermissis et ecce subito litterae mihi de Urbe allatae sunt nuntiantes et Albinam venerabilem anum praesentiae Domini redditam et sanctam Marcellam matris contubernio destitutam magis nunc vestrum, o Paula et Eustochium, flagitare solatium. Et quia hoc intérim fieri non potest, propter grandia maris in medio spatia atque terrarum, repente vulnus impressum saltem Scripturarum vellem curare medicamine... Itaque quod et illi absenti pergratum fore et vobis quae inpraesentiarum estis utile existimo, aggrediar opus intentatum ante me linguae nostrae scriptoribus. »
^ Comm in... Ephesios (PL, XXVI, 439-554) ; Comm. in... Titum (Ibid. s 5 5-(>oo). Cfr Comm. in... Ephesios (441, A) : «Et quia iam ad Galatas orantibus vobis ante paucos dies quid nobis videretur expressimus, nunc ad Ephesios transeundum est. )) — Ibid., II, début (475, D) : « Secundum orationibus vestris, o Paula et Eustochium, ad Ephesios aggredimur Hbrum nova quoque Romam munuscula transmissuri,... quod sancta Marcella idipsum per epistulas flagitet. » — Ibid., III, début (513, D): «Nunc ergo quoniam orationum vestrarum et sanctae Marcellae fultus auxilio tertium id est extremum in eamdem epistulam dicto librum. )> L'étude de ces commentaires est réservée au second volume; voir„ en attendant, BLE, 1921, p. 266-276.
des auditions profanes, à demander aux prédicateurs d'enchanter les oreilles plutôt que d'édifier les âmes, à réclamer d'eux l'élégance cicéronienne au lieu de la bonne doctrine évangélique ^.
Jérôme se gardera de favoriser ce travers et s'appliquera avant tout à sa tâche essentielle : exposer dans tout son jour la pensée de l'auteur qu'il explique, pénétrer de clarté les textes les plus obscurs, dans la mesure où ce sera possible, et, sur les points douteux, en rapportant les diverses opinions, mettre le lecteur à même de faire un choix raisonné ^. Cependant la littérature avec Jérôme ne perd jamais ses droits. Il connaissait trop l'art d'écrire pour que sa phrase prît une allure rustique. On ne sera pas étonné de rencontrer çà et là de beaux développements, de jolis
^ Il ressort de PL, XXVI, 307, A, et 441, A, qu'il y eut à peu près continuité pour la composition des trois premiers commentaires. Il est probable qu'il en fut de même pour le dernier, qui ne comprend qu'un livre. — Ibid. 477, A : « Quapropter et illam (Marcella) et vos (Paula et Eustochium) et si qui forte lecturi sunt, in commune precor ut sciatis me non cogitatum diu limatumque proferre sermonem sed ad revelanda mysteria Scripturarum uti verbis paene de trivio et interdum per singulos dies usque ad numerum mille versuum pervenire » (soit cinquante pages de vingt lignes). Il consacre à cette question du style la préface du livre III sur l'épître aux Galates {Ibid. 399-400): influence défavorable de sa longue familiarité avec l'hébreu (399, C), « omnem sermonis elegantiam et latini eloquii venustatem stridor lectionis hebraicae sordidavit... quid in mea (lingua) amiserim scio » ; — de la dictée, qui lui est imposée par son état de santé, au lieu de la composition directe : « accedit ad hoc quia propter oculorum et totius corpusculi infirmitatem, manu mea ipse non scribo nec labore et diligentia compensare queo eloquii tarditatem. » — Sur le tachygraphe (Ibid., 4.00, A). — Exigences déraisonnables des auditeurs ou des lecteurs (399, B-C; 400, C; 401). — Méthode vraie (401, C) ; «Sermone simplici simplicia eorum verba pandenda sunt, verba, inquam, non sensus. Ceterum si, orantibus vobis, illum possim in exponendis epistulis eorum habere spiritum, quem illi in dictando habuerunt, tune videbitis tantam maiestatem et latitudinem in his verae fuisse sapientiae quanta in saeculi litteratis arrogantia et vanitas fuit. Breviter vobis meae mentis fateor arcanum : qui per me intellecturus est Apostolum nolo ut mea scripta diflSculter intellegat et ad interpretem cognoscendum alium quaerat interpretem. »
^ La théorie de saint Jérôme sur le rôle du commentateur vis-à-vis des diverses opinions a été développée à l'occasion de la controverse avec Rufin (Apol. I, 16; PL, XXIII, 409-410) : « Commentarii quid operis habent ? Alterius dicta edisserunt, quae obscure scripta sunt piano sermone manifestant, multorum sententias replicant et dicunt : Hune locum quidam sic edisserunt, alii sic interpretantur, illi sensum suum et intellegentiam his testimoniis et hac nituntur ratione firmare, ut prudens lector cum diversas explanationes legerit, et multorum vel probanda vel improbanda didicerit, iudicet quid verius sit et quasi bonus trapezita adulterinae monetae pecuniam reprobet, »
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tableaux, des traits bien frappés. D'elle-même, les citations d'Horace ou de Virgile ^ viennent, de temps en temps, relever le style et nous rappeler que si le disciple du Christ a délibérément renoncé depuis longtemps à lire les auteurs profanes, il a tout de même fait autrefois de très solides et sérieuses études et jouit d'une mémoire merveilleuse. On peut dire presque qu'il a tout lu et tout retenu 2.
