LIVRE IV
ont séduit cette matrone misérable, disaient les autres; ils l'ont forcée à se faire moinesse, et une preuve qu'elle ne le voulait pas, c'est qu'elle pleure ses enfants,. comme jamais païenne n'a pleuré les siens ^ » Jérôme était là, et Ton peut croire que ses amis le firent prudemment esquivçr : sa vie était en péril, si la populace l'eût reconnu.
Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs pour Paula ; elle poussait sans interruption des cris prolongés qu'on eût pris pour des hurlements ^ En vain promenait-elle alternativement le signe de la croix sur sa bouche et sur sa poitrine comme pour éteindre un foyer caché qui la dévorait ', le désespoir restait le maître, et son calme, quand elle en éprouvait, n'était qu'une faiblesse voisine de la mort. Elle refusa absolument toute nourriture pendant plusieurs jours. Ses proches insistaient pour la voir, elle les écartait : Jérôme seul avait accès près d'elle, parce qu'il avait apprécié et aimé sa fille. Cependant à peine l'écoutaitelle ; sa vue renouvelait les douleurs de la mère plutôt qu'elle ne les adoucissait. Dans cette situation désespérante, il imagina de lui écrire une lettre où serait résumé tout ce qu'un chrétien peut olTrir de consojations à une mère chrétienne, tâche douloureuse pour
1. Matronam miserabilem seduxerunt, quse quam Monacha esse uoluerit, liinc probatur, quod... Hieroii., £p. 22, p. 59.
2. Ululas et cxclainitas, quasi quibusdam facibus acceusa. Hieroa., Ep, 22, 1, c.
3. Djgitum ad os tciiens, crucis signuin pingebat iu labiis. Hieron., ibid.
lui-même : en effet n'avait-il pas été le père spirituel de cette infortunée dont il tentait de combattre le souvenir?
Ce n'était pas la première fois qu'en semblables malheurs, des hommes d'un grand génie avaient essayé d'opposer aux instincts emportés de la nature les armes de la philosophie et de l'expérience. Gicéron l'avait fait pour lui-même, après la mort de sa fille Tullia; mais dans son livre, qui ne nous est point resté, l'orateur illustre, éprouvé par les calamités de la vie publique , convaincu par son propre exemple de la mutabilité des choses de la terre, pouvait trouver des arguments à son usage^ qui n'auraient point touché un cœur maternel. Sénèque fit davantage en composant pour Marcia, fille de Crémutius Gordus, cette héroïque victime des tyrans, et mère d'un fils enlevé par une mort naturelle, une épître consolatoire que l'on compte parmi ses chefs-d'œuvre. Stoïcien comme Marcia et comme son père, il a presque une religion à la disposition de son âme, pour y puiser des paroles de soulagement et des forces. Sans se borner à d'impuissantes considérations sur l'ordre fatal de la nature et à des similitudes qui ne convainquent personne, il représente à la fille de Crémutius Gordus, en un magnifique tableau, ce grand Romain accueillant son petit-fils dans la patrie des âmes justes, et lui faisant contempler, à ses côtés, le spectacle merveilleux de l'univers, jusqu'à ce que l'ensemble des êtres rentré au sein de Dieu en ressorte de nouveau, pour vivre et mourir encore, à travers des transformations infi-