LIVRE PREMIER
une fois évêque, on est assuré de grands avantages pour l'avenir et pour le présent ; on ne sort «qu' assis dans un char, magnifiquement vêtu, et une table vous attend, dont la délicatesse pourrait défier celle des festins impériaux *. Ces hommes seraient plus heureux, ajoute-t-il avec un peu de mélancolie , si , au lieu de se fonder sur la grandeur de la ville, ils suivaient l'exemple de quelques évêques provinciaux que leur sobriété, la vileté de leurs vêtements , l'humilité de leurs regards baissés vers la terre, recommandent aux adorateurs de leur Dieu comme de vrais pontifes dignes d'eux et de lui ^ » On raconte que Damase essayant un jour de convertir au christianisme le préfet de la ville, Prétextatus, païen spirituel et assez sceptique, quoique pontife de Vesta et du Soleil : « Oh ! s'écria celui-ci en riant, faites-moi évêque de Rome, et je me fais chrétien ^ »
On le voit, un matérialisme païen enveloppait toute cette société , chrétienne ou non , et le pasteur en était atteint comme le troupeau. On pouvait porter la croix
1. Neque ego abnuo, ostentationem xerum considerans urbanarum, Jiujus rei cupidos ob impetrandum quod appetunt omni contentione laterum jurgari debere : cum id adepti, futuri sint ita securi, ut ditentur oblationibus matronarum^ procedanfque vehiculis insidentes, circumspecte vestiti, epulas curantes profusas, adeo ut eorum convivia regales superent mensas. Amm. Marc, xxvii, 3.
2. Qui esse potéf ant beati rêvera , sî magnitudine urbis despecta quam vitiis opponunt, ad imitationem antistitum quorumdam provincialium viverent, quos tenuitas edendi potandique parcissime, vilitas etiam indumentorutn, et sapereilia humum spectantia, perpetuo numini, verisque ejus cultoribus ut puros çommendant et verecundos. Amm. Marc, xxvii, 3,
3. Miserabilis Praetextatus, homo sacrilegus, et idolorum cultor, solebat ludens beâto papœ Damaso dicere : « Faclte me Romanae urbis episcopum, et ero protinus christianus. » Hieron., Ep, 38, p. 3i0.
sur sa poitrine ejt le nom du Christ sur ses lèvres , on était polythéiste par les mœurs. Le christianisme en effet n'avait accompli que la moitié de sa tâche avec Constantin ; il était devenu le second culte de l'État, il s'était donné une hiérarchie puissante et marchait à grands pas vers la domination religieuse exclusive; mais il n'avait point pénétré dans les mœurs : sa seconde mission, la plus difficile peut-être, était de s'assimiler la société qu'il avait conquise. Il fallait, pour y parvenir, faire descendre une âme chrétienne dans ce corps social façonné par le paganisme, et qu'un christianisme superficiel était impuissant à transformer. Les chrétiens sérieux sentaient la nécessité d'une réforme, et dans le clergé lui-même plus d'un la demandait, tout en, s' accommodant des abus. Elle devait venir du dehors. Un souffle parti de l'Orient sembla l'avoir apportée sur les collines du Tibre, ou du moins en avoir semé quelques germes en passant. C'est l'histoire de cette tentative que j'entreprends d'esquisser dans les pages qui vont suivre : si elle ne réussit pas complètement, elle ouvrit du moins un . horizon , elle dévoila des misères , elle émut de nobles cœurs, et ceux qui la tentèrent sont dignes à tous égards du souvenir respectueux de l'histoire.
Vingt-cinq ans environ avant le pontificat de Damase, et vers l'an 341 , Rome reçut dans ses murs un hôte