LIVRE PREMIER. Il
les hautaines prétentions égalaient l'ignorance et la futilité. Il étalait à tout venant la vanité aristocratique à son degré le plus inintelligent, n'ayant à la bouche que les Reburrus, les Pagonius, les Géryon, les Tarracius, les Parrhasius, et autres noms étranges, plus connus de la fable que de l'histoire ^ A l'exemple du maître, les valets n'en voulaient pas prononcer d'autres : c'eût été souiller l'illustre toit où ils servaient. Pour beaucoup de nobles romains de ce siècle, l'histoire était trop moderne et trop plébéienne : remonter aux héros mythologiques semblait plus digne, et était surtout plus aisé. Un sénateur italien ne manquait guère d'être issu de Cacus, de Géryon, ou de quelque brigand des époques antéhistoriques, seigneur de l'Italie avant l'arrivée d'Hercule; un Grec voulait remonter à Clytemnestre et aux Atrides, un Asiatique de la Troade à Vénus et à Anchise, pourvu que ce fût par une branche aînée qui primât la famille des Jules ; enfin tout sénateur provincial se croyait tenu de descendre des anciens rois de son pays. Quant aux grands noms de l'histoire, on sait qu'ils ne meurent jamais, alors même que s'éteignent les races qui les ont possédés ; il en restait donc à Rome un bon nombre que l'on ne contestait point, quand ceux qui les portaient avaient du crédit et de l'opulence. En résumé, le corps aristocratique romain présentait une curieuse collection de tous les mensonges vaniteux de l'univers.
1. Praenominum claritudine conspicui quidam utputant, in immensuni semet extollunt , cum Reburri et Fabunii , et Pagonii Geryonesque appellentur, ac Dalii cum Tarraciis et Parrhasiis, aliisque ita decens sonantibus originum insignibus multis. Amm. Marc, xxviii, 4.
m SAINT JÉRÔME.
On eût pris le sénat de celte ville superbe, qui avait absorbé le monde, pour un théâtre où les nations vaincues venaient jouer, au grand divertissement de leurs maîtres, la comédie de leurs splendeurs passées. P A côté d'hommes pareils, que pouvaient être les femmes? Elles participaient aux mêmes vices dans la condition de leur nature, passant leur temps en intrigues d'amour, en caquetages médisants S en travaux de toilette, car leur toilette était un rude labeur. D'élégants eunuques, mêlés aux femmes de service % garnissaient les appartements d'une noble matrone, non pas qu'on la gardât à vue comme la chose se pratiquait dans l'Orient barbare, rien n'était plus libre qu'une Romaine, mais parce que la mode avait fait de ces esclaves mutilés l'ameublement nécessaire d'un gynécée. A l'heure de la toilette, la maîtresse appartenait à ses suivantes, qui se précipitaient sur elle comme sur une proie. C'était à qui lui infligerait quelque torture, agréablement acceptée, dit un auteur du temps. L'une, armée du fer rouge et des peignes, construisait sur sa tête un échafaudage de cheveux tressés avec des fils d'or, l'autre répandait autour de ses tempes une pluie de paillettes dorées^; quelquefois des tresses brunes et blondes se mariaient ensemble sur la même tête, ou la plus belle chevelure noire se recouvrait d'une toison rouge chèrement achetée en
1. In maledica civitate.... Hicron., £|). 96, p. 779; Ep. 19 et passim.