‹ Saint JérômeChapitre 59 sur 192 · ESSAIS DE MÉDIATION · texte numérisé non relu

ESSAIS DE MÉDIATION

La lettre de Pammachius sur l'effet produit à Rome par V Apologie de Jean l'émut plus vivement encore. Lui, Romain par le baptême, il tenait avant tout à sa réputation au centre de la catholicité. Il prit donc la plume et déversa toute l'amertume accumulée dans son cœur par des mois de lutte et de sécession. Il composa, en automne 396, un violent pamphlet contre l'évêque de Jérusalem, où il se compromettait à fond avec l'antiorigénisme et faisait écho, sans réserve, aux accusations et aux condamnations portées par saint Épiphane ^. Seuls l'exaspération et l'emportement de la lutte peuvent en excuser le ton. Nous ne sommes plus habitués à entendre un simple moine le prendre de si haut avec un représentant de la hiérarchie et le sommer de faire sa profession de foi. Ces apostrophes virulentes nous causent quelque malaise. Tout en rendant justice au zèle de Jérôme et à son orthodoxie, on éprouve un sentiment pénible à le voir accuser avec tant d'acharnement cet Origène dont il avait si souvent chanté les louanges et vanté la doctrine, plus encore à constater qu'il ne met aucune bonne volonté dans l'interprétation des textes et que, dans sa partialité contre l'évêque, il s'obstine, en échenillant sa profession de foi, à découvrir un sens pervers et des intentipns criminelles aux expressions les moins sujettes

cachinnum praebeas. Aliud a parva aetate didicisti... non est eiusdem hominis et aureos nummos et Scripturas probare.degustare vina et prophetas vel apostolos intellegere. »— Jérôme fait ensuite allusion à des discussions tenues à Bethléem : « Sanctum fratrem Oceanum in culpam haereseos vocas, presbyterorum tibi Vincentii et Pauliniani et fratris Eusebii iudicium displicet.» Déjà, n. i : « Eadem absenti significo quae in praesenti quoque locutus sum.me ita Origenem legisse vel légère ut Apollinarem, ut ceteros tractatores, quorum in quibusdam libres Ecclesia non recipit, non quo omnia dicam esse damnanda quae in illorum voluminibus continentur sed quo quaedam reprehendenda confitear... non tam probaturus omnia quam quae bona sunt electurus... » Cfr ibid. 4. — Plus tard dans la controverse avec Rufin, saint Jérôme soutint cette opinion, d'une subtilité invraisemblable, que c'était l'origéniste Rufin qui avait lancé Vigilance contre lui (Apol. III, 19; PL, XXIII, 471, B) : «Ego in Vigilantio tibi respondi. Eadem enim accusabat quae tu postea et amicus laudabas et inimicus accusas (d'être origéniste).Scio a quo illius contra me rabies concitata est.Novi cuniculos tuos.Simplicitatem quam omnes praedicant non ignoro. Per illius stultitiam tua in me malitia debacchata est. »

^ C'est \e Contra lohannem Hierosolymitanum (PL, XXIII, 355-396), dont une édition critique est tout à fait désirable.

à caution ^. Ce qu'il reprochait jadis, avec tant de véhémence, aux moines de Chalcis, il le pratique maintenant avec une insistance déconcertante ^. A l'en croire, les origénistes n'ont aucune sincérité et jouent sans remords avec les mots comme avec leur conscience. Il reconnaît qu'Epiphane a donné aux moines le signal de la division, en leur écrivant de rompre la communion avec l'évêque, mais en réalité, c'est celui-ci qui est la cause du mal et le véritable schismatique, puisqu'il se refuse à donner d'abord satisfaction à ceux qui lui demandent de les rassurer sur sa croyance ^.