Le commentaire sur saint Paul se borna à ces quatre épîtres. Nous ignorons pour quelle raison. Peut-être saint Jérôme, tout entier à son zèle pour la veritas hebraica, estima-t-il plus urgent de se consacrer exclusivement aux divers travaux qu'il avait entrepris sur l'Ancien Testament. Peut-être céda-t-il aux prières d'amis plus spécialement intéressés par telle ou telle autre partie de la Bible. Quoi qu'il en soit, il ne revint plus à saint Paul qu'à l'occasion de sa controverse avec saint Augustin sur la discussion d'Antioche entre Paul et Céphas et occasionnellement aussi, en réponse à des questions précises posées par divers correspondants. Sur le Nouveau Testament lui-même, il n'y aura plus à signaler qu'une seule œuvre originale de quelque étendue, le commentaire sur saint Matthieu, de 398. Assez longtemps avant cette date, pendant qu'il travaillait à l'ouvrage important des Questions hébraïques, il interrompit cette occupation pour traduire en hâte les homélies d'Origène sur saint Luc ^. La préface est caractéristique de l'état d'âme de saint Jérôme et de son intransigeance critique. Elle fait connaître très nettement quelles circonstances motivèrent ce nouveau labeur. C'est encore saint Ambroise, avec son commentaire sur saint Luc, qui est en cause*.
^ Voir le relevé dans Ltjebeck, s. v. Horatius, Virgilius, Tullius Cicero, etc.^
^Jérôme y fait allusion lui-même (Comm. in...Galatas, III, préface; PL, XXVI, 399, C) : « Nostis enim et ipsae quod plus quam XV anni sunt ex quo in manus meas nunquam Tullius nunquam Maro nunquam gentilium litterarum quilibet auctor ascendit et si quid forte inde dum loquimur obrepit, quasi antiqui per nebulam somnii recordamur. »
^ PL, XXVI, 219-306; préface, 219-220.
* Saint Jérôme a gardé un silence prudent sur les accusations précises portées par Rufin au sujet de son attitude à l'égard de saint Ambroise (Apol. II, 22-25 ! PL, XXI, 600-605 ; surtout, n. 23, 602, A) : « Quod si negare voluerit, hoc quod omnes sciunt quia de sancto Ambrosio dixerit, primo ex eo convincetur quod apud latinos ipsius tantum et non alterius in Lucam commentarius fertur, de-
La traduction est dédiée à Paula et à sa fille :
« Il y a quelques jours, vous m'avez dit que vous aviez lu certains commentaires sur saint Matthieu et saint Luc: le premier est aussi émoussé pour les paroles que pour le style' ; l'autre jongle avec les mots, mais somnole pour les idées. Vous m'avez donc prié, laissant de côté ces niaiseries, de traduire du grec au moins les trente-neuf homélies de notre Adamantins (Origène) sur saint Luc. Entreprise désagréable et pareille à la torture que d'écrire selon un goût étranger... plutôt que selon le sien. Je le ferai pourtant puisque vous ne demandez rien de plus élevé... Vous voyez quelle influence a sur moi votre autorité et votre volonté. J'ai délaissé un peu mes livres des Questions hébraïques pour répondre à votre désir et, aux heures libres, dicter cette œuvre d'un autre au lieu des miennes, — d'autant plus que j'entends croasser à gauche un corbeau fatidique, qui se pare étrangement des couleurs de tous les oiseaux, quand de lui-même il est tout ténébreux. Je l'avoue d'ailleurs, avant qu'il ne l'objecte, Origène, dans ces homélies, est comme un enfant qui joue aux dés. Autrement sérieuses sont les œuvres de sa maturité et celles de sa vieillesse. Si j'ai le temps, si je le puis, si Dieu me donne la liberté de le traduire en latin, après avoir achevé l'ouvrage interrompu, vous pourrez voir ou mieux, par vous, la langue romaine connaîtra que de bonnes choses elle a jusqu'ici ignorées et commence d'apprendre ! »
Comme pour le traité de Didyme, Jérôme possède un titre particulier à notre reconnaissance pour cette version, car l'original
inde scit me habere epistulam suam in qua hoc ipsum de aliis excusans in illunrk convertit suspicionem. » Ce commentaire aurait été publié par saint Ambroise en 389, au dire de M. Schenkl, dès 387-388 d'après M. Wilbrand (Zur Chronologie einiger Schriften des hl. Ambrosius, dans Historisches Jahrbuch, t. XLI, 1921, p. 9-11). La traduction est donc au plus tôt de 389 ou de 390-391.
