‹ Saint JérômeChapitre 58 sur 192 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

(393-397) î, La rupture. — IL Les essais de médiation et la réconciliation finale.

On a vu quelle étroite amitié avait au début de leur conversion uni Jérôme et Rufin. Le monde chrétien en était édifié et volontiers on les comparait aux couples d'amis que vantaient la littérature profane, l'histoire ou la légende ^. Au témoignage même de saint Jérôme^, cette amitié était encore intacte en 393. C'est donc à tort qu'on a cru Rufin visé dans les nombreux passages où saint Jérôme, avant cette date, se plaint de ses adversaires, et cherché à le retrouver sous les pseudonymes et sobriquets divers dont il les affuble. Cependant ce n'est pas brusquement non plus que cette chaude affection se changea en inimitié patente et durable. Plus encore que divers incidents extérieurs, des facteurs psychologiques intervinrent pour la désagréger. Il n'est peutêtre pas impossible de les découvrir, si l'on ne s'obstine pas à simplifier à l'excès cette histoire et si l'on s'efforce d'être également équitable envers deux hommes qui, à ce moment, étaient l'un et l'autre de zélés serviteurs de l'Église et se partageaient la vénération des saints de leur temps.

* Saint Augustin en témoigne dans sa lettre LXXIII, 6 (PL, XXXIII, 245- 250; Jérôme, Epist. CX) : « Fateor multum dolui inter tam caras familiaresque personas cunctis paene ecclesiis notissimo amicitiae vinculo copulatas tantum malum exstitissediscordiae. Quisdenique amicus non fornaidetur quasi futurus inimicus si potuit inter Hieronymum et Rufinum hoc quod plangimus exoriri ? »

^ CÎT supra,p. 129, n. i.

Paula et Eustochium disaient la vérité, lorsqu'elles décrivaient à Marcella Jérusalem comme le séjour préféré des moines. Moines et monastères de toute nationalité s'y étaient multipliés, ainsi que dans la campagne environnante, et cela n'allait pas sans quelque inconvénient, en ce temps où la plus grande liberté, dégénérant parfois en licence, présidait au développement de l'institution monastique. Dans leur généreux enthousiasme les deux Bethléémites exaltent cette facilité qu'a chacun de vivre à sa guise et selon sa propre observance, sans que personne y trouve à redire. C'était la mise en pratique d'un conseil de saint Paul : celui qui jeûnait ne blâmait point celui qui mangeait et ne songeait point à s'enorgueillir lui-même de son abstinence.

Mais en réalité les choses se passaient moins simplement : l'humanité avec ses faiblesses trouvait à se glisser, parfois même dans les cœurs les plus haut placés, et tel qui se faisait remarquer par sa continence et ses prodiges de mortification, se trouvait moins armé contre la vaine gloire ou la jalousie. Il était naturel qu'à mesure que les communautés se formaient et se développaient, un certain esprit de corps se produisît avec, comme conséquence, une étroitesse de vue et une certaine malveillance, chez les âmes moins droites ou moins intelligentes, pour les moines qui suivaient une autre manière de vivre ^. Palladius qui vécut alors en Palestine et passa même un an (399-400) à Bethléem, non loin du monastère de saint Jérôme ^, nous permet, tout en nous édifiant beaucoup habituellement, de jeter un coup d'œil sur ces intérieurs fermés. Nous pouvons relever dans son livre la trace de ces dissentiments et de ces mouvements trop humains qui n'échappaient pas à la clairvoyance des adversaires ou des émules, s'ils faisaient parfois illusion à ceux qui les ressentaient.

Quand Jérôme se fut établi à Bethléem, il dut compter avec cet

^ M. ScHiwiETZ a recueilli les renseignements que l'on possède sur la vie monastique en Palestine à cette époque, au second volume de son ouvrage : Das morgenlândische Mônchtum, Mayence, 1913, zweiter Theil, p. 85-192. Il en sera plus longuement question dans le second volume, à l'occasion de la doctrine spirituelle de saint Jérôme.

2 Histor.Laus.XXXYl, i (édit. Butler, p. 106 ;PG, X:>:XIV, 1179, C).

état d'esprit. Il arrivait en Palestine avec sa réputation déjà établie de savant exégète et d'ascète rigoureux. Mais ses démêlés avec le clergé et le monachisme romains étaient aussi connus. Les Latins de Palestine avaient lu ses œuvres, le traité contre Helvidius, la lettre à Eustochium. Ils n'ignoraient rien des épisodes de la lutte entreprise à Rome au profit de l'ascétisme contre le relâchement. Les circonstances mystérieuses dans lesquelles Jérôme avait quitté la capitale, l'exode qui avait aussi éloigné Paula et sa fille, leur présence à Bethléem étaient diversement interprétés. Pour les uns Jérôme était le type par excellence de la ferveur monastique; d'autres trouvaient qu'il exagérait ^. Luimême d'ailleurs ne faisait rien pour modifier les idées défavorables qui pouvaient courir sur son compte. S'il était tendre avec ses amis et d'une sensibilité jamais indifférente aux moindres marques d'attachement, il y avait néanmoins dans son caractère des traits peu sympathiques. Sa susceptibilité était prompte à s'alarmer et à se manifester par de la mauvaise humeur. Il supportait mal la contradiction. Volontiers alors, en vertu de ses habitudes invétérées de rhéteur, il donnait de grands noms à de petites choses. La forme emportant le fond, il caractérisait amèrement des vétilles et par là même rendait difficiles des relations suivies. Savant, achetant péniblement, par un travail obstiné de jour et de nuit, les vastes connaissances qu'il appliquait à l'étude de l'Écriture, il critiquait avec une franchise que l'on trouvait trop rude l'ignorance prétentieuse des autres. Animé d'un idéal très élevé, il ne cachait pas son dédain ou son peu d'estime pour d'autres formes moins parfaites de la vie religieuse, pour les tempéraments que beaucoup de moines apportaient à leur sacrifice. Du moins ne paraissait-il pas mettre beaucoup d'empressement à se lier avec eux.

On peut croire que celui qui avait trouvé tant à redire à la pratique de la vie chrétienne à Rome et l'avait crié sur les toits ne se montra pas d'une réserve exagérée sur les abus qu'il constatait

^ Le Dialogue (vers 404) de Sulpice Sévère, I, 8-9 (édit. Halm, p. 159- 161 ; PL, XX, 189-190) résume les différentes appréciations portées sur Jérôme dans certains cercles monastiques.

à Jérusalem. Sa lettre à saint Paulin de Noie pour le détourner de venir dans une ville aussi mondaine que toute autre, en serait à elle seule une preuve ^. Ici l'esprit de satire qui lui était naturel s'alliait trop à ses vues élevées de la perfection chrétienne pour que le nouveau venu ne signifiât pas hautement combien l'étonnaient certains usages et le choquaient certaines libertés. Bref, nous le savons par Palladius ^, on le trouvait distant et rébarbatif et l'on traduisait cette impression par des termes plus déplaisants comme s'il avait jalousé tous ceux qui se tenaient en dehors de son influence. Paula elle-même subissait le contrecoup de ces jugements défavorables : « Elle eût été parfaite, disait-on, dans sa haute pratique de la perfection chrétienne, si

^ Epist. LVIII, 4, en 395.

"iîw/or.Lau5. XXXVI, 6 (ex professe sur Jérôme) : « 'Is/jww/xôc TiçirpearËv-epoç wi:eiiiç TOvçroTTovçiiceiyovcàfjerT) Xoywr pio/j-aÎKiôy KetcorrfXTjfxeyoç tccù ev(j)vla T0(7avTr]i' ce ti-^t l^aaKciviav wçvno -avrrjç tcaXvTrrefrdai twv Xôymv rrjràpETÎjv. » Le mot j^afTKavia revient encore, dans la prédiction, qu'il rapporte ensuite, de Posidonios, son compagnon d'ascétisme : « // ^èr àXevdépa nai>Xa, // ^poiTt^ovco avToîi TTporeXevTtjaeL aTraXXaye'iaa avrov tFjç ijaaKariaç, wç olfiai», et il ajoute qu'aucun saint homme ne pourra vivre avec lui, «âWà (pdàaei avrov 6 cftBôi'oç kat ^lixpi TGV iciov àctXfov ». Il ajoute que Jérôme chassa de Bethléem de saints moines : Exsuperantius (celui sans doute de la lettre CXLV) l'italien, Pierre l'égyptien et Siméon. De même, XLI, 2, à propos de Paula : « Fvi'aïKi Etç -i]i' Tryev^iariKtiv TruXireiar àaTtiora-)) ijç iKitrociov yiyovev 'lepwrv^ôç nç ànù AaXidariaç' cvrafiéyi)v yùp avr))v VTTep~rf]i'ai ttoitw)', EÙ^ufororij)' ovaav^ TrpoaeyeirôcKTt ~j] favrov pacrKayia ÎXkÎktuç aî/r/))' Trpoç tov 'icioy avrov aKOTToy » (édit. Butler, p. 108 et 128; PG, XXXIV, 1180, A et 1233, C). Il fait ensuite l'éloge d'Eustochium, qu'il n'a point connue personnellement comme sa mère. On devine ce que signifie cette parrKayia {invidia, traduira Jérôme lui-même dans sa préface au Dialogus contra Pelagianos, dans un passage où il prend directement à partie Palladius; cfr PL, XXIII, 497, A). C'est l'emprise absolue exercée par saint Jérôme sur ses fidèles et son exclusivisme. C'est aussi cette indépendance et cette sévérité dans la critique, sans regard aux situations et aux personnes, telle qu'elle se manifeste dans ses jugements littéraires sur saint Ambroise et qui dut, à plus forte raison, s'exercer à l'égard de ses émules palestiniens. On le trouve nettement indiqué dans le témoignage enthousiaste que lui rend Postumianus (Sulpice Sévère, Dialogus, I, 9 ; édit. Halm, p. loi ; PL, XX, 900), son hôte pendant six mois, peu après le temps même où Palladius était lui aussi à Bethléem : « Apud Hieronymum sex mensibus fui, cui iugis adversum malos pugna, perpetuumque certamen concivit odia perditorum. Oderunt eum haeretici, quia eos impugnare non desinit, oderunt eum clerici quia vitam eorum insectatur et crimina, sed plane eum boni omnes admirantur et diligunt nam qui eum haereticum esse arbitrantur insani sunt... Vel exiguum temporis punctum a tanto viro discedere noluissem. »

elle se fût montrée moins dépendante à l'égard de Jérôme dont elle suivait aveuglément la direction. » Nous savons par lui-même qu'il n'appréciait pas beaucoup plus aimablement certains de ces moines et en particulier Palladius, dont on vient de lire le jugement sur Paula ^. Palladius au contraire fait de Rufin et de Mélanie le plus vif éloge ^.

