‹ Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l'émigration romaine ..., Volume 1Chapitre 106 sur 255 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

rentrer chez Marcella, elle reprit sa robe de bure et partit. On compreijd quelle inquiétude éprouvait ei^ cet instant l'Église domestique ; mais elle eut bientôt lieu de se rassurer : rien ne changea dans les pratiques d'Eustochium ; son ardeur pour la vie monastique ne parut nullement altérée : le fard n'avait pas pénétré jusqu'à son cœur.

Moins de dissemblance existait entre Paula et sa fille aînée Blésille, comme elle faible de corps et présentant , comme elle , un mélange 4^ défaillances d'âme et d'exaltation ; mais, tandis que chez la première l'activité de la vie se concentrait au dedans par la dévotion et l'amour, chez l'autre elle s'éparpillait au dehors en vaines agitations et en plaisirs. Veuve après sept mois d'un mariage qui n'avait pas été sans soucis et ayant à peine vingt gjî?*^ Blésille rejetait avec obstination toute idée de se remarier, au moins pour le moment. Ce n'était pas, comme chez sa sœur, désir de retraite et goût des pratiques ascétiques, bien au contraire : elle voulait vivre pour elle-même et oublier son me^riage plutôt que pleurer son mari *. Le temps qui s'écoulait entre une première et une seconde union était pour les jeunes veuves romaines une époque pleine de dangers qu'elles ne traversaient que sous les traits de la médisance et de l'envie, mais qu'elles ne cherchaient

i. Viginti annorum ^dolescentula.... seç^imo mense vidu^ta est. Hieron., Ep. H, pi 32^

2. Mag^s amissam yirgjnitatem, quam mariti dolebat interitum. Hieron. Epi 22, p. 54.

point à abréger. Elles jouissaient du veuvage, c'est le mot d'un contemporain*. Aussi l'état de veuve mondaine était-il un objet d'observations et de critiques (Je la part des moralistes , surtout des moralistes chrétiens. Ils y distinguaient quatre périodes qui avaient chacune son cachet particulier. La première était celle du deuil. Dès que le défunt était clos et scellé au fond du monument, la veuve, selon eux, courait à son miroir pour étudier quels fards et quelle nature de pierreries convenaient le mieux à la douleur. Peu à peu les teintes foncées disparaissaient; la soie venait , les tresses d'or, les perles : c'était la seconde période ; mais le désespoir reparaissait par intervalles sous des formes tellement affectées, qu'on pouvait lire la joie à travers les larmes. La troisième période était celle des plaisirs bruyants, que rien ne déguisait plus ; la quatrième, celle des secondes noces. Décidée à prendre un nouveau mari, la veuve ne le prenait pas pour obéir, comme la première fois , mais pour commander : l'indépendance lui était devenue chère ; ce qu'elle voulait, ce n'était plus un maître, mais un sujet \ Aussi la voyait-on souvent choisir un homme sans fortune pour le dominer plus complètement, lui imposer tous ses caprices , lui mettre un bandeau sur les yeux quand il lui plaisait, sauf à le chasser de chez elle, comme un esclave, s'il osait non se révol-

1. Soient.... maritos ita plangere, ut dominatu eorum caruisse Isetentur. Hieron., Ep. 96, p. 779.

2. Quserunt alios, non quibus juxta Dei sententiam serviant, sed quibus imperent. Hieron., ibid.

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ter contre ses dérèglements, mais ouvrir seulement la bouche pour se plaindre ^ Jérôme, à qui nous devons cette peinture, a soin de nous rassurer sur le compte de Blésille : elle était légère, ardente au plaisir, amoureuse de la toilette, elle vivait devant son miroir * ; mais sa conduite n'avait jamais donné lieu à aucun scandale, c'est le rigide censeur qui TafTirme. Au plus fort de ces dissipations , on vit sa santé s'altérer, une fièvre qu'aucun remède ne put dompter la consumait sans relâche comme un feu intérieur \ Au bout d'un mois, ses forces étaient épuisées, et les médecins pronostiquaient sa fin prochaine. Il se passa alors une chose que son biographe laisse enveloppée d'une incertitude mystérieuse ; il paraît néanmoins qu'une nuit, pendant qu'elle veillait, pensant aux erreurs de sa vie, elle crut voir Jésus s'approcher de son lit, lui toucher la main, et lui dire, comme autrefois à Lazare : « Lève-toi et sors M » Et il lui sembla aussi que , se levant en sursaut et marchant, elle était allée se placer à table auprès du Sauveur*. Ce qui est certain, c'est qu'une crise salutaire s'opéra en

1. Unde et pauperes eligunt, ut nomen tantum virorum habere videantur,qui patienter rivales sustineant; si mussitaverint, illico ejiciendi.

2. Vidua nostra ante morosius ornabatur; die tota quid sibi deesset quserebat ad spéculum. Hieron., Ep, 19, p. 50.

3. Blœsillam nostram vidimus ardore febrium, per tringinta ferme dies, jugiter sestuasse. Hieron., ibid,

4. Venit et ad banc Dominus Jésus, tetigitque manum ejus. Hieron., ibid.

5. Qu8B vocata surrexit, et egressa, cum Domino vescitur. Hieron., ^bid.

elle durant cette nuit, que ses forces revinrent, et que bientôt elle put se lever. Blésille se crut guérie miraculeusement, et ses amis le crurent comme elle. Désireuse de consacrer désormais sa vie au Dieu qui l'avait retirée de la mort, et voulant sortir aussi « du sépulcre du siècle, où elle gisait depuis si longtemps sous le linceul des richesses et des plaisirs ^ » (c'était le langage chrétien du temps) , elle renonça au monde pour prendre la vie religieuse : elle changea d'habits, de façon de vivre, d'entourage. Jérôme nous la représente ramassant avec une amère volupté ce qu'elle possédait de robes , de bijoux, de tissus de soie brochés d'or, et en faisant un paquet qu'elle vendit au profit des pauvres*. Sa conversion, comme on l'appelait, fut un grand événement, qui mit sa famille en courroux, étonna fort les gens du monde et remplit de joie les fidèles de l'Église domestique. Jérôme entonna le cantique d'allégresse, qu'il mêla peut-être un peu trop d'attaques et de défis à la parenté païenne ou mondaine de la convertie. Il le fit daïis une lettre à Marcella qui courut bientôt toutes les maisons de Rome et servit d'édification aux uns , de cause ou de prétexte de récriminations aux autres.

«Il vient de se passer, disait-il, uhé chose (jui effttsque étrangement le monde : Blésille a pris un

1 . Redolebat aliquid negligentîae, et divitîarum fasciis colligata, in seculi jacebat sepulcro. Hieron., Ep. 19, p. 50.

2. Soccus vilipr auratorum pretium calceorum egentibus lârgitur. Hieron., ibid"

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