‹ Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l'émigration romaine ..., Volume 1Chapitre 136 sur 255 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

La douleur qu'elle éprouva fut insupportable. « Son cœur se tordait, dit l'historien de cette scène, et semblait vouloir s'élancer hors d'elle, tant ses battements étaient violents ^ » Elle détourna les yeux pour ne pas mourir. Eustochium, placée à son côté, la raffermissait du regard et de la voix : c'était le jeune arbre qui servait de support à cette fragile plante.

Eustochium emmenait à sa suite une petite troupe de jeunes filles, recrutées à Rome dans toutes les conditions et vouées comme elle à la virginité. Elle les destinait à former le noyau d'-un monastère de femmes qu'elle et sa mère voulaient fonder en Palestine. Leur vue ne parvint point à distraire Paula, qui ne sortit de sa torpeur qu'en entendant, en face des côtes de Campanie, signaler l'archipel des îles Pontia. La principale de ces îles était célèbre dans l'histoire de l'Église : c'est là qu'au premier siècle de notre ère une parente de l'empereur Domitien, Flavia Domitilla, avait été reléguée sous l'accusation de christianisme*. De la mer on pouvait voir se dessiner, au milieu d'une campagne fraîche et ombragée % les .cellules creusées dans le roc, où la chrétienne avait passé de longues années d'exil, avant que la mort vînt couronner son

fina jam nubilis, ut suas expectaret nuptias, tacens, fletibus obsecrabat. Hieron., Ep. 86, p. 672.

1. Torquebantur viscera, et quasi a suis membris distraheretur, cum dolore pugnabat. Hieron., ibid,

2. Delata ad insulam Pontiam, quam clarissimse quondam feminarum, sub Domitiano principe, pro confessione nominis christiani, Flaviœ Domitilise nobiiitavit exilium. Hieron., ibid,

3. In conspectu autem... du» insulse in pelago jacent, Pandantaria et Pontia, parvœ quidem, sed bene cultse. Plin. HisL nat., V, HI, 6.

martyre * . Ce spectacle ranima, comme un puissant cordial, la fille des Scipions, reléguée volontaire aux bornes du monde rorriain. Les temps avaient bien changé depuis Flavia Domitilla. La religion persécutée siégeait maintenant sur le trône ; César et ses préfets ne déportaient plus les chrétiens dans les îles désertes : c'étaient eux qui, sur l'inspiration de leur foi, s'arrachaient à leur famille, à leurs richesses, à leur patrie, à eux-mêmes, pour aller mener bien loin une vie incertaine et misérable. Cependant le vent ne soufflait que faiblement, et le navire dut prendre terre dans le port de la petite ville de Scylla, au-dessous du rocher de ce nom et à l'entrée du détroit de Sicile.

Jérôme avait relâché en ce lieu quelques mois auparavant * ; et les voyageurs y prenaient habituellement terre, quand ils devaient faire voile ou vers rÉgypte ou vers la Syrie. Le fameux rocher de Scylla, jadis si redouté des navigateurs, n'était plus pour eux maintenant qu'un vain épouvantai!, ou plutôt un objet de risée ; mais les habitants de la ville savaient mettre à contribution la crédulité des passagers en leur racontant comme des faits réels les fables les plus incroyables des poètes ^ Ils affirmaient que le chant des sirènes et l'aboiement des chiens de Scylla se faisaient toujours entendre la nuit dans leurs parages,

1. Videns cellulas, in quibus illa longum mart>riuin duxeiat. Hieron.^ Ep, 86, p. 072.

2. In Scyllœo littore paululum steti. Hieron., in Ruf., UI, p. 459.

3. Ubiveteres didici fabulas... et Sirenarum cantica, et insatiabilem Charybdis voraginem... Hieron., ibid.

Page 1