LIVRE VIIJ
leurs Jean n'était peut-être pas encore hérétique quand