LIVRE IV
nies^ Mais comme cette religion, imposante devant la pensée, est peu accessible aux tendresses de l'âme ! Comme ce Dieu des Stoïciens, impersonnel, impassible, insaisissable à l'imagination, est un consolateur timide et froid! On est tenté de plaindre les mères païennes, à qui la plus sublime des philosophies ne fournissait pas de remèdes plus énergiques contre les suggestions du désespoir. Bien autres étaient ceux que le christianisme offrait à Jérôme, et dont il se servit avec une habileté de cœur égale à son éloquence.
Il commence par rappeler à Paula tout ce qu'il y avait de distinctions dans sa fille, cette jeune femme de vingt ans « qui avait levé avec une foi si fervente l'étendard du crucifié ; » il énumère avec complaisance et la finesse gracieuse de son esprit, et l'étendue de son intelligence, et la sûreté de sa mémoire, sa piété enfin et les touchants détails de sa mort; puis, s'arrêtant tout à coup :
«...,. Que fais-je ici? s'écrie-t-il ; je veux arrêter les larmes d'une mère, et voilà que je pleure! Oui, je confesse nia douleur, ce livre sera écrit avec mes larmes. Eh quoi donc! Jésus n'a-t-il pas pleuré Lazare, parce qu'il l'aimait^? Celui-là n'est pas un bon consolateur qui étouffe ses propres gémissements, qui ne sait pas pleurer et parler à la fois, et dont les entrailles ne ressentent pas les douleurs qu'il veut soulager. Oui,
l.Senec. Consol. ad Marciam. c. 25, 26.
2. Sed quid agimus? Matris prohibituri lacrymas, ipsi plangimus. Confiteor affectas meos, totus hic liber fletibas scribitur. Flevit et Jésus Lazarum, quia amabat illum. Hieron., Ep» 22, p. 54.
tm SAINT JÉRÔME.
Pauia, j'en atteste Jésus, dont ta Blésille suit la trace> mêlée au chœur des saintes veuves; j'en prends à témoin les anges dont elle est maintenant la compagne; oui, père de cette fille par l'esprit et son nourricier par Ja charité, je souffre tous les toui^ments que tu souffres, et je me prends parfois à dire : « Périsse le jour où je suis né M » Crois-tu que je ne sente pas moi-même bouillonner parfois dans mon âme les flots de la révolte ; que je ne me demande pas pourquoi des vieillards impies jouissent des biens du siècle, tandis que la jeunesse innocente, l'enfance sans péché , sont moissonnées dans leur fleur, pourquoi des enfants à la mamelle sont voués au démon, pourquoi la lèpre, pourquoi les convulsions fatales de l'épilepsie, tandis que des impies, des adultères, des homicides, des sacrilèges, vivent sous nos yeux, brillants de santé, et blasphèment Dieu*? Ces pensées m'assaillent, mais je les repousse avec terreur, car lès jugements du Seigneur sont un abtme sans fond, et je m'écrie en frémissant : « Trésor de la sagesse et de la science de Dieu, que celuilà est insensé qui veut connaître tes voies et scruter tes jugements!.** )> Je m'incline donc devant des volontés que j'adore, et si je verse des larmes, ce n'est pas que je pleure celle qui nous a quittés, je pleure sur nous, qui l'avons perdue..*
« Prends garde, Paula, que le Sauveur ne te dise :
1. Testor, mi Paula, Jesum quem Blesilla nunc sequitur; testor sanctos angelos, quorum consortio fruitur: eadem me dolonim perpeti tormenta que pateris : patrem esse spiriiu, nutridum caritate, et interduiti ditere? Pereat rfies ^Ua, mqua n€Uus sum. Hieron., Ep. 2Î, p. 55.
2. Numquid et in meam mentein, non hic sepius fluctua illiditor, quare