^ Il semble que ce soit l'ouvrage de Fortunatien d'Aquilée, mentionné par Jérôme dès 377 {Epist. X, 3) et dont il dit au chapitre XCVII du De Viris (PL, XXIII, 698, B) : l' In evangelia titulis ordinatis brevi et rustico sermone scripsit commentarios. » Il en reparle au début du commentaire sur saint Matthieu, en 398 (PL, XXVI, 20 B): «Legisse me fateor ante annos plurimos, in Matthaeum Origenis... et latinorum Hilarii, Victorini, Fortunatiani opuscula. » Or dans la préface sur saint Luc, il ne mentionne honorablement que les deux premiers : ((Praeterea commentarios viri eloquentissimi Hilarii et beati martyris Victorini, quos in Matthaeum, diverso sermone sed una gratia Spiritus ediderunt post paucos dies ad vos mittere disposui. » Puisqu'il possédait aussi depuis longtemps Fortunatien, c'est donc que c'était celui que Paula venait de lire. Près de dix ans après, Jérôme ne connaissait encore aucun autre commentateur de saint Matthieu parmi les latins. Dom Wilmart a publié dans la Revue Bénédictine quelques fragments de ces tractatus {Deux expositions d'un évêque Fortunat sur l'Évangile, t. XXXII, 1920, p. 160-174).
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grec est perdu. La traduction a été assez fidèle pour ne rien changer même aux passages qui laissaient à désirer du point de vue de l'orthodoxie. L'origénisme, avec ses thèses si singulières, s'étale dans ces homélies plus qu'on ne s'y serait attendu de la part de saint Jérôme. On saurait plus tard le lui reprocher.
Il avait, dès ce moment, commencé à rédiger les Questions hébraïques. Cet ouvrage faisait partie d'une trilogie, destinée soit à fournir aux Occidentaux quelques-uns de ces instruments d'étude qu'ils pouvaient envier aux grecs, soit à les initier plus en détail à l'exégèse juive et au vrai sens du texte. Elle comprenait avec les Questions, la traduction d'un ouvrage d'Eusèbe de Césarée sur la toponymie palestinienne et une édition latine des Onomastica attribués à Philon et à Origène.
Ce livre-ci était un recueil alphabétique des noms propres de la Bible avec, pour chacun, l'indication d'une ou de plusieurs significations étymologiques, rattachées à la langue hébraïque. Saint Jérôme se proposait d'abord d'exécuter une simple traduction, mais les exemplaires qu'il recueillit et compara en vue de ce travail lui parurent à la fois si dissemblables et si en désordre qu'il préféra d'abord renoncer simplement à son projet. Deux moines, Lupulus et Valerianus, lui représentèrent alors qu'il pouvait faire œuvre meilleure en profitant de sa connaissance directe de l'hébreu. Jérôme se laissa persuader et reprit l'édition sur un plan nouveau. Il relut un par un les livres de la Bible et nota au passage les noms propres en les accompagnant des étymologies usuelles, sauf çà et là soit à les corriger, soit à les compléter, soit à les critiquer. Il fit de même pour le Nouveau Testament, sur les traces d'Origène ^. L'ensemble forme un opuscule qui eut beaucoup de vogue chez les Occidentaux, et alimenta, jusqu'au renouveau des études hébraïques, l'exégèse latine ^.
^ PL, XXIII, 771-858; édit. Paul de Lagarde, Onomastica sacra, Gôttingue, 1870, 2'- édit. en 1887 : « Hieronytni liber interpretationis hebraicorum nominiim. 1
^ Certaines éditions de la Bible donnent à la fin un petit lexique alphabétique de ce genre.
