LIVRE PREMIER
née*. Cette plèbe avait même cessé de porter des noms latins; elle ne distinguait plus ses membres que par des sobriquets empruntés à on ne sait quel argot presque inintelligible pour nous. Ainsi les étrangers venus à Rome entendaient avec surprise parler de CimesseurSy de SemicupeSy de SérapinSj de Cicimbriques, de Gluturins, sans compter les TruUaj les Pordaca^ les Lucanicus^ les Salsula^. Un autre étonnement pour eux était de voir dans la masse populaire le grand nombre de gens à face blême, ridée et imberbe, que les affranchissements versaient chaque année, et qui portaient sur leurs fronts le double stigmate de la servitude et de l'impuissance. Scipion Émilien, interrompu par des murmures, criait un jour à la plèbe de son temps : « Silence aux bâtards de l'Italie M » Au IV® siècle, il eût pu dire : « Silence à vous, Romains, qui n'êtes pas même des hommes ! »
Un sénateur, sous le règne de Constance, n'était point assurément un Cincinnatus ou un Caton; ce n'était pas non plus un de ces énergiques scélérats qui, vers la fin de la république, précipitaient sa ruine
i. Hî omne quod vivunt vino et tesseris impendunt, et lustris, et voluptatibus, et spectaculis : eisque templum et habitaculum , et concio , et cupitorum spes omnis Circus est Maximus. Amm. Marc, xxviii, 4.
2. Otiosam plebem et desidem, in qua nitent ut nominibus cultis, et quidam calceorum expertes, Cimessores, StatariU Semicupœ et Serapini^ et Cicimbricus cum Gluturino, et cum TruUa, et Lucanicus cum Pordaca et Salsula^ similesque innumeri. Amm. Marc., xxviii, 4. — La signification de plusieurs de ces noms fera deviner les autres. Cimessor veut dire mangeur de trognons de choux ; Trulla, cuiller à pot, Gluturinus vient de gluto, glouton ; Lucanicus, mangeur de saucisson , à cause de la Lucanic, qui fournissait les meilleurs; Salsula, mangeur de porcsalc^; Semi-cupa, demi-broc ; Cicimbricus ou Cicumbricus, de cicuma, chouette.
3. Taceant, illi quibus Italia noverca est. Val. Max., vi, 2.
pour Topprimer ou la vendre, comme Catilina ou Clodius;'ce n'était pas davantage un de ces nobles dégradés qui descendaient dans l'arène, comme Gracchus le Gladiateur, pour goûter le plaisir aristocratique de prostituer un grand nom : ce n'était rien de romain, ni en bon, ni en mauvais sens. Il fallait chercher son modèle dans les annales de la Babylonie et de la Perse. Une robe de soie flottante, car la toge du tissu le plus léger lui semblait bien trop lourde ; des voiles de lin transparents*, des éventails de femme, des ombrelles, étaient son attirail de toilette; une troupe d'eunuques, son entourage. Quand il n'était pas au bain ou au cirque, à soutenir quelque cocher, à voir lancer quelques chevaux nouveaux , il restait assoupi sur un lit de repos , dans d'immenses salles aux pavés de marbre, aux parois ornées de mosaïque. Si quelque rayon de soleil, traversant les épaisses courtines, arrivait jusqu'à ses yeux, si une mouche se glissait sous son vêtement, on Tentendait pousser des cris plaintifs. « Suis -je donc né chez les Gimmériens, disait-il en gémissant, pour qu'on m'inflige de pareilles tortures^? » S'agissait-il d'assister à une chasse , que ses esclaves faisaient pour lui , ou de se transporter, pour quelque affaire indispensable, du lac Averne à Pouzzoles, ou à Gaëte, dans une gondole élégamment peinte , il se montrait tout étonné de luimême, et ne tarissait pas sur le récit de ses fatigues : à l'entendre, il avait égalé les campagnes d'Alexandre
1. Nimia subteminum tenuitate perflabiles. Amm. Marc, xiv, 6.
2. Ubi si inter aurata flabella laciniis sericis insederint muscœ, vel per foramen umbraculi pensilis radiolus irruperit solis, queruntur quod non sunt apud Cimmerios nati, Amm, Marc, xxvni, 4.