LIVRE VI
qu'elle lui* abandonnât ses provisions au risque d'en manquer elle-même.
La troisième route enfin remontait le Nil jusqu'à Memphis ou Arsinoé, et débouchait de là dans l'une ou 1 autre vallée, en les prenant à leur origine; mais on rencontrait du côté de Nitrie des flaques d'eau profondes laissées par les inondations du Nil et remplies d'animaux malfaisants ^ Mélanie, qui se hasarda aussi sur cette route, en éprouva les rudes inconvénients. Une fois qu'elle traversait un de ces petits lacs mobiles, où se jouaient parmi les fleurs et les plantes aquatiques une multitude d'animaux de toute espèce, et qu'elle se récriait sur la beauté du site, sa voix réveilla des crocodiles monstrueux endormis sous des touffes de joncs, et qui accoururent vers elle la gueule béante-. Elle était perdue, sans le dévouement des l^lgyptiens qui l'accompagnaient et sans un secours inespéré, celui (Je Macaire, le fameux anacjiorète, qui habitait sur un rocher voisin et arriva à temps pour la délivrer. Jérôme, qui avait à répondre d'une femme et de tout un troupeau déjeunes filles, n'osa affronter ni les crocodiles ni les Bédouins : il choisit la route par le lac Maréotide, comme la plus directe et la plus sûre.
1. Fuitautem aquae multitudo quaB aflQuxit ex Nili incremento, quum quatuor dies per aquas ambulareraus.... in ostiis properaodum obruti, Pallad., Lausiac., c. 150.
2. Erat in ca regiono quoddam magnum concavum, in quo multi remanserunt crocodili, cum aqua recessissct ex agris. Tribus ergo crocodilis in margine fossae extensis, accessimus visuri belluas, putantes cas esse mortuas, illae autem statim in nos irruerunt. Nobis autem magna voce Dominum nominantibus... Pallad., Lausiac.^ ibid. — Ruf., ibid.
La traversée fut bonne, mais avec le trajet de terre commencèrent les tribulations. Une brume épaisse et fortement salée, qui remplissait le vallon pendant la nuit, semblait se solidifier au lever du soleil, et retombait en petits cristaux comparables à du grésil. On marchait sur des aiguilles de nitre ei des espèces de glaçons à pointes aiguës, qui entraient dans le sabot des chevaux et perçaient la chaussure des guides *. Nos voyageurs pénétrèrent bientôt dans des marécages, les uns profonds à s'y perdre, hommes et bêtes, les autres pestilentiels dès que cette boue infecte se trouvait remuée,' de sorte qu'on y courait le double risque d'être englouti ou suffoqué*. Il leur fallut bien du courage; mais la vue de la montagne de Nitrie, qu'ils avaient en perspective, soutenait leur force et les ranimait. Placée à peu près à mi-chemin entre Alexandrie et Memphis et détachée de là chaîne libyque,*elle dominait toute la vallée. On apercevait de loin l'église qui couronnait son sommet, les cinquante monastères qui garnissaient ses flancs et son pied, et l'ancien bourg de Nitrie, habité par une population indigène '. Cet ensemble formait la Ville du Seigneur ou des Saints. Les cinquante
1. Aliquando autem in acatas et asperas paludes incidebant, pedes perforantes, ita utdolores essent intolerabiles. Pallad., Lausiac,, c. 150. — nuf., Vit. Patr., ii. EpiL
2. Cœno ad lumbum usque inhsesimus, et non erat qui eriperet. Pallad., Lausiac., c. 150. — Ruf., Vit, Patr,, ii, Epil,
3. Circiter quinquaginta erant monasteria, sibi mutuo vicina; quorum alia fratnim congregationes, alia homines separatini degentes habebant. Sozom. VI, 31. — Vicus quidam est finitimus in quo nitrum coliigunt. Id., Ibid. — Cf. Ruf., Vit. Patr., ii, c. 22. — Pallad., Lausiac, c. 7, 11.