TRAVAUX DIVERS SUR l'ÉCRITURE 145
Cependant on ne lui saura pas un gré extrême de cette œuvre où les errements de l'ancienne science étymologique se manifestent avec tant de complaisance. Pas de principe sérieux mais la seule fantaisie, en somme, guide pour les interprétations multiples des mots d'origine hébraïque : on déchiqueté les vocables, on les partage arbitrairement, on disjoint les syllabes et on multiplie les sens les plus disparates, sans aucun souci de la logique et du bon sens ^. Au surplus, les anciens n'y attachaient sans doute guère d'importance. Si certains noms avaient une signification vénérée, pour la plupart de ces interprétations on y voyait surtout des jeux de pensée ou des thèmes commodes pour varier les applications de l'exégèse typique et fournir d'ingénieuses combinaisons dont l'imprévu faisait le principal intérêt. Le pire c'est que le système est appliqué aux mots d'origine latine ou grecque évidente. A tout prix on veut leur trouver, par les mêmes procédés de torture étymologique, une signification dans la langue hébraïque. Jérôme n'a protesté contre ces excentricités qu'à propos des Actes des Apôtres et assez arbitrairement. Lui-même, dans ses commentaires, a reproduit sans scrupule des étymologies de ce genre.
Tout autrement utile aujourd'hui encore est l'autre ouvrage qu'il a traduit du grec d'Eusèbe et enrichi d'un certain nombre d'annotations, le traité sur les noms de lieux palestiniens -. On y
^ Pour l'étude détaillée de ces procédés, cfr WuTZ, Onomastica sacra, I, dans TU, t. XLI, 1914, 2e partie : System der Onomastica, p. 317-672. Je discuterai ses conclusions dans le second volume.
^ PL, XXIII, 859-928; édit. Lagarde, Onomastica, p. 82-89; De situ et nominibus locorum hebraicorum ; Jérôme dit: Delocis hebraicis libriim unu?n (De Viris, CXXXV; PL, XXIII, 717, B) ou simplement : Liber locorum (PL, XXIII, 772, A): « Librum quoque locorum quem editurus sum. » Cfr Ibid. 794, 821. — Apol.î, II (/6ïV/. 405,6) : «Laudavi Eusebium... in descriptione sanctae Terrae.» Édition, avec le grec d'Eusèbe, par Klostermann, Eusebius Werke, t. III. Les additions de saint Jérôme sont imprimées en italiques. Elles portent sur plus de quatre-vingt-dix noms. Le petit nombre seulement a de l'importance. Souvent (24 fois) ce sont de simples renvois au Liber quaestionum hebraicarum. L'étude comparative de l'original et de la traduction montre que saint Jérôme a fortement exagéré quand il écrit : « Relinquentes ea quae digna memoria non videntur et pleraque mutantes. » Les changements sont insignifiants et la fidélité au texte est remarquable. Voir, outre la préface de M. Klostermann, son étude dans les TU, t. XXIII. Il existait déjà une traduction latine que saint Jérôme qualifie
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trouve des renseignements géographiques dont l'intérêt est évident. Ils venaient particulièrement à leur heure au moment où les Latins prenaient en foule la route des Lieux-Saints et se mettaient à parcourir la Palestine, pour y suivre les traces du Sauveur ou des personnages mentionnés dans l'Ancien et le Nouveau Testament.
Le troisième traité, commencé parallèlement avec les deux précédents, peut être considéré comme le trait d'union entre les trois catégories de travaux scripturaires composés par saint Jérôme, commentaires, œuvres d'introduction, versions. C'est l'opuscule unique intitulé : Questions hébraïques sur la Genèse ^. On se demande si primitivement il n'était pas plus considérable. Dans l'intention de Jérôme, il devait s'étendre à tout l'Ancien Testament ou, du moins, à tous les livres de la Bible hébraïque. En fait, à plusieurs reprises, il en parle comme si les Quaestiones comprenaient plusieurs livres publiés. Le problème est difficile à trancher, car on n'a jamais découvert jusqu'ici de questions hébraïques authentiques en dehors de l'opuscule sur la Genèse. Celui-ci participe du caractère pratique des deux opuscules déjà mentionnés en ce qu'il est une collection fort savoureuse des légendes rabbiniques se rapportant au premier livre de la Bible et qu'il contient également un certain nombre de détails sur la géographie palestinienne. C'est aussi un vrai commentaire de la Genèse, conçu en fonction de l'exégèse juive et destiné à la populariser chez les Latins. Enfin, il est à sa manière un premier essai de traduction selon la veritas hebraica, car Jérôme y rapporte les diverses versions à côté de celle des Septante et ne manque pas, là où il en est besoin, de citer le texte original et d'en interpréter le sens exact. J'imaginerais volontiers que c'est même pour cela que le travail des Quaestiones en est resté à ce premier livre. Jérôme cherchait à ce moment sa voie. Il a trouvé plus simple de trancher net au lieu de continuer cet ouvrage hybride. D'une
sévèrement : « Maxime cum quidam vix primis imbutus litteris hune eundena librum ausus est in latinam linguam non latine vertere, cuius imperitiam ex comparatione eorum quae transtulimus, prudens statim lector inveniet. »
^ Édition critique de Paul DE Lagarde, Leipzig, 1868, et PL, XXIII, 935-1010.