Il est certain qu'en ce temps-là ces deux illustres représentants des Latins à Jérusalem y jouissaient d'une grande renommée de bienfaisance chrétienne et de sainteté ^. Mélanie avait de ses deniers assisté les moines égyptiens au temps de la rude persécution de Valens. Elle fut dans leur exil de Palestine la providence visible des évêques et des autres confesseurs chassés d'Egypte. Elle avait triomphé de l'hostilité du gouverneur en lui rappelant de quelle race elle descendait et mis ainsi au service de l'orthodoxie non seulement sa fortune mais l'influence que lui assurait, dans le monde des fonctionnaires, plus encore que dans le peuple, sa haute naissance*. Rufin de son côté avait souffert persécution pour la justice. Ce n'était pas tout à fait sans raison qu'on le quahfiait de confesseur et de martyr, puisqu'il avait participé aux souflFrances des moines pourchassés par les soldats de Valens

^ Dialogus contra Pelagianos, prologue (PL, XXIII, 497, B) : « Palladius servilis nequitiae eandem haeresim instaurare (l'hérésie pélagienne avant la lettre) conatus est et novam translationis hebraicae mihi calumniam struere. Num et illius ingenio nobilitatique invidemus ? (ironique). Saint Épiphane avait mis Jean de Jérusalem en garde contre lui, à plus forte raison Jérôme : « Palladium vero Galatam, qui quondam carus nobis fuit et nunc misericordia Dei indiget, cave quia Origenis haeresim praedicat et docet « (Epist. LI, 9, traduite par saint Jérôme en 394). On sait que ce Palladius « de servile malice » fut l'un des défenseurs intrépides de saint Jean Chrysostome et souffrit la prison puis l'exil pour cette cause.

2 H«for.Laî«.XLVI(édit. Butler, p. 134, 135, 136; PG, XXXIV, 1225, A et 1226, A), tout entier sur Mélanie l'Ancienne et accessoirement sur Rufin. «H TpuTjjiaKapta MeXàytov... (5) ij crvré(r) kuI o evyeréffTaroc Kai ô^ôrpoiroç Kui (TTiêapwTaroç Vovfli'oç o c'nro 'Ira\<aç i^ 'AkwXijmç 7-»7ç TrôXt wç, irpta^vrepiov iç Vffrepoi' KarainoBiiç' ov yi'wrrTiKwTtpoç Koi t-KUiKifTTtpoç «r avdpaaiv ov^ ivpîtTKeTO (5). On remarquera \ t-mnKinTtpoç en contraste avec la fiaencaviu reprochée à Jérôme et aussi avec la satire que fait ce dernier de l'extérieur imposant et grave de Rufin {Epist. CXXV, 18, en particulier : foris Cato).

' Cfr supra, p. 129.

* Histor. Laus. XLVI, 2-5 (édit. Butler, p. 134-135; PG, XXXIV, 1225).

et les bandes de Lucius ^. Sans doute sa première éducation littéraire avait eu des résultats moins brillants que celle de Jérôme 2, mais depuis il avait compensé cette lacune pendant les six ans passés à l'école de Didyme, le savant aveugle du Didascalée égyptien; il s'y était perfectionné dans la langue grecque, en même temps qu'il y avait pris le goût de l'Écriture ^. Avec son maître il faisait ses délices de l'étude d'Origène. Là encore il s'était lié avec Théophile le futur évêque d'Alexandrie *. Lorsqu'il

^ RuFiN, Apol. ad Anastasiuîn (PL, XXI, 624, B) : « Quamvis igitur fides nostra, persecutionis haereticorum tempore.cum in sancta Alexandrina Ecclesia degeremus, in carceribus et exsiliis, quae pro iïde inferebantur, probata sit. » Également dans son Historia ecclesiastica, XI, 4 (édit. Mommsen, dans les Eusebius Werke, t. II, 2, p. 1005; PL, XXI, 511, C) : < Quae praesens vidi loquor et eorum gesta refero, quorum in passionibus socius esse promerui. « Saint Jérôme s'est moqué de cette prétention de Rufin {Apol. IL 3; PL, XXIII, 426, B) : « Miror quod non adiecerit vinctus jfesit Christi et liberatus sum de ore leonis et Alexandriae ad bestias pugnavi, et cursum consummavi, fidem servavi, superest mihi corona institiae. Quae exsilia, quos iste carceres nominat ? Pudet me apertissimi mendacii, quasi carceres atque exsilia absque iudicum sententiis inrogentur... Prodat nobis confessionis suae acta quae hucusque nescivimus. » Il y revient à plusieurs reprises {Ibid.,^,^2'j A; 11, 433 A; 16,438 C). Lui-même reconnaît que l'entourage de Rufin lui donnait le titre de martj-r : « Cave ne hoc magistri et condiscipuli audiant et offendas quam plurimos qui me latronem te martyrem vocant (Ibid., III, 16 ; 468, D). Post Alexandrin um exsiiium et tenebrosos carceres a cunctis Origenis sectatoribus martyr et apostolus nominaris . (iZ)i^., III, 26; 476, C). Il paraît évident que si les carceres et les exsilia représentent un pluriel emphatique, l'accusation de mensonge sur ce point est de la pure polémique.

- Il avait suivi la même formation que lui, mais n'en avait pas aussi bien profité ; cfr supra, p. 14, n. i . Aussi Jérôme insiste-t-il sur son imperitia, non sans contradiction d'ailleurs, puisqu 'en reprochant à Rufin de ne pas savoir sa langue et d'avoir besoin d'aller encore à l'école, il reconnaît l'élégance de sa traduction des discours de saint Grégoire de Nazianze et lui reproche de lire Cicéron en cachette {Apol. I, 30; PL, XXIII, 421-423), par exem.ple (423, A) : c Unde tibi tanta verborum copia, sententiarum lumen, translationum varietas,homini qui oratoriam vix primis labris in adulescentia degustasti ? Aut ego fallor aut tu Ciceronem occulte lectitas. >- De même Apol. III, 6, 10 (PL, XXIII, 461-462 et 464-465).

^ Sur Didyme et Rufin, voir Rufin, Apol. II, 12 (PL, XXI, 594-595); Jérôme, Apol. 111,28 (PL, XXIII, 478-479) ; EusÈBE-RuFiN,//wt.eccZe«a5f.XI,8i (édit. MoM.MSEX,t. II, p .1013 ; PL, XXI, 517, A). D'ailleurs dès le séjour de saint Jérôme à Trêves, Rufin s'intéressait à la littérature chrétienne ; cfr supra, p. 19.

* Sur Théophile et Rufin, voir Jérôme, Apol. I, 14, III, 16, surtout 18 (PL, XXIII, 408, 468 et 470), où Jérôme met en doute l'affirmation de Rufin : ' Gloriaris te ab adulescentia Theophili fuisse auditorem et discipulum, cum et ille antequam episcopus fieret, pro humilitate sibi insita, numquam docuerit et tu, postquam hic episcopus factus est, Alexandriae non fueris. » Il est certain que

vint s'établir à Jérusalem, il n'eut pas de peine à se faire bien venir de Jean, le chef du diocèse, moine comme lui et, comme lui, admirateur d'Origène. Aussi ne tarda- t-il pas à être ordonné prêtre et à jouir auprès de Jean d'une confiance méritée ^. La gravité de son attitude, le sérieux de sa vie religieuse, sa charité affable et son ardeur au travail lui valaient une grande considération et avaient attiré près de lui des disciples enthousiastes ^. Les relations de Jérôme avec l'évêque Jean furent d'abord cordiales. Ce n'est pas que, dans le fond du cœur, Jérôme fût absolument sans défiance. Il revenait à Jérusalem avec tous ses sentiments d'eustathien vis-à-vis des Orientaux ^, les mêmes qui lui avaient dicté jadis, dans sa Chronique ^ les paroles si dures à l'égard de saint Mélèce et de saint Cyrille de Jérusalem. Or Jean se rattachait à Cyrille, à ce parti modéré où ses adversaires, les partisans de Paulin d'Antioche et de son successeur Evagrius, l'ami et l'ancien hôte de Jérôme, affectaient de ne voir que des

Rufin correspondait avec Théophile (Jérôme, Apol. III, 18 ; PL, XXIII, 470, B). Jérôme paraît jouer ici sur les mots. En ce qui le concernait personnellement, il se montrait moins difficile, puisque un mois de séjour, même pas complet, près de Didyme, lui suffisait pour l'appeler son maître.

'^ Sur Jean de Jérusalem et Rufin, voir Épiphane (parmi les lettres de saint Jérôme), Epist. LI, 2, 6; Jérôme, Epist. LVII, 12, et LXXXII, 11, qui semble faire allusion à l'influence de Rufin sur Jean de Jérusalem ; la lettre d'ANASTASE à Jean (PL, XXI, 627-632).

2 Jérôme, Apol. III, 16, 26 (PL, XXIII, 468 et 476); Epist. CXXVI, 18. (après la mort de Rufin), l'anecdote où il dépeint avec tant de verve l'attitude prise par Rufin quand il enseignait. Il résume cette description, caractéristique de sa polémique, par ce trait : « Intus Nero, foris Cato. »

' Voir p. 55-56. Ces dispositions, auxquelles il ne semble pas qu'on ait souvent prêté attention, ressortent avec évidence, entre autres, du passage du Contra lohannem Hierosol. IV (PL, XXIII, 358, C D) où il écrit : « Eo tempore quo totum Orientem.excepto papa Athanasio atque Pûi/Ziwo, Arianorum et Eunomianorum haeresis possidebat, quando tu Occidentalibus et in medio exsilio confessoribus non communicabas (après 373-374, date de l'exil de ces confesseurs ; Jean devait avoir alors, au dire même de Jérôme, dix-huit à vingt ans environ) ille (Épiphane) vel presbyter monasterii ab Eutychio audiebatur vel postea episcopus Cypri a Valente non tangebatur. » On voit que la persécution endurée sous Valens par Mélèce, Eusèbe de Samosate et tant d'autres de leurs amis, expulsés de leurs sièges et envoyés en exil, ne compte pas, ni les efforts de saint Basile en faveur de l'orthodoxie. De là viennent aussi, je pense, les accusations portées contre Jean au sujet de la divinité du Saint-Esprit (Ibid., VIII ; PL, XXIII, 361 , C). Le moyen de croire qu'après le concile de Constantinople de 381, on eût donné comme successeur à saint Cyrille un jeune pneumatomaque de la veille !