L'écrit finit brusquement. L'on en a conclu qu'il n'a pas été terminé, qu'il ne fut point envoyé à Pammachius ni publié. C'est beaucoup s'avancer. Dès le printemps de 398, Rufin y fait une allusion très claire. Il est donc croyable qu'il en circula des copies. Si l'auteur n'en a plus parlé, c'est sans doute parce que la réconciliation ne tarda guère *. En effet, Théophile avait pris sérieusement à cœur son rôle de médiateur. Au retour d'Isidore et après avoir reçu V Apologie, il composa lui-même une grande épître ^, adressée sans doute à tous les moines, qui était une pres-

1 Voir le Contra lohann. Hierosol. IX, XV-XXVII.

* Le rapprochement des textes ne manque pas de piquant, avec cette circonstance aggravante qu'il s'agit non d'une discussion entre moines, mais d'un moine demandant raison de sa foi à un évêque. Epist. XV, 3 : « Respondemus nos ita credere; non sufficit sensus,ipsum nomen efBagitant, quia nescio quid veneni in syllabis latet. Clamamus : si quis etc., et quia vocabula non edicimus haeretici iudicamur. » Dans la lettre XVII, 3, il se plaint qu'on lui demande sans cesse sa profession de foi.— Contra lohann. Hierosol. II (PL, XXIII, 556, A, etc.): " Oramus, petimus,obsecramus ut aut simpliciter nostra fateatur aut apertedefendat aliéna. Nolo verborum ambiguitates, nolo mihi quod et aliter possit intelligi... Obicitur ei crimen cuius non habet conscientiam, ergo crimen quod totum pendet in verbo neget confidenter ac libère faciat invidiam adversario suo. » Ibid., III : « ... numquam de amicorum iudicio glorieris. Illud verum est testimonium quod ab inimica voce profertur... » Ibid., IV : « Quae haec est tanta arrogantia non respondere de fide interrogantibus ?» — Voir surtout la querelle à propos de caro et de corpus {Ibid., XXV-XXVIII).

« /èz^.,II-IV,XXXIX-XLII.

* Voir la note complémentaire L.

^ Elle ne nous est connue que par la réponse de Jérôme {Epist. LXXXII) et s'adressait probablement à tous les moines en rupture de communion avec l'évêque, en tous cas, à tous ceux de la communauté de saint Jérôme. Le fait que

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santé exhortation à la concorde et à la réconciliation avec l'évêque. Il y rappelait les multiples enseignements de l'Écriture sur la paix et insistait éloquemment sur sa nécessité. Jérôme voulut faire preuve de bonne volonté. Il répondit aussitôt par une longue lettre ^. C'étaient d'abord des effusions de reconnaissance et de joie pour la manière paternelle dont Théophile venait à eux :

« Tu caresses comme un père, tu enseignes comme un maître, tu diriges comme un pontife ; tu es venu à nous non point avec la dureté de la verge, mais dans l'esprit de bénignité, de douceur, de mansuétude, et dès le début ta parole a rendu le son de l'humilité du Christ, qui a sauvé le genre humain non en fulminant et en tonnant, mais en vagissant dans la crèche et en se taisant sur la croix. Dans notre course vers la paix tu nous a encore stimulés ; les voiles étaient tendues pour la navigation ; le souffle répété de ton exhortation les a gonflées. Ce n'est pas la gorge hésitante et dédaigneuse, mais avide et largement ouverte, que nous cherchons à boire les eaux de la paix. »

Le seul obstacle vient de Jean, qui ne veut pas efficacement la paix, la cherche en paroles et la détruit par ses œuvres, proclame la concorde et veut imposer la servitude. Tel est, en somme, le thème développé tout au long de cette épître. Jérôme oppose la conduite paternelle et condescendante de Théophile avec ses moines, qui lui vaut leur affection et leur obéissance joyeuse, à la morgue de Jean et à son désir de domination. En passant il rappelle les origines de la querelle, la dissension avec Épiphane, qui a précédé l'ordination de Paulinien. Mais il entend s'en désintéresser, n'y ayant point été mêlé personnelIement.il ne peut s'empêcher de remarquer au passage que V Apologie, en matière doctrinale, rend un son ambigu ; cependant il n'insiste pas. Il demande seulement qu'on cesse de l'injurier et de le calomnier. S'il a traduit de l'Origène, c'est en prenant soin, comme saint Hilaire, de ne retenir que ce qu'il y avait d'utile et de laisser le mauvais. Son frère Paulinien est le plus pacifique des hommes et ne peut être incriminé : Jérôme revendique la légitimité de son ordination

Théophile y recueillait et commentait abondamment les textes scripturaires sur la paix, suggère de penser plutôt à un écrit du genre des lettres festales qu'à une lettre privée.

