LIVRE IV
échappe au milieu des rires du monde ; mais on aime croire à l'imposture, et l'on trouve tant de plaisir à l'entendre qu'on la fabriquerait soi-même au besoin\ « Avant que je connusse la maison de Paula, cette sainte veuve, il n'y avait qu'un cri pour moi dans toute la ville. Tout le monde, presque sans exception, me proclamait digne du sacerdoce suprême^ Damase, d'heureuse mémoire, était pour [ainsi dire ma propre parole '; j'étais saint, j'étais humble, j'étais éloquent: je ne suis plus rien de tout cela. Eh quoi donc ! m'at-on jamais vu pénétrer sous le toit d'une femme dont la conduite fût reprochable ? Est-ce le goût des robes de soie, des parures éclatantes, des figures fardées; est-ce l'ambition de Tor, qui me guidaient dans mes visites aux maisons des femmes? Ah ! les seules matrones romaines capables d'émouvoir mon âme étaient celles que je voyais s'humilier et pleurer, dont les chansons étaient des psaumes, les conversations l'Évangile, les délices la continence, la vie un long jeûne*. Oui, celle-
i. Esto, crediderunt mentienti : cur non credunt neganti? Idem est homo ipse qui fuerat : fatetur insontem, qui dudum noxium loquebatur, et certe veritatem magis exprimunt tormenta quam risus : nisi quod facilius creditur quod aut fictum libenter auditur, aut non fictum, ut fingatur, impellitur. Hieron., Ep, 28, p. 66.
2. Omnium pœne judicio, dignus summo sacerdotio decernebar. Hieron., ibid,
3. Beatae memoriae meœ Damasus, meus sermo erat. Hieron., ibid,
4. Nulla fuit alia Romœ matronarum, quœ meam posset edomarc mentem, nisi lugens atquc jejunans, squalens sordibus, fletibus pœne caecata; quam continuis noctibus misericordiam Domini dcprecantem sol ssepe deprehendit; cujus canticum, Psalmi; sermo, Evangclium; deliciae, continentia ; vita, jejunium. Hieron., ibid.
216 S^AINT JÉRÔME.
là seule a su me plaire que je n'ai jamais vue manger, et du moment que, pour le mérite de sa pureté, je me suis mis à la vénérer, à la rechercher, à l'adopter comme mienne, de ce moment toutes mes vertus se sont évanouies !
« envie, qui te mords toi-même la première !
Habileté de Satan, qui s'attaque toujours aux choses saintes! Nulles Romaines n'ont fourni plus de fables à la ville que Paula et Mélanie, qui, foulant aux pieds leur fortune et abandonnant leur famille, ont levé la croix du Seigneur comme un étendard pour les âmes pieuses*. Si elles couraient à Baïa avec la foule des gens élégants, si elles se couvraient de parfums, si elles confondaient dans le même culte la Divinité et la richesse, la liberté et le plaisir, oh ! ce seraient de grandes et saintes dames; mais, dit-on, elles veulent plaire sous le sac et la cendre, elles veulent descendre en enfer comblées de mortifications et de jeûnes, comme si elles ne pouvaient pas se damner avec les autres, en s' attirant par une vie mondaine l'estime et les applaudissements des hommes M Si c'étaient des païens ou des Juifs qui condamnassent la vie qu'elles mènent, elles auraient du moins la consolation de ne pas plaire à ceux à qui le Christ déplaît ; mais, ô honte! ce sont des chrétiens, ou des gens qu'on nomme
1. NuUsB aliae Romanae urbi fabulam praebuerunt, nisi Paula et Melania; quae, contemptis facultatibus, pignoribusque desertis, crucem Domini, quasi quoddam pietatis levavere vexillum. Hieron., Ep, 28, p. 66.
2. Nunc in sacco et cinere formosse volunt videri, et in gehennam ignis 4;um jejuniis et pudore descendere : videlicet non eis licet, applaiidente populo, perire cum turbis! Hieron., ibid.