Ariens repentis, mal assis dans leurs convictions récentes et par là même toujours quelque peu suspects. Toutefois, pendant des années, soit avec Jean ^, soit avec Rufin ^, Jérôme entretint d'excellents rapports. Mais dans le secret des consciences un dissentiment n'avait pas tardé à se produire qui travaillait, à leur insu, à détendre les liens de l'amitié et à préparer de loin la rupture. Hommes l'un et l'autre de grande vertu, Jérôme et Rufin n'avaient peut-être pas tout à fait le même idéal monastique. C'est du moins ce que l'on peut inférer de certaines critiques formulées plus tard par saint Jérôme. A propos de Rufin il rappellera avec insistance Darius, Crésus, Crassus et Sardanapale, tout en faisant allusion ailleurs à la rigidité et à l'extérieur austère d'un Caton. C'est dire qu'il ne trouvait pas assez sévère l'observance du mont des Oliviers. Lui qui prêchait la frugalité et le renoncement absolu aux biens personnels, estimait, semble-t-il, que Rufin et Mélanie restaient trop riches et se soignaient trop bien ^. C'est sans doute à cela qu'il faut réduire le

^ Saint Jérôme l'affirme lui-même (Epist. LXXXII, ii, à Théophile) : « Sit talis qualis ante fuit, quando nos suo arbitrio diligebat. Verba ei de aliène stomacho non fluant. Faciat quod vult et non quod velle compellitur. » Il s'agit de Rufin, sans doute ; cfr la lettre LVII, 12, où les rôles semblent intervertis : « Haec non est illius culpa sub cuius persona alius agit tragoediam. «

'^ Apol. m, 23 (PL, XXIII, 481, C) : «Qui me haereticum ex tuis amicitiis iudicabat. »

^ Il n'est pas toujours facile de savoir à qui Jérôme en veut; par exemple, la lettreLVII, 12, peut s'appliquer à Jean ou à Rufin. Je pense qu'il s'agit deRufin, parce que cela concorde avec les reproches constants qu'il lui fait dans son Apologie. Il est vrai qu'il reprochera également ses richesses à l'évêque de Jérusalem (Contra lohann. Hierosol.XlY ; PL, XXIII, 366, C): «Tu qui sumptibus abundas et totius orbis religio tuum lucrum est.» — Eptst.L,yil, 12 : «Qui in sermone imitari se dicit apostolos prius imitetur in vita... ceterum ridiculum si quis e nobis inter Croesi et Sardanapalli delicias de sola rusticitate se iactet. » — Epist. CXXV, 18 : « Hic (Grunnius, c'est-à-dire Rufin) bene nummatus plus placebat in prandiis nec mirum qui multos inescare solitus erat (il vise son hospitalité) factoque cuneo circumstrepentium garrulorum procedebat in publicum, intus Nero foris Cato, totus ambiguus. » — Apol. III, 4 (PL, XXIII, 459, C D): «Et quis talis ac tantus est ut audeat cum Crasso et Dario pugnare divitiis .'' Ut subitum Demaratum et Crassum non pertimescat ? » — In Nahum,lll (PL, XXV, i26i,C): «Ne aliquam excetrae et Sardanapallo reprehendendi occasionem praebuisse videamur. » — In Habacuc, II (PL, XXV, 1307, A) : «Sibilet igitur excetra et Sardanapallus insultet, turpior vitiis quam nomine » (Rufinus, de ruftis, le roux ?). — Si ces deux derniers textes s'appliquaient à Rufin, cela prouverait qu'il y avait déjà brouille

sens de ces noms propres qui sonnent assez mal dans ces conjonctures. En revanche Rufin, d'esprit moins ouvert et moins libre que Jérôme, plus exclusivement formé par la lecture des auteurs sacrés, ne goûtait guère les travaux bibliques par lesquels son ami démonétisait à son avis, qu'il le voulût ou non, l'œuvre des Septante ^. Il trouvait qu'il abusait de sa culture profane en citant si souvent les auteurs païens ^. Toutefois cela n'allait pas jusqu'à empêcher ses propres moines de gagner leur vie en copiant pour Jérôme non seulement les auteurs ecclésiastiques, mais même les profanes. Lui-même revisait leur travail : c'est lui qui le raconte. Il ajoute aussi, — et ce serait un joli trait de polémique si la querelle avait été moins sérieuse dans ses conséquences, — que Jérôme payait beaucoup plus quand il s'agissait des dialogues de Cicéron. A cette occasion nous apprenons que Jérôme s'était fait maître d'école. Il avait rouvert les vieux auteurs

avant le De Viris et par suite avant l'épisode d'Atarbius.cequi ne s'accorde guère avec le texte de VApol. III, 33, cité dans la note précédente. On pourrait penser à Asinius « de génère Corneliorum », dont il fait mention à propos de Jonas et que J.-B. de Rossi (Roma Sotterranea, t. II, p. 365 sq., cité par Génier, Sainte Paule, p. 3-4) identifie, d'une façon bien improbable, avec le propre frère dePaula. En somme, ce n'est pas clair. S'il faut, selon l'opinion de dom Butler, rapporter à Mélanie l'Ancienne le chapitre LV de VHistoria Lausiaca, on comprend mal les accusations de mollesse sardanapalesque. Voir d'ailleurs la lettre XXIX (édit. Hartel, t. I, p. 259; PL, LXI, 313-329) de Paulin de Noie sur l'humble équipage de Mélanie, à son arrivée à Noie.

^ Cela ressort de VApol. I, 36 (PL, XXI, 574). Cependant c'est Palladius que Jérôme accuse directement d'opposition sur ce point (Dialogus contra Pelagianos, prologue ; PL, XXIII , 497 , B) . Au surplus , on aurait tort de penser que cette opposition ne pouvait provenir que d'un sentiment d'envie. Que Jérôme le crût, c'est assez naturel; mais l'exemple de saint Augustin est là pour montrer que cela pouvait émaner de considérations très respectables. Il fit une opposition absolue jusqu'au bout à l'introduction du texte hiéronymiendans la Bible, pour la lecture et l'explication à l'église. C'est une raison du même ordre qui, sous Pie V, a fait reculer devant l'adoption du psautier hébreu pour l'usage liturgique. Saint Jérôme lui-même, il l'a rappelé plus d'une fois, expliquait le texte des Septante dans ses homélies et chantait les psaumes suivant cette édition. Progressistes comme saint Jérôme, ou conservateurs comme Rufin, Palladius et Augustin, peuvent être également de bonne foi et seule l'ardeur de la polémique fait prendre le change sur les intentions; ch supra, p. 186-187.

^ Apol. II, 5-9 (PL, XXI, 591, C). C'est ce qui donna l'occasion à saint Jérôme de l'accuser d'avoir inspiré au rhéteur Magnus sa question sur ce sujet {Epist.lJXX).

auxquels il n'avait point touché depuis son séjour au désert. Il expliquait à de jeunes enfants Virgile, les comiques et les historiens ^.

Cette situation se prolongea jusque vers 393. Officiellement Rufin et Jérôme étaient toujours amis, mais en fait les divergences que je viens de rappeler avaient dû déjà produire dans leur intimité plus d'une fissure, quand intervint l'événement qui entraîna la rupture éclatante et durable. Comme ce fut l'origénisme qui y donna prétexte, il faut ici encore remonter un peu en arrière, pour bien se rendre compte des faits et apprécier impartialement les événements qui vont suivre.

Après sa mort, comme de son vivant, Origène n'avait guère cessé d'être un signe de contradiction. Périodiquement il trouvait des admirateurs et des adversaires qui jugeaient opportun d'en appeler au grand public, en lui adressant des apologies ou des invectives à son sujet. C'est ainsi, pour s'en tenir au quatrième siècle, qu'au début, tandis que saint Méthode et saint Eustache dénonçaient avec violence les méfaits d 'Origène, saint Pamphile, martyr sous Dioclétien et son intime ami Eusèbe de Césarée composaient une volumineuse apologie, pour mettre à couvert son orthodoxie. Au cours du siècle, les attaques s'étaient calmées. Tandis qu'Alexandrie lui restait fidèle et, par la bouche de Didyme, renouvelait même sa faveur, en Asie Mineure saint Basile et saint Grégoire de Nazianze recueillaient la fleur de ses écrits dans leur Philocalie, pour en vulgariser les enseignements.

^ Apol. II, 8 (PL, XXI, 591, C) : « Alioquin si inficias eas, etiam testes quamplurimos fratrum habere possum qui, in meis cellulis manentes, in monte Oliveti, quamplurimos ei Ciceronis dialogos descripserunt quorum et ego quaterniones, cum scriberent, fréquenter in manibus tenui et relegi, quod mercedes multo largiores, quam pro aliis scripturis soient, ab isto eis darentur agnovi... Etiam illud addatur, ubi cesset omne commentum, quod in monasterio positus, in Bethléem, ante non multo adhuc tempore, partes grammaticas exsecutus sit, et Maronem suum comicosque ac lyricos et historicos auctores, traditis sibi ad discendum Dei timorem puerulis exponebat. » Il est assez difficile de savoir qui étaient ces enfants. On affirme gratuitement qu'il s'agit de futurs moines. Étaient-ce des fils de fonctionnaires d'origine latine, établis aux Lieux-Saints, ou de familles grecques désireuses d'initier leurs enfants à la langue impériale ? Étaient-ce des Alumni ? Jérôme n'a point relevé ce passage dans sa réponse.

Mais vers le même temps, avec Apollinaire, qui par ailleurs formulait la '( nouvelle hérésie » christologique, commençait à écrire contre lui l'homme dont l'origénisme allait devenir la hantise.

C'était saint Épiphane, d'abord moine au couvent de Besanduc, près d'Éleuthéropolis, en Palestine ^, puis évêque de Salamine, en Chypre. D'une érudition étendue, mais assez indigeste, il alliait parfois une certaine étroitesse d'esprit à une pureté d'intention et à une piété indiscutables. Il avait catalogué les hérésies, en les accompagnant d'une ample réfutation, dans le cadre bizarre d'une zoologie quelque peu enfantine. Origène avait sa place en cette galerie de monstres et il n'y a qu'à lire le chapitre qui lui est consacré ^, pour constater avec quelle passion se traduisait le zèle de saint Épiphane contre lui. Des esprits plus pondérés, un Basile ou un Grégoire, un Athanase aussi, non moins pieux et non moins doctes, avaient su faire la part des choses. Les erreurs philosophiques d 'Origène, qui avaient si fâcheusement déteint sur sa doctrine théologique, ne leur avaient point voilé ses mérites ni fait oublier la droiture de ses desseins et les immenses services que ses œuvres avaient rendus et rendaient encore tous les jours à la science catholique. Il était mort dans la paix de l'Église; l'enseignement s'était précisé sur la plupart des points où Origène avait marqué de l'hésitation ou fait de faux pas. Un peu de bonne volonté suffisait donc pour rendre à leurs yeux inofïensives les pages d'ailleurs obscures où le savant catéchète avait exposé ses conceptions ; à côté, des milliers d'autres apportaient la vraie lumière et pouvaient encore éclairer ou édifier.

C'était incontestablement ce que pensaient les orthodoxes qui faisaient d'Origène leur lecture préférée et, dans le contact avec ce grand esprit, vivifiaient leur propre intelligence en même temps qu'ils nourrissaient leur piété. Saint Jérôme sur ce point

^ f^w/. LXXXII, 8. Besanduc qui n'est nulle part signalé dans les variantes de l'édition Hilberg, est donné par Sozomène (HE, VI , 32 ; PG , LXVII, 1 392, A) ; M. Hilberg lit «Bekos-Habacuc». Du texte on a tiré par corruption « Vetus- Ad» (Vieil- Ad).

- Haer. LXIV (PG. XLII, 1067-1 199)-

ne pensait pas autrement que Rufin. Nul n'avait fait plus que lui pour acclimater Origène en Occident et mettre en garde contre les plagiaires qui, en le copiant clandestinement, l'affaiblissaient et le défiguraient ^. En Egypte comme en Palestine, nous ne voyons pas que l'on pensât autrement ni qu'il y eût un état d'esprit qui créât un danger sérieux pour l'orthodoxie ^ , au point d'obliger tout à coup à supprimer des œuvres en possession d'état depuis cent cinquante ans, et de faire anathématiser si longtemps après sa mort un auteur qui avait été emprisonné pour la foi et manqué de peu la gloire du martyre.

Cependant saint Epiphane n'était pas de cet avis et, avec l'activité quelque peu encombrante qui était le revers de son zèle, il profitait de toute occasion pour le faire savoir et susciter autour de lui un état d'esprit et une attitude conformes à sa conviction. Comme par ailleurs c'était un saint homme, aussi vénérable par ses vertus que par son âge, qu'il en imposait encore par sa connaissance des langues et des livres, il n'avait pas trop de peine à persuader qu'il était dans le vrai et, en agitant l'épouvantail de l'origénisme, à exciter dans le même sens le zèle des moines dont beaucoup étaient peu lettrés et qui vénéraient en lui un de leurs

^ De là, les rudesses contre saint Ambroise dans sa préface aux homélies d'Origène sur saint Luc (PL, XXVI, 219-220).