^ £>î5/.LXXXII,finde 396oudébutde397.

pour le lieu, comme pour l'âge. Ayant ainsi répondu à V Apologie ou plus exactement à l'accusation, il ouvre son cœur tout grand à l'évêque Théophile : Pourquoi aller chercher si loin la paix et recourir à sa médiation ? Ses adversaires n'ont qu'à vouloir efficacement la paix, ils l'auront. Qu'ils cessent de chercher à dominer et à terrifier. Est-ce chrétien d'avoir voulu le faire exiler ? A Bethléem même, sans recourir ni à Rome ni à Alexandrie, Jérôme communique déjà avec Jean, par l'intermédiaire des prêtres de l'église. Que Jean se rappelle son ancienne affection, qu'il cesse d'être l'instrument d'une haine qui lui est étrangère; qu'il montre vraiment la charité du Christ et la paix renaîtra. Jérôme sait trop bien quels sont les devoirs à l'égard des évêques pour les oublier, mais qu'ils se rappellent eux aussi qu'ils doivent être des pères et non des maîtres ^.

^ Citons quelques phrases caractéristiques. Epist. LXXXII, 9 : « Nunc autem quaeso te ut veniam tribuas dolori meo et si superbum est respondisse multum sit superbius accusasse, quamquam ita responderim ut silentium potius indicaverim meum quam sermonem. Quid procul pacem quaerunt et volunt eam nobis ab aliis imperari. Sint pacifici et illico pax sequitur. » — Ibid., 11 : « Praeterea quod scribit nos per te et romanam ecclesiam communicare ei a quo videmur comminus separari, non necesse est ire tam longe. Et hic, in Palaestina, eodem modo ei iungimur, et ne hoc quoque procul sit, in viculo Bethléem, presbyteris eius, quantvim in nobis est, communione sociamur. Ex quo perspicuum est dolorem proprium îcausam Ecclesiae non putandum, nec stomachum unius hominis, immo per illum aliorum, generali Ecclesiae vocabulo nuncupandum. Quapropter quod in principio epistulae dixi, etiam nunc repeto, nos velle Christi pacem, veram optare concordiam, et te rogare ut illum moneas pacem non extorquere sed velle. Sit praeterito nostrarum contumeliarum vulnere contentus, vetera \-ulnera saltim nova obliteret caritate. Sit talis qualis ante fuit, quando nos suo arbitrio diligebat. Verba ei de alieno stomacho non fluant. Faciat quod vult et non quod velle compellitur. Aut quasi pontifex cunctis aequaliter imperet aut quasi imitator apostoli universorum saluti ex aequo serviat.Si talem se praebuerit, ultro praebemus manus, extendimus brachia, amicos et parentes habeat et sentiat in Christo sicut omnibus sanctisita et sibi esse subiectos... Idcirco enim et nos patrias nostras dimisimus ut quieti absque ullis simultatibus in agris et in solitudine viveremus, ut pontifices Christi, qui tamen rectam fidem praedicent, non dominorum metu sed patrum honore veneremur, ut deferamus episcopis quasi episcopis et non sub nomine alterius aliis quibus nolumus servire cogamur. Non sumus tam inflati cordis ut ignoremus quid debeatur sacerdotibus Christi, sed contenti sint honore suo et patres se sciant esse non dominos... Tribuat autem orationibus tuis Christus Deus omnipotens ut pacis non ficto nomine sed vero et fîdeli amore sociemur. » Ces allusions à une influence étrangère doivent viser la faveur dont jouissait Rufin auprès de l'évêque de Jérusalem et ouvrent une perspective sur les à-côtés de la querelle et ses raisons profondes.

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