LIVRE IV
ainsi, qui, négligeant le soin de leur maison et oubliant la poutre qu'ils ont dans l'œil, cherchent une paille dans l'œil d'autrui ! Ils déchirent cruellement chez les autres les saints propos de la conscience, comme si c'était un remède à la leur, comme s'il fallait pour leur justification que rien ne fût bon sur cette terre, et qu'il n'y eût au monde que des gens diffamés, des pécheurs dignes de damnation ^
« J'écris ces lignes à la hâte, Asella, chère dame, tandis que le vaisseau déploie ses voiles. Je les écris entre les sanglots et les larmes, rendant grâce à mon Dieu d'avoir été trouvé digne de l'aversion du monde ^ Prie pour que je retourne de Babylone à Jérusalem, que j'échappe à la domination de Nabuchodonosor pour tomber sous celle de Jésus, fils de Josedçc, qu'Esdras vienne enfin et me ramène dans ma patrie. Insensé, qui voulais chanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère; qui désertais la montagne de Sinaï pour implorer les secours de l'Egypte ; qui avais oublié à ce point les avertissements de l'Évangile, que je ne savais plus que le voyageur sorti de Jérusalem tombe sous la main des voleurs, qui le dépouillent et le tuent! On peut m'appeler malfaiteur : esclave de la foi, j'accepte cette injure comme un titre ^. On
1 . Lacérant sanctuni propositum ; et remedium pœnœ suae arbitrantur si nemo sit sanctus, si omnibus detrahatur, si turba sit pereuntium , si multitudo peccantium. Hieron., Ep. 28, p. 67.
2. H»c, mi Domiiia Asella, quum jam navem conscenderem, raptim flens doleiisque conscripsi : ot gratias ago Deo meo, quod dignus sim, quem mundus oderit. Hieroii., ibid.
3. Maleficum quidam me garriunt : titulum, fldei servus, agnosco. Hieron., ibid.
peut m'appeler magicien, c'est ainsi que les Juifs appelèrent mon Dieu; séducteur, c'est le nom que reçut l'Apôtre*. Puissé-je n'être jamais exposé qu'aux tentations qui viennent des hommes! Et qu'ai-je donc souffert, après tout, pour un soldat de la croix? L'infamie d'un faux crime m'a été imputée; mais je sais que ce ne sont point les jugements d'ici-bas qui ouvrent ou ferment la porte des cieux.
« Salue Paula et Eustochium, miennes en Christ, que le monde le veuille ou non*. Salue Albine ma mère, Marcella ma sœur, Marcelh'ne, Félicité, et dis-leur que nous nous trouverons un jour réunis devant le tribunal de Dieu, et que là chacun dévoilera à tous les yeux les replis les plus secrets de son cœur. Souvienstoi de moi, exemple illustre de pureté ; et que tes prières apaisent, à mon approche, les flots tumultueux de la mer ^ ! »
Le navire cingla vers Rhégium et prit terre aux rochers de Scylla*. Doublant ensuite le cap Malée et côtoyant les Cyclades, il déposa Jérôme dans l'île de Chypre, au port de Salamine, où Tévêque Épiphane le reçut. Quelques semaines après il était à Antioche.
1 . Magum vocaiit, et Judœi Dominum meum. Seductor, et Âpostolus dictus est. Hieron., Ep. 28, p. 67.
2. Saluta Paulam et Eustochium, velit nolit muikdus, in Christo meas, Hieron., ibid,
3. Mémento mei, exemplum pudiciœ et virginitatis insigne : fluctusque maris tuis precibus mitiga! Hieron., ub. sup. «
4. Veni Bhegium, in Scyllœo littore paululam steti. Hieron., in Ruf,, ni, p. 459.