" C'est un point capital pour apprécier avec justesse la controverse. Impossible de trouver dans la littérature ecclésiastique de cette époque, en dehors de la polémique d'Épiphane, puis de Théophile et de saint Jérôme, trace notable d'erreurs origénistes exposées et défendues s^^stématiquement, soit en Orient, soit à plus forte raison en Occident où Origène était presque inconnu, comme l'atteste la lettre du pape Anastase à Jean de Jérusalem. C'est si vrai qu'à propos de Rufin ou de Jean, leurs adversaires, dans l'impossibilité de citer des phrases nettement répréhensibles, en sont réduits à ergoter sur des mots, à supposer des réticences et à faire dire noir à ce qui ordinairement signifie blanc, voire à les accuser, en conformité avec de prétendus enseignements d'Origène, de dissimuler mensongèrement leurs pensées. Il est évident que ces arguments de polémique ne peuvent suffire à l'historien impartial. Prendre à la lettre ces assertions, même sous la plume de saint Jérôme, c'est méconnaître l'état de la question et s'exposer à se tromper lourdement. Les procès de tendance ne peuvent se substituer à la constatation des faits et à la teneur objective des documents. Comme on le verra, la tourmente passée, il n'est pour ainsi dire plus question de l'origénisme et du péril effrayant qu'il constituait, jusqu'au jour où, un siècle et demi après, du temps de Justinien, le réveil de la querelle apparaît opportun pour se débarrasser d'adversaires gênants dans les controverses christologiques.

plus illustres modèles. Naturellement ils trouvaient à qui parler. Des esprits plus rassis se montraient réfractaires à cet apostolat qu'ils traitaient de fanatisme. Ils réclamaient, sans prétendre le moins du monde partager les erreurs d'Origène et en proclamant bien haut leur propre orthodoxie, le droit de continuer à chercher leur bien dans la lecture de ses œuvres, sans s'exposer pour cela à être déclarés suspects d'hérésie. C'était le cas de Rufin notamment, celui de son ami et protecteur Jean de Jérusalem et celui aussi, du moins à ce moment, du puissant évêque d'Alexandrie, Théophile. Saint Jérôme avait été jusque là d'accord avec eux ^, mais un moment vint où brusquement il prit une autre attitude, sous l'influence grandissante de saint Épiphane.

Un épisode assez obscur marque la première manifestation de ce changement. Vers les débuts de 393, un certain Atarbius, dans un accès de zèle antiorigéniste, se présenta successivement aux monastères de Jérôme et de Rufin pour les sommer de renier Origène. Jérôme crut devoir faire immédiatement une déclaration en bonne et due forme, qui apaisa l'inquisiteur sans mandat et par laquelle il affirmait anathématiser toutes les erreurs reprochées à Origène. Rufin se montra moins condescendant. Il voulut éviter un éclat et fit dire qu'il était absent; mais en même temps on donna à comprendre à l'importun que s'il insistait, ses épaules courraient le risque d'une bastonnade. Atarbius, qui cherchait à soulever l'opinion dans les cercles religieux de Jérusalem, se le tint pour dit et ne se représenta pas ^. L'incident

* Voir note complémentaire Q.

2 Voici le texte unique où il est question de cette afTaire (Jérôme, Apol. III, 33; PL, XXIII, 481, C D) : «Si Eusebium ego ad latrandum miseram, quis Atarbii contra te et ceterorum rabiem concitavit ? Nonne ille est qui me haereticum ex tuis amicitiis iudicabat ? Cui cum satisfecissem, damnatione dogmatum Origenis, tu clausus domi numquam eum videre ausus es, ne aut damnares quod nolebas aut aperte resistens haereseos invidiam sustineres. An idcirco testis contra te esse non poterit quia accusator tui est ? Antequam sanctus Epiphanius venisset Hierosolymam et « ore quidem et osculo tibi pacem daret, mala autem et dolos in suo corde servaret », antequam nos ei « suggillationem tui epistulas dictaremus ut haereticum scriberet quem osculis orthodoxum comprobavit », Atarbius contra te latrabat Hierosolymis et nisi cito abiisset, sensisset baculum non litterarum sed dexterae tuae qua tu canes abigere consuevisti. » Cette finale est une allusion au début de la lettre de Rufin au pape Anastase (PL, XXI, 624, B) :

n'eut pas de suites immédiates, mais il créa un premier malaise entre saint Jérôme et Rufin. Chacun dans la circonstance avait agi selon son caractère. Rufin était l'homme tout d'une pièce qui disait fièrement plus tard à Jérôme : « Mes maîtres, moi, je ne les accuse ni ne les change ^. » On s'expliquerait difficilement la promptitude avec laquelle saint Jérôme, qui devait tant à Origène, avait cédé à l'injonction, si l'on ne savait combien était profond le sentiment, exprimé par lui plus d'une fois, qu'il était prêt à tout sacrifier pour maintenir intact son renom d'orthodoxie. Rien pour lui ne passait avant cela. On aurait cependant conçu pour lui un autre rôle. Dans ce déchaînement de passions aux prises, il aurait pu essayer de faire entendre une parole de conciliation. Consulté directement, c'était à peu près ce qu'il répondait sur la question, en distinguant l'érudition d'Origène, toujours profitable, de ses théories qu'il fallait condamner ^. Il ne crut même pas, de bonne foi, avoir, par cet acte, rompu avec tout son passé. Il n'en devait pas moins être entraîné, par la suite, à aller beaucoup plus loin et soit pour son propre compte, soit surtout au service de saint Épiphane et de Théophile d'Alexandrie, à devenir un antiorigéniste très militant.

Nous ne pouvons reconstituer le détail de ce qui suivit, mais l'ensemble des faits reconnus par les deux partis est assez aisé à rétablir ^. Saint Épiphane, on l'a vu, avant de devenir évêque de

« Sed ut aemuiis adversum me forte oblatrantibus baculum quemdam tibi confessionis meae quo abigerentur offerrem. >> On voit que le texte n'insinue nullement qu'Atarbius fût un envoyé d'Épiphane; il semble même exclure l'hypothèse d'un rapport quelconque entre eux.

* Le mot est rapporté par saint Jérôme (Apol. III, i8 ; PL, XXIII, 470, C): « Magistros meos nec accuso nec muto. »

2 Epist. LXI, à Vigilance; LXIl, à Tranquillinus ; LXXXV, à Paulin de Noie. Cfr ce que rapporte à ce sujet saint Augustin dans sa lettre XL, 9 (Jérôme, Epùt. LXVII).

^ Nous disposons pour l'étude de cette première phase, Épiphane- Jean de Jérusalem, de la controverse origéniste, de quatre documents parallèles : a) la lettre de saint Épiphane à Jean de Jérusalem en 394, traduite quelques mois après par saint Jérôme (Lettre LI), avec l'apologie de cette traduction, le De optimo génère interpretandi, ou lettre LVII. — b) le Contra lohannem Hierosolymitanum, en 396 (PL, XXIII, 355-396). — c) la lettre LXXXII, à Théophile, qui lui

Salaniine, avait été élevé dans un monastère du diocèse d'Éleuthéropolis en Palestine. Il y revenait de temps en temps et, par la même occasion, visitait l'évèque de Jérusalem et aussi les moines de la Ville Sainte et des environs. La vénération que lui valait sa sainteté le faisait recevoir partout avec empressement et, bien que Jean de Jérusalem ne partageât point ses vues antiorigénistes, il accueillait Épiphane avec bonne grâce et l'invitait à parler à son peuple ^. Épiphane, loin d'en profiter pour rendre à son hôte les mêmes égards, tout en descendant chez lui et en l'accompagnant à l'église, ne laissait pas de manifester son mécontentement qu'il fût attaché à Origène, lui et son entourage, en particulier Rufin et Palladius ^. Il n'y mettait aucune discrétion. S'il s'est défendu d'avoir ouvertement prié pour la conversion de Jean, il a reconnu qu'il demandait à haute voix pour lui que Dieu lui accordât de prêcher la vérité ^. Ce n'était pas assurément une

est de peu postérieure (fin 396), et qui suit une marche analogue. — d) l'Apologie (401-402), en réponse à Rufin (PL, XXIII, 397-492), en trois livres. C'est en confrontant les données, parfois disparates, de ces documents, tous émanant d'adversaires acharnés de Jean, ce dont il faut tenir compte, que j'essaie de dégager l'exposé présenté dans le texte.

^ Contra lohann. Hier osai. XI (PL, XXIII, 363-369). Le récit est composé dans un sens tout à fait hostile à Jean. Comparer avec les fragments de la lettre de Jean (Ibid. 364, C) : « Loquentem illum (Épiphane) ad populum quae vellet et qualia vellet», la lettre LI, 9 : «Quando simul pergebamus ad sanctum locum qui vocatur Bethel ut ibi collectam tecum (Jean) facerem. » C'était, semble-t-il, avant l'incident de l'ordination de Paulinien, mais après le sermon de Jérusalem.

^ Epist. LI, 6 : « Te autem, frater, liberet Deus et sanctum populum Christi qui tibi creditus est et omnes fratres qui tecum sunt et maxime Rufinum presbyterum ab haeresi Origenis et aliis haeresibus et perditione earum.» — Ibid., 9: «Palladium vero Galatam qui quondam nobis carus fuit et nunc misericordia Dei indiget cave quia Origenis haeresim praedicat et docet, ne forte aliquos de populo tibi credito ad perversitatem sui inducat erroris. » Palladius avait dû quitter momentanément l'Egypte pour la Palestine, sinon cette insistance à son sujet ne se comprendrait guère, même pour des relations par correspondance.

* Epist. LI, 3. Le texte donne l'idée du ton d'Épiphane en toute cette affaire : « Dixerunt tibi quod in oratione, quando offerimus sacrificia Deo, soleamus pro te dicere : Domine praesta lohanniut recte credat.NoIi nos in tantum putare rusticos ut haec tam aperte dicere potuerimus.Quamquam enim hoc in corde meo semper orem, tamen, ut simpliciter fatear, numquam in aliénas aures protuli ne te viderer parvi pendere, dilectissime. » Il disait seulement dans la prière publique : « Custodi illum qui praedicat veritatem «.ou : « Tu praesta, Domine, et custodi ut ille verbum praedicet veritatis . »

2o8 LA CONTROVERSE ORIGÉNISTE. JÉRÔME ET JEAN

manière de le recommander au respect de son peuple. Partout où il allait, il mettait en garde contre l'origénisme, si bien que, excédés, ceux qu'il signalait ainsi à la défiance des fidèles se mirent à leur tour à évoquer, tout à fait sans raison, en ce qui concernait Épiphane, le danger de l'anthropomorphisme ^. Il semble qu'au début cependant les choses allèrent assez bien. Jean profita des approches de Pâques (17 avril 393) pour résumer très nettement, en présence d'Epiphane et de tout le peuple, les principaux enseignements de la foi catholique ^. Epiphane l'en félicita. Cependant toutes ses invitations à condamner expressément Origène, se heurtèrent chez l'évêque de Jérusalem à une résistance passive mais absolue ^.

^ Cassien affirme qu'il y avait en Egypte des moines imbus de cette erreur, qui prenaient à la lettre les textes scripturaires, où il est question des bras, de la bouche, etc., de Dieu (Collationes, X, 3 ; édit. Petschenig, p. 288; PL, XLIX, 823, A). L'origénisme y représentait la réaction spiritualiste.

' Le discours de Jean était comme le résumé des catéchèses préparatoires au baptême (Contra lohann. Hierosol. XIII ; PL, XXIII, 365, C). L'édition Migne n'a pas pris soin de distinguer nettement les citations de la lettre de Jean et le texte même de saint Jérôme.

* Naturellement l'appréciation des faits est différente sous la plume de Jérôme et sous celle de Jean. Selon Jean tout s'est passé sans encombre et jusqu'à la malheureuse ordination de Paulinien, Épiphane a témoigné pleine confiance à l'évêque de Jérusalem {Contra lohann. Hierosol. XLIV; PL, XXIII, 395-396) : « Mensae suae et domus contubernium imputât Epiphanio scribitque eum numquam esse secum de Origenis dogmatibus locutum et sub iurisiurandi testificatione confirmât dicens : Ne suspicionem quidem sicut Deus testis est perversae in nos fidei se habere monstravit. » — \Ibid.,'K.; 363, A) : <iScribis,in epistula tua, quod antequam Paulinianus presbjter fieret, numquam te papa Epiphanius super Origenis errore convenit.» — (/iz'c?., XIV; 361,6) : «Praedicationem nostram laudavit atque miratus est et catholicam fidem esse omnibus declaravit. » — D'autre part saint Epiphane affirme, dans sa lettre (Jérôme, Epist. LI, 3), qu'il a parlé à Jean d'Origène : « Recède ab haeresi Origenis et a cunctis haeresibus, dilectissime. Video enim quod propter hanc causam omnis indignatio concitata sit, quod dixerim vobis : Arrii patrem et aliarum haereseon radicem et parentem laudare non debetis. Et cum vos rogarem ne ita erraretis et monerem, contradixistis et ad tristitiam atque lacrimas adduxistis, non solum autem me sed et alios plurimos catholicos qui intererant et, ut intellego, haec est omnis indignatio et iste furor et idcirco comminamini quod mittetis adversum me epistulas et hue illucque sermo vester discurrat et propter defensionem haereseos adversum me odia suscitantes rumpitis caritatem, quam in vos habuimus in tantum ut feceritis nos etiam paenitentiam agere quare vobis communicaveramus, ita Origenis errores et dogmata defendentes. « — C'est à cette contradiction entre les deux témoignages que fait directement allusion saint Jérôme (Contra lohann. Hierosol. X; PL, XXIII, 363, A) : « Ille obiecisse se dicit, tu negas; ille testes profert, tu

Cela provoqua un jour des incidents publics qui firent éclater aux yeux de tous les dissentiments réels entre les pasteurs. Jérôme était dans l'assistance et il a raconté la scène ^ avec toute sa verve de satirique et d'adversaire fort malveillant pour l'évêque Jean. C'est dire que le récit est à utiliser avec précaution:

« Nous y étions, nous avons tout su, lorsque le pape Épiphane parlait contre Origène dans ton église, quand, sous ce nom, c'était contre toi qu'il dirigeait ses traits. Toi et ton chœur avec un rictus de bouledogue, les narines contractées, vous grattant la tête, vous indiquiez par vos hochements que le vieillard délirait. N'as-tu pas envoyé, devant le sépulcre du Seigneur, ton archidiacre pour l'inviter à cesser de discourir sur ce sujet?... Quand vous vous rendiez ensemble de l'Anastasie à Sainte-Croix et que tous les âges et tous les sexes affluaient vers lui, présentant les tout petits, baisant ses pieds, arrachant ses franges, alors qu'il ne pouvait avancer, mais immobilisé résistait avec peine aux vagues populaires, toi, torturé par l'envie, tu déblatérais contre le glorieux vieillard. Tu n'as point eu honte de lui dire en face qu'il se retardait exprès. Rappelle-toi donc ton sermon, le jour où, invité à la septième heure, le peuple, ne restait que dans l'espoir d'entendre ensuite Épiphane. Tu as prêché, oui, contre les anthropomorphites, qui dans leur rustique simplicité, pensent que Dieu a les membres dont il est question dans les divines Écritures. Tu parlais avec fureur et indignation; tes yeux, tes mains, ton buste se tournaient vers le vieillard pour le rendre suspect de cette stupide hérésie. Fatigué, la bouche sèche, la nuque renversée et les lèvres agitées, tu cessas de parler. Enfin le désir de tout le peuple fut satisfait. Comment agit envers toi le vieillard en délire et en

non vis audire productos ; ille etiam commémorât alium (Rufin }) esse conventum, tu pro utroque dissimulas ; mittit tibi per clericum suum epistulam, responsionem flagitat, taces, mutire non audes et Palaestinae provocatus Alexandriae loqueris. » — Surtout, XLIV; 396, A : « Ne suspicionem quidem, sicut Deus testis est, perversae in nos fidei se habere monstravit. » Nolo respondere et arguere acriter ne periurii episcopum convincere videar. Praesto sunt plures epistulae Epiphanii... in quibus dicit se, eum coram multis de dogmatibus arguentem, non meruisse responsum totumque nostrae parvitatis testis est monasterium. » — En dépit des derniers mots du premier texte qui sembleraient porter l'incident à la fin de cette période (396), je crois qu'il s'agit seulement de la lettre LI et que Jérôme vise le passage sur Rufin (n. 6). Voir encore la lettre LXXXII, 4. Rufin d'ailleurs fut très mécontent de cette lettre ainsi qu'il appert de VApol. III, 33 (PL, XXIII, 481, C) et accusa Épiphane de duplicité : « Ore quidem et osculo pacem daret, mala autem et dolos in suo corde servaret. " Ils sont tous d'accord cependant sur ce point que la communion ne fut pas alors rompue.

1 Contra lohann. Hierosol. XI (PL, XXIII, 363-364).

enfance ? Il se leva pour faire comprendre qu'il allait dire quelques mots et, après avoir salué de la voix et de la main l'assemblée : « Tout ce qu'a dit mon frère par la dignité, mon fils par l'âge, contre l'hérésie des anthropomorphites, est parole bonne et fidèle, ma voix aussi le condamne. Mais il est juste, en condamnant cette hérésie, de condamner également les dogmes pervers d'Origène. » Le rire universel et les acclamations qui suivirent, je pense que tu te les rappelles encore... Ainsi délirait celui qui, dans ton propre royaume, parlait contre ta propre doctrine.»

Le vieil évêque de Salamine n'osa point cependant rompre ouvertement, ni renier la communion qu'il avait accordée à Jean et à Rufin, mais comme saisi de remords et mécontent de lui-même, il quitta brusquement Jérusalem pour le monastère de Bethléem. Par leurs instances, saint Jérôme et ses moines obtinrent qu'il reprît le chemin du palais épiscopal, mais la nuit même, Épiphane le quittait encore et allait s'installer au monastère de Besanduc. Jean affirme seulement qu'il ne fût jamais question entre eux, à ce moment, de rupture de communion.. Elle se produisit définitive assez longtemps après, un an environ, à l'occasion d'un incident auquel Jérôme fut directement mêlé ^.

Lors de son séjour au monastère de Bethléem, l'année précédente, saint Épiphane avait reçu les plaintes de plusieurs moines^

^ Apol. III, 33 (PL, XXIII, 481, C) : « Antequam sanctus Epiphanius venisset Hierosolymam et ore quidem et osculo pacem daret tibi... quem osculis orthodoxum comprobarat » (Rufin). Pour Jean, Jérôme convient du fait, mais voici comment il l'explique (Contra lohann. Hierosol.'XlV ; PL, XXIII, 366-367); « Et rêvera qui tantum honoris detulerat, iustum erat ut tua praesertim extemporalia dicta laudaret. Quia vero soient interdum homines laudare quod non probant et alienam stultitiam cassis nutrire praeconiis, non solum tua laudavit sed ita laudavit atque miratus est et, ne miraculum quoque par\Tam esset, catholicae esse fidei, omni populo declaravit. Haec quam vere dixerit et nos testes sumus qui audivimus, ad quos tuis vocibus perturbatus venit exanimis, temere se communicasse dicens, rogatusque ab omni monasterio ut ad te de Bethléem reverteretur , tantorum preces non ferens, sic reversus est vespere , ut medio noctis aufugeret ; et litterae ad papam Siricium (cette lettre est perdue) probant, quas si legeris, pervidebis quomodo tua dicta miratus sit et catholica declaraverit.» Mgr Duchesne (Histoire ancienne de l'Église, t. III, p. 46) : « Épiphane se retira dans son monastère près d'Éleuthéropolis, d'où il stimulait par ses lettres les moines à rompre la communion avec Jean. » En effet la fin de la lettre LI, 9, à propos du voile, indique bien qu'il ne se rendit pas directement en Chypre : ■ Arbitrabar enim Cypro mihi esse mittendum. > Toutefois je pense que c'est après la lettre LI que la scission s'est réellement opérée (Contra lohann. Hierosol, XL).

regrettant de n'avoir parmi eux aucun prêtre qui voulût exercer les fonctions ecclésiastiques, ni Jérôme, ni Vincent son ami, jadis ordonné à Constantinople, comme Jérôme l'avait été à Antioche. L'un et l'autre, par humilité et par attachement très vif à leur liberté monastique, se refusaient à user de leur droit sacerdotal ^. Les moines souhaitaient voir se modifier cet état de choses. Sur ces entrefaites les relations soit d'Épiphane, soit du monastère de Bethléem avec l'évêque de Jérusalem empirèrent. Épiphane écrivait fréquemment pour mettre en garde contre Jean et ses sympathies origénistes ^. De plus en plus dociles à ses exhortations, Jérôme et les siens commencèrent à s'agiter et à exiger du prélat des déclarations conformes aux vœux d'Épiphane. Jean, encouragé par Rufin et ses amis, s'y refusait énergiquement. L'évêque de Salamine était alors dans son ancien monastère. Une délégation des moines de Bethléem, conduite par le frère de saint Jérôme, Paulinien, alors âgé d'environ trente ans ^, vint lui offrir satisfaction au sujet d'un

^ Epist. LI, I : « Cum ante annum multos eorum queri audissem cur non haberent qui sibi Domini sacramenta conficerent. » Il ajoute expressément : « Cum enim vidissem quia multitude sanctorum fratrum in monasterio consisteret et sancti presbyteri Hieronymus et Vincentius,/)ro/)fer verecundiam et humilitatem , nollent débita nomini suc exercere sacrificia et laborare in bac parte monasterium quae christianorum praecipua salus est. » Il s'agit d'une époque où l'on était encore en communion avec Jean. Il est donc impossible d'accorder avec ces textes la suggestion d'après laquelle l'attitude des prêtres du monastère était purement temporaire, due aux difficultés spéciales du schisme. Il s'agit bien d'une abstention de principe et il ne faut point vouloir apprécier les faits de ce temps d'après les habitudes du nôtre. C'est d'ailleurs ce que suppose nettement la réplique de Jérôme où il expose son attitude et celle de Vincent, quittant les diocèses auxquels ils appartenaient par leur ordination uniquement pour vivre en tnoines dans la solitude {Contra Johann. Hier osol.yHA ; PL.XXIII, 393, .\ B). C'est seulement plus tard que le monastère compta cinq prêtres {Contra lohann. Hierosol. XLII ; PL, XXIII, 393, D) : « Et certe quinque presbyteri erant in monasterio qui suo iure poterant baptizare (ante paucos menses circa dies Pentecostes). « Ceci est écrit à la fin de 396.

^ Epist. LI, I : « Et propter nostram parvitatem et litteras quas ad eos crebro direximus communionis quoque tuae coeperunt habere discordiam. »

' Probablement un peu moins, car il semble que Jérôme affirme les trente ans révolus seulement pour l'époque où il écrit, automne 396 {Contra lohann. Hierosol. XLIV; PL, XXIII, 394) : « A te est coargutus aetatis qua Paulinianus erat. » Voir surtout la lettre LXXXII, 8, à Théophile : « Fratrem meum dicit causam esse discordiae... Occidentalium sacerdotum commovit aures dicens eum

certain dissentiment ^. Epiphane, songeant aux difficultés où les engageaient leurs rapports tendus avec l'évêque de Jérusalem et prévoyant sans doute que ces difficultés iraient croissant, résolut d'y porter remède en consacrant un prêtre pour le monastère même de saint Jérôme ^ :

« Pendant qu'on célébrait la collecte dans l'église de la propriété qui est près de notre monastère, écrit-il lui-même ^, à son insu et sans qu'il en eût le moindre soupçon, nous fîmes saisir Paulinien par plusieurs diacres. On lui ferma la bouche pour éviter que, dans son désir de se délivrer, il ne nous adjurât par le nom du Christ. Nous l'avons d'abord ordonné diacre, en lui rappelant la crainte de Dieu et en l'obligeant à accomplir son ministère. Il résistait fortement, se déclarant indigne. C'est à peine si nous avons pu l'y forcer et le persuader à l'aide des témoignages scripturaires et du rappel des commandements de Dieu. Quand il eut ainsi participé à la célébration des saints sacrifices, de nouveau avec beaucoup de difficulté, en lui tenant la bouche, nous l'avons ordonné prêtre. Les mêmes exhortations que précédemment l'obligèrent à s'asseoir dans le rang sacerdotal. Nous avons alors envoyé une lettre aux saints prêtres du monastère et aux autres frères, leur reprochant de n'avoir pas écrit à son sujet, alors que l'année précédente j'en avais entendu beaucoup se plaindre de n'avoir personne pour leur célébrer les mystères du Seigneur. Tous le réclamaient, en lui rendant témoignage que ce serait pour la grande utilité de l'ensemble du monastère. Ils auraient dû trouver alors une occasion de nous écrire et de nous présenter une requête pour son ordination. »

Epiphane trouvait tout naturel l'acte qu'il avait accompli et ne concevait pas que l'évêque de Jérusalem pût en être offensé,

esse adulescentulum et paene puerum in parochia sua Bethléem presbyterum constitutum... Porro aetas eius et Beatitudini tuae nota est et cum ad triginta annorum spatia pervenerit... »

^ Epist. LI, I : « Unde et satis miratus sum quomodo dispensatione Dei ad nos venerit, cum diaconibus monasterii et ceteris fratribus, ut mihi satisfaceret quia nescio quid adversum eos habebam tristitiae. »

- Il y avait une certaine dissension, mais non la rupture complète, qui, au témoignage de saint Jérôme {infra), n'eut lieu qu'ensuite {Epist. LI, i) : «Ne viderentur quadam duritia et conscientia antiquae fidei ab Ecclesia separari. » D'autre part, Epiphane ajoute que Jean devrait s'en réjouir comme d'un service reçu et il ajoute : « Cum enim vidissem quia... invenire autem et comprehendere servum Dei non posses qui te, eo (avec deux mss ; Hilberg : et) quod grave onus sacerdotii nollet suscipere, saepe fugiebat, sed nec alius quis episcoporum facile eum reperiret. »

^ Epist. IA,1.

comme d'un empiétement sur ses prérogatives. N'en usait-on pas ainsi couramment à Chypre ? Lui-même n'était-il pas fort aise que d'autres évêques lui rendissent ce service de lui ordonner, de temps en temps, des prêtres sans le consulter ? D'ailleurs il s'agissait d'un monastère, distinct de la paroisse de Bethléem, et d'un monastère d'étrangers soustraits à sa juridiction. L'ordination elle-même avait eu lieu en territoire étranger ^. Jean de Jérusalem prenait les choses avec moins de bonhomie, d'autant moins que, peu auparavant, Épiphane avait déjà empiété sur ses droits épiscopaux ^. Ils devaient ensemble célébrer une fête à Bethel. En s'y rendant Epiphane, passant par Anablatha, village du diocèse de Jérusalem, vit suspendue, à la porte de l'église, une tapisserie où était brodée la figure du Christ. Aussitôt rappelant avec indignation aux gens du lieu les prohibitions sévères de l'Ancien Testament contre la présence de statues ou d'images peintes dans le temple, il déchira le voile et en dispersa les morceaux. Comme on murmurait autour de lui, il comprit qu'on regrettait qu'il n'eût pas du moins pris la précaution de le remplacer par un autre. De bonne grâce, il promit de donner satisfaction à ce désir. Il demanda qu'on lui expédiât de Chypre une belle étoffe, mais l'envoi ayant tardé il se décida à offrir ce qu'il trouva sur place de plus décent. Jean fut prié de le faire parvenir au prêtre d'Anablatha, mais en même temps averti de prémunir ses fidèles contre de pareilles superstitions. On conçoit que l'ordination de Paulinien survenant après cet épisode, ait accru l'irritation de l'évêque de Jérusalem. Épiphane abusait vraiment de la simplicité chrétienne.

Ces incidents colportés, exagérés, interprétés au gré des passions surexcitées et des préférences de chacun, attisaient la discorde et, comme les moines étaient fort puissants auprès du peuple, créaient à Jean et à ses partisans de sérieux ennuis. Fort de

^ Epis t. LI, 1-2.

- Epist. LI, 9. La date est fixée approximativement par la phrase : « Paululum autem morarum fuit in medio dum quaero optimum vélum pro eo mittere. Arbitrabar enim de Cypro mihi esse mittendum, nunc autem misi quod potui repperire. » Il paraît difficile d'admettre qu'Épiphane ait mis plus d'un an pour tenir sa promesse. Cette phrase semble bien aussi n'être pas écrite de Chypre.

son orthodoxie personnelle et de sa position hiérarchique, il se refusait à donner satisfaction à ses adversaires, en cédant à leurs inj'onctions anticanoniques et subversives de toute discipline. Ceux-ci, en conséquence, ne se faisaient point faute de l'accuser ouvertement d'hérésie. Ils y étaient encouragés et excités par l'évêque de Salamine ^. En même temps qu'il envoyait par un lecteur le nouveau voile destiné à l'église d'Anablatha, il écrivait à Jean une longue lettre ^ pour lui exprimer sa surprise des plaintes que, disait-on, l'évêque de Jérusalem formulait contre lui. L'ordination de Paulinien aurait dû plutôt lui valoir des remerciements. Il réfutait, à sa manière, en les confirmant plutôt, les autres accusations dont il était l'objet, et s'attachait longuement à sommer l'évêque de se garder des erreurs d'Origène et à lui en démontrer la fausseté. Cette épître fut très lue ^, Elle comblait d'aise tous les ennemis de Jean. Celui-ci n'ayant pas jugé à propos d'y répondre, Epiphane envoya aux moines palestiniens, notamment à ceux de Jérôme, l'ordre de rompre la communion avec l'évêque parce que hérétique. Un grand nombre suivirent docilement cette direction, à commencer par ceuxlà mêmes qui avaient été l'occasion de la rupture *. Jean, de

^ C'est lui-même qui le dit (Epist. LI, i) : « Propter litteras quas ad eos crebro direximus. »

- Epist. LI. Epiphane, au début, ne paraît faire allusion qu'à des bruits rapportés. D'après le Coiitra lohann.Hierosol. XLIV (PL, XXIII, 394, C D) et la lettre LXXXII, 8, Jean se serait plaint en particulier que Paulinien n'eût point l'âge canonique. Epiphane ne fait aucune allusion à ce détail. La lettre LXXXII le rapporte à une épître de Jean aux Occidentaux. Le Contra lohannem Hierosol. suppose des reproches directs faits à saint Epiphane ; « A te est coargutus. » Epist. LI, I : « Audivi quippe quod tumeas contra nos et irascaris et minitaris scribere in extremos fines terrae. »

' Epist. LVII, 2 : « Ante hoc ferme biennium (en 394), miserat lohanni episcopo supra dictus papa Epiphanius litteras, arguens eum in quibusdam dogmatibus et postea clementer ad paenitentiam provocans. Harum exemplaria certatim Palaestinae rapiebantur vel ob auctoris meritum vel ob elegantiam scriptionis. » Évidemment d'autres motifs moins désintéressés contribuèrent à exciter la curiosité et à amplifier le succès.

* Contra lohann. Hierosol. XL (PL, XXIII, 392, B) : « Cum enim (Isidore, l'envoyé de Théophile) obiceret nobis quare ei communicastis si haereticus erat ? audivit ab omnibus : communicavimus, nihil de haeresi suspicantes. (Il fallait donc que l'origénisme de Jean fût bien discret !) Postquam vero a beato papa Epiphanio conventus, tam sermone quam litteris (la lettre LI), respondere con-

son côté, interdit à quiconque reconnaîtrait l'ordination de Paulinien, l'entrée de l'église de la Nativité à Bethléem. Les moines n'ayant point de chapelle à eux pour la célébration des offices, c'était par le fait même leur interdire la participation aux sacrements et à la vie liturgique officielle ^. Jérôme ne voulut point braver directement l'évêque. Il fit partir pour Chypre Paulinien, qui y retrouverait celui qui l'avait ordonné. Sauf quelques séjours intermittents, l'exilé volontaire ne revint se fixer à Bethléem qu'après l'apaisement du conflit ^. C'était sans

tempsit, cunctis monachis ab eodem Epiphanio scripta venerunt ut absque satisfactione fidei nullus ei temere communicaret. » On ne peut supposer une lettre antérieure à la lettre LI, étant donné l'exposé détaillé que celle-ci contient de l'origénisme et l'absence de toute allusion à un écrit précédent. Saint Jérôme écrit plus haut {Contra lohann. Hierosol. IV; 358, A) : «Quae haec est tanta arrogantia non respondere de fide interrogantibus ? Tantam fratrum multitudinem et monachorum choros qui tibi in Palaestina non communicant quasi hostes publicos aestimare ! » On a vu avec assez de vraisemblance une allusion à ce schisme, plutôt qu'au schisme d'Antioche, dans la réconciliation des quatre cents moines dont Palladius (Histor. Laus. XLVI, 5 ; édit. Butler, p. 136 ; PG, XXXIV, 1226, B) fait honneur à Rufin et à Mélanie : «"Hvoxrar èè t6 (T^îafxa ro Kurà IlavXlyoy, wç àrCpwv rerpaKoaiiov fxoyaCùvroiv. » Il s'agirait non de Paulin d'Antioche, mais de Paulinien et de la réconciliation qui eut lieu en 396 ou au début de 397.

^ Contra lohann. Hierosol. XLII (PL, XXIII, 394, A). Il semble que la prohibition n'ait eu lieu qu'après le schisme consommé par l'initiative des moines : « An non tu potius scindis Ecclesiam qui praecepisti, Bethléem, presbyteris tuis ne competentibus nostris in Pascha baptismum traderent, quos nos Diospolim, ad confessorem et episcopum misimus Dionysium, baptizandos ? Ecclesiam scindere dicimur qui extra cellulas nostras locum ecclesiae non habemus ? An non tu scindis Ecclesiam qui mandas clericis tuis ut si quis Paulinianum ab Epiphanio episcopo consecratum presbyterum dixerit, Ecclesiam prohibeatur intrare, ex quo tempore usque in praesentem diem videmus tantum specum Domini et, haereticis intrantibus, procul positi suspiramus. » Les rapports personnels des moines avec les prêtres de Bethléem étaient excellents (Epist. LXXXII, II) : « In viculo Bethléem presbyteris eius quantum in nobis est communione sociamur. »

^ Contra lohann. Hierosol. XLI (PL, XXIII, 395, B) : « Sin autem de Pauliniano tibi sermo est, vides eum episcopo suo esse subiectum, versari Cypri, ad visitationem nostram interdum venire, non ut tuum sed ut alienum, eius videlicet a quo ordinatus est. Quod si hic etiam esse voluerit et in exsilio nostro quietus in solitudine vivere, quid tibi débet nisi honorem quem omnibus debemus episcopis ? » Nul n'a insisté avec plus de force que Jérôme sur la distinction entre le monachisme, qui soustrayait le moine à toute observance cléricale et lui assurait la liberté de ses mouvements, dans le respect des engagements essentiels, et le sacerdoce, qui attachait pour toujours celui qui le recevait soit à l'évêque consécrateur.soit à l'église pour laquelle il était consacré.Voir là-même la réponse

doute que la légitimité de son ordination n'apparaissait pas très sûre à ceux qui auraient dû en profiter. Persévérant dans leur opposition, les moines de Jérôme furent ainsi considérés par l'évêque de Jérusalem comme en rébellion à son endroit et privés des secours religieux; l'entrée de l'église de la Nativité leur était désormais interdite et ils devaient se contenter de la regarder de loin. Ils ne pouvaient même plus y transporter leurs morts ^. Leurs catéchumènes en furent réduits à se rendre chez l'évêque de Diospolis, pour se faire baptiser, aux fêtes de Pâques ^. Pendant des mois, ce fut l'état de guerre avec des incidents déplorables.

Il en est un auquel Jérôme attacha une importance qui paraît bien disproportionnée avec sa signification, mais qui est caractéristique, aussi bien de sa susceptibilité Uttéraire que de l'acuité prise par la querelle. Parmi les moines de Jérôme se trouvait un laïque de famille distinguée, Eusèbe, originaire de Crémone, qu'affriolait tout ce qu'il entendait dire sur la lettre d'Épiphane à l'évêque Jean. Ignorant le grec, il ne pouvait en prendre connaissance. Il insista tellement que Jérôme finit par en écrire, à la marge d'un exemplaire, une traduction latine. Il lui recommanda fort de

qu'il rapporte comme faite par lui à l'évêque Paulin d'Antioche, au moment de sa propre ordination. Les rapports canoniques entre les monastères et les évêques, sur les diocèses desquels ils étaient établis, n'étaient point encore nettement fixés. C'est pourquoi dans le conflit au sujet de l'ordination de Paulinien, la bonne foi a pu être égale des deux côtés, mais, dans l'ensemble, on ne saurait nier que l'attitude prise par Épiphane à l'égard de Jean de Jérusalem, n'ait manqué de discrétion et, pour le cas d'Anablatha, constitue une ingérence abusive dans les affaires d'un diocèse étranger. De plus, pour l'origénisme, seuls le Pape ou un concile pouvaient porter une sentence décisive; l'évêque de Salamine n'avait aucun pouvoir sur celui de Jérusalem.

^ Contra Johann. Hierosol. XLIII (PL, XXIII, 394, A B). C'est, je pense, le sens de ce passage : « Nosne sumus qui Ecclesiam scindimus an ille qui vivis habitaculum, mortuis sepulcrum negat ? Quis ossa sanctorum et innoxios cineres hucusque verberari ab imbribus sinit } » Peut-être le monastère n'avait-il pas encore de cimetière propre et s'agit-il de l'exclusion du lieu de la sépulture commune à tous les chrétiens de Bethléem, par suite, aussi des funérailles célébrées à l'église ?

Le fait de moines non encore baptisés et simples catéchumènes n'avait rien de rare. Rufin reçut ainsi le baptême au monastère d'Aquilée des mains de Chromatius.

la tenir cachée ou de ne la communiquer qu'à bon escient 1, Elle finit cependant, dix-huit mois après, grâce à un cambriolage, qui, au cours de la querelle, ne devait pas hélas ! rester isolé, par arriver aux mains de Rufin et de l'évêque Jean -. La pièce

^ Ces explications données par saint Jérôme à Pammachius {Epist. LVII) sont évidemment insuffisantes. Pour satisfaire la curiosité d'Eusèbe, il suffisait de lui traduire oralement la lettre d'Epiphane. La traduction de Jérôme {Epist. LI) est très soignée et ne représente nullement un premier jet. Eusèbe,dontla suite de ce récit montrera suffisamment l'esprit d'intrigue, ne dut guère observer la consigne de discrétion relative donnée par saint Jérôme {Epist. LVII, 2) : « Erat in monasteriolo nostro vir apud suos haud ignobilis, Eusebius Cremonensis qui, cum haec epistula per multorum ora volitaret et mirarentur eam pro doctrina et puritate sermonis docti pariter et indocti, coepit a me enixe petere ut sibi eam in latinum verterem et propter intellegendi facilitatem, apertius explicarem, graeci enim eloquii penitus ignarus erat. Feci quod voluit; accito notarié, raptim celeriterque dictavi, ex latere in pagina breviter adnotans quem intrinsecus sensum singula capita continerent, siquidem et hoc ut sibi soli facerem oppido flagitarat postulavique ab eo mutuo domi haberet exemplar nec facile in vulgus proderet. "

^ Epist. LVII, 2 : « Res ita anno et sex mensibus transiit, donec supradicta interpretatio de scriniis eius, novo praestigio, Hierosolymam commigravit. Nam quidam pseudomonachus, vel accepta pecunia ut perspicue intelligi datur, vel gratuita malitia.ut incassum corruptor nititur persuadere.compilatis chartis eius et sumptibus, ludas factus est proditor deditque adversariis latrandi contra me occasionem, ut inter imperitos contionentur me falsarium. » La corruption à prix d'or est nettement affirmée dans l'Apologie, III, 23 (PL, XXIII, 474, C). Cette hypothèse n'est guère consistante. On ne voit pas à quelle utilité ce geste aurait répondu ni comment il pouvait se produire. Si la traduction de la lettre était tenue secrète, comment Jean et Rufin pouvaient-ils la connaître et songer à se la procurer .'' D'autre part, en quoi pouvait bien les intéresser une traduction dont l'original grec, au témoignage même de saint Jérôme, était entre toutes les mains, depuis près de deux ans ? On comprend en revanche que, la traduction leur étant parvenue, ils l'aient examinée et en présence des constatations faites, après un examen assurément dépourvu d'indulgence, aient songé à en tirer parti, pour dénoncer une fois de plus la partialité de Jérôme. Il y aura vraiment trop, et des deux côtés, dans cette querelle origéniste, des accusations et des faits de cambriolage analogues à celui-ci. Encore faut-il, avant d'en rendre responsable directement tel ou tel, qu'il y ait un commencement de preuve. Ici ce n'est pas le cas. Saint Jérôme signale lui-même les protestations de celui qu'il déclare être l'instigateur du vol. Un fait de violation de domicile avec écrits supposés est rapporté par lui d'une manière énigmatique et eut lieu vers le même temps, pendant le séjour de Fabiola et d'Oceanus à Bethléem (Apol. III, 4; PL, XXIII, 459-460) : '< Quis Bethléem de cubiculo fratris Eusebii furatus est epistulam laudatricem tuam (la lettre LI) ? Cuius artificio et a cuius ministris in sanctae Fabiolae hospitio et viri Christian! et prudentis Oceani,)nventus est codex, quem illi nunquam viderant ? An idcirco te existimas innocentem si quidquid tuum est in alios conféras .' > Il venait d'écrire : « Usque adeone obdurasti frontem ut mendacium ponas spem tuam ? « Mais du mensonge, aucune preuve n'est donnée.

2l8 LA CONTROVERSE ORIGENISTE. JÉRÔME ET JEAN,

intéressa et le jugement littéraire porté sur la traduction fut d'autant plus malveillant que le fond était plus désagréable. On reprochait à Jérôme ouvertement des infidélités, — c'était déjà le traduttore traditore, — tandis que, plus discrètement, on insinuait que le véritable inspirateur de la lettre était celui-là même qui s'était empressé de la traduire, en affaiblissant les expressions honorifiques employées par Épiphane à l'égard de son vénéré collègue ^. L'accusation fit son chemin jusqu'à Rome, d'où Pammachius écrivit pour avoir des explications. Piqué au vif, Jérôme répondit par une longue lettre. Après s'être plaint du procédé, grâce auquel l'épître était parvenue aux mains de ses accusateurs, il revendiquait le droit, pour toute œuvre littéraire, autre que la divine Écriture, de la traduire Hbrement, en tenant compte du sens plus que des mots et du génie des langues plus que de la fidélité matérielle. C'était ainsi qu'il avait toujours agi et avant lui aussi bien les écrivains profanes : Cicéron, Horace, les comiques, que les ecclésiastiques : le traducteur de la vie d'Antoine et saint Hilaire, et même les auteurs inspirés du Nouveau Testament, avec leurs citations très libres de l'An-

Epist. LVII, 2 : «Me verbum non expressisse de verbo, pro honorabili dixisse carissimiim et maligna interpretatione, quod nefas dictu sit, aice(TifjwTaToy noluisse transferre. » Ibid., 12, quelques détails de plus sur ces critiques. — La lettre ne dit pas très nettement à qui elle en veut. Une expression du texte courant, sed Rufini et Melaniae magistrorum eius, semblait mettre en cause l'évêque Jean, mais les mots Rufini et Melaniae sont une glose en contradiction avec le contexte et absente de plusieurs manuscrits. Aussi l'éditeur Hilberg les rejette-t-il. Il en résulte que c'est Rufin lui-même qui doit être visé et à qui Jérôme reproche d'avoir bien peu profité des leçons de maîtres qu'il a payés fort cher. Nous n'avons malheureusement aucun détail sur les relations de Rufin avec Rome pendant cette période. Les allusions sybillines de Jérôme, à propos de cette affaire, et un peu plus tard, au sujet du rhéteur Magnus {Epist. LXX), et d'autres fréquentes aux attaques contre sa traduction sur l'hébreu, ne laissent souvent place qu'à des conjectures assez fragiles. Il faut rapprocher de ces critiques purement littéraires celles plus graves, rappelées par V Apologie de Jérôme (III, 33 ; PL, XXIII, 481, D) : « Antequam nos ei (Épiphane) in suggillationem tui (Rufin) epistulas dictaremus et haereticum scriberet quem orthodoxum comprobavit » ( le passage est ironique et prétend rendre la pensée de Rufin). Il faut d'ailleurs convenir que cette traduction d'une lettre où Rufin était accusé d'origénisme aurait constitué à son égard un acte inamical, si elle avait été destinée à la publicité. Il est vrai qu'en ce temps déjà les deux amis étaient sans doute au moins en froid et avaient pris chacun parti, Rufin pour Jean et Jérôme pour Épiphane.

cien. Il terminait, après avoir montré à combien peu de chose se réduisaient ses prétendues infidélités de traducteur, en se plaignant amèrement d'être dénoncé comme faussaire et en demandant qu'on lui laissât, dans la cellule où il se cachait, composer en paix des commentaires scripturaires plutôt que des philippiques pareilles à celles de Cicéron et de Démosthène ^.

Ce n'était là qu'un épisode littéraire de peu d'importance. Une mesure plus grave prise contre Jérôme faillit réussir. Pour venir à bout de l'opposition, Jean ne trouva rien de mieux que de solliciter contre ces moines venus troubler la tranquillité des Lieux-Saints une sentence d'expulsion. Les circonstances n'en permirent point l'exécution. A ce moment-là même d'autres soucis, un commencement d'invasion des Huns détournèrent l'attention de l'autorité impériale ^. La situation continua de se tendre, en dépit des tentatives de rapprochement. L'évêque demandait le respect de son autorité et promettait la réconciliation, si Paulinien et ses amis voulaient faire acte de soumission. Les moines, et Jérôme à leur tête, persistaient à réclamer d'abord que Jean leur rendît compte de sa foi et leur donnât l'assurance qu'il rejetait l'hérésie origéniste. Celui-ci estimait exorbitantes et contraires à sa dignité épiscopale ces prétentions de moines qui n'avaient aucune place dans la hiérarchie ecclésiastique. Mais résolu à mettre fin au conflit, il demanda l'intervention de Théophile, évêque d'Alexandrie. Théophile était alors d'accord

^ Epis t. LVII, désignée par saint Jérôme comme un Libellas de optimo génère interpretandi, en 395-396.

* Contra lohann. Hierosol. XLIII (PL, XXIII, 394, A B) : « ... qui fratrum exsilia postulat. Quis potentissimam illam feram totius orbis cervicibus imminentem contra nostras cervices specialiter incitavit? » — Epist. LXXXII, 10, à Théophile : « Nuper nobis postulavit et impetravit exsilium atque utinam implere potuisset ut, sicut illi putatur voluntas pro opère, ita et nos non solum voluntate sed et efFectu coronam haberemus exsilii !... Monachus, proh dolor ! monachis et minatur et impetrat exsilium. » On pense que la fera dont il est question, est le ministre Rufin et que la chute et la mort de ce dernier (novembre 395) firent renoncer à la mesure. La menace d'invasion des Huns et les préparatifs de départ qui en furent la conséquence sont rappelés dans l'epitaphium de Fabiola {Epist. LXXVII, 8), avec cette allusion aux discordes intestines: «Erat in illo tempore quaedam apud nos dissensio et barbarorum pugnam domestica bella superabant. M La lettre, postérieure à la réconciliation avec Jean, est de l'année 400.

avec lui sur la question d'Origène. D'autre part il était bien vu des moines, fort nombreux en Egypte, et qu'il avait gagnés par une attitude pleine de déférence. Il accepta donc volontiers le rôle de pacificateur et délégua dans ce but le prêtre Isidore encore en pleine possession de sa confiance.

Avant même son arrivée, le gouverneur de Palestine, le comte Archélaûs avait essayé déjà de réconcilier les adversaires. Par la faute de Jean, affirme Jérôme, et pour des motifs futiles, les entrevues arrêtées n'ayant point eu lieu, cette première tentative de médiation échoua ^.

On était aux environs de Pâques. Deux mois après, en juin 396, Isidore arrivait à Jérusalem. Cette fois, ce fut de Bethléem que vinrent les obstacles. Il paraît que trois mois auparavant, une lettre d'Isidore à Rufin avait été, par erreur, remise à Bethléem au prêtre Vincent qui la retint. Isidore, origéniste déclaré, y encourageait Rufin à rester ferme et lui annonçait pour bientôt la défaite des adversaires. « Comme la fumée se dissipe dans les airs et la cire se liquéfie au voisinage du feu, ainsi, écrivait-il, se dissiperont ceux qui, résistant toujours à la foi de l'Église, tâchent maintenant, par l'intermédiaire d'hommes simples, à troubler cette même foi -. » Quand il vint à Bethléem, après avoir, à trois reprises, convoqué à une même réunion les frères ennemis, on lui demanda ses lettres de créance. Il répondit que Jean lui avait interdit de les montrer. On parlementa, on discuta. Jean reconnaîtrait l'ordination de Paulinien et passerait l'éponge sur le passé, si l'on voulait faire acte de soumission. Les moines répliquèrent que s'il voulait d'abord donner satisfaction sur la foi, on obéirait en ce qui concernait l'ordination. Bref, Isidore dut repartir sans avoir rien pu conclure ^.

^ Sur la médiation d'Archélaûs et la légation d'Isidore, voir note complémentaire K.

- Contra lohann. Hierosol. XXXVII (PL, XXIII, 390, A B). 3 Contra lohann. Hierosol. XXXIX (PL, XXIII, 391).

ESSAIS DE MEDIATION 221

Il rapportait cependant à Théophile une lettre de Jean de Jérusalem où l'évêque se plaignait vivement de la conduite de ses adversaires et après avoir raconté, de son point de vue, toute l'histoire de la querelle, et montré que ce n'était pas sa faute si elle était encore pendante, terminait par une assez longue et fort nette profession de foi ^. La lettre fut rendue publique sous le nom d'Exposé ou d'Apologie et envoyée à Rome, où Épiphane de son côté écrivit au pape Sirice, comme il l'avait fait déjà aux évoques de Palestine -. Cette Apologie produisit une forte impression. Pammachius s'empressa d'en informer saint Jérôme et de lui demander une réponse ^. Jérôme était d'autant plus désireux de déférer à ce désir qu'en Italie, on avait parlé de lui, à propos d'Origène, en des termes qui lui avaient fort déplu. Le prêtre Vigilance, que lui avait recommandé Paulin de Noie, était venu pour quelques jours à Bethléem; Jérôme l'avait admirablement reçu et croyait pouvoir écrire à ce sujet :

« Le saint prêtre Vigilance a été accueilli avec un empressement dont

^ Cette lettre est ce qu'on appelle l'Apologie de Jean de Jérusalem. Il ne nous en reste que des fragments, conservés dans la réfutation de saint Jérôme, Contra lohannem Hierosolymitanum (PL, XXIII, 355-396). Caspari les en a extraits et a tâché de reconstituer l'ensemble dans son mémoire : Ehi Glatibenbekenntniss des Bischofs Johannes von Jérusalem, dans Ungedruckte, unbeachtete undicenig benchtete Quellen zur Geschichte des Taufsymbols und des Glaiibensregeh, Christiania, 1866, t.I,p. 166-172. Jérôme écrit (Ibid., XXXVIII ; 390,0) : «Haec ipsa Apolo- ^îa,dequa nunc sermo est,Isidoro praesente et multum collaborante, dictata est, ut idem esset et dictator et baiulus litterarum. » — Epist. LXXXII, 4 : « Scribit in suis illis, ut ipse vult, pacificis, ut ego sentio, mordacissimis litteris >. — Ibid., 6 : « Tota eius epistula non tam expositione fidei quam nostris plena est contumeliis, nomen meum absque uUis ofïiciis, quibus nos inWcem palpare solemus homines, fréquenter adsumitur, carpitur, ventilatur. > — - Ibid., 8 : « Hucusque Apologia eius immo categoria et laciniosus contra nos sermo protractus est. »

* Lettre de saint Épiphane (Cowrra/o/janw. ///erojo/. XLIV; PL, XXIII, 396, A) : « Una ad ipsum (lohannem), alia ad episcopos Palaestinos, et nuper ad Romanae urbis pontificem. » Ibid., XIV (367, A) : " Litterae ad papam Siricium. »

' Contra lohami. Hierosol. I (PL, XXIII, 355, A) : « Nosti, Pammachi, nosti me ad hoc opus non inimicitiis, non gloriae cupiditate descendere sed provocatum litteris tuis ex ardore fidei, nec impatientiae ac temeritatis posse reprehendi, si post triennium loquor (trois ans depuis les débuts de la querelle, 393-396, non depuis la publication de V Apologie, postérieure à juin 396). Denique nisi ad Apologiamde qua nunc scribere institui, multorum animos diceres perturbatos et in utramque partem fluctuare sententiam, decreveram in incepto silentio permanere. »

ses paroles pourront mieux vous informer que m.a lettre. Le motif de son départ précipité et de notre abandon, je ne puis le dire, pour ne blesser personne. Bien qu'en passant et en hâte, je l'ai cependant un peu gardé et lui ai fait goûter notre amitié : vous saurez ainsi par lui ce que vous n'aurez point à regretter en nous ' . »

Or à son retour en Italie, où il rapportait à Paulin la réponse de Jérôme, Vigilance se mit à répandre sur lui des bruits fâcheux. Il le représentait comme un origéniste professant toutes les hérésies du maître ^. Mal lui en prit. Jérôme lui dit nettement son fait, le railla sur ses origines premières, — Vigilance était fils d'un aubergiste, — son manque de culture et sa sottise, après lui avoir expliqué une fois encore, par écrit, ce qu'il lui avait dit de vive voix : Jérôme lisait Origène, comme les autres auteurs ecclésiastiques, pour en tirer le bon et laisser le mauvais, à l'exemple d'Hilaire, d'Eusèbe de Verceil, de Victorin de Pettau. Après avoir rappelé ses commentaires sur l'Ecclésiaste et sur l'épître aux Éphésiens, où il réfutait les erreurs origénistes, il l'invitait à apprendre, afin de savoir se taire. Il terminait en lui reprochant comme un blasphème, d'avoir interprété du démon, la montagne dont parle l'Écriture, celle d'où se détacha la pierre, c'est-à-dire le Christ, destinée à briser le colosse aux pieds d'argile ^.

^ Epist. LVIII, II, à Paulin de Noie, en 395 : « Sanctum Vigilantium presbyterum qua aviditate susceperim meliiis est ut ipsius verbis quam meis discas litteris »; à compléter par la lettre LXI, 3, à Vigilance lui-même, en 396 : « Credidi sancti Paulini presbyteri epistulis et illius super nomine tuo non putavi errare iudicium et licet statim, accepta epistula, àavi'âpTtjTov sermonem tuum intellegerem, tamen rusticitatem et simplicitatem magis in te arbitrabar quam vecordiam. » Voir supra, p. 173.

^ Epist. LXI, I : « Satis miror te voluisse Origenis mihi obicere dogmata cuius in plerisque errorem usque ad hanc aetatem penitus ignoras. Egone haereticus ? et cur me quaeso haeretici non amant ? Elegisti me ad insectandum qui omnia contra Ecclesiae dogmata publica voce condemno. » — Ibid., 2 : « Origenes haereticus ? quid ad me qui illum in plerisque haereticum non nego. Si errasse non dicerem et haec non cottidie anathematizarem, essem erroris illius socius. "

^ Epist. LXI, en 396, avant la légation d'Isidore (cfr ibid., 3) : « Non parum est scire quod nescias... scilicet gloriari cupis ut in patria tua iactites me non potuisse respondere eloquentiae tuae... Obsecro te, frater, ne plus velis sapere quam sapias,ne vel innocentiam vel simplicitatem tuam vel cette eaquae taceoet, te non intellegente, ceteri intellegunt, stilo proferas et ineptiarum tuarum cunctis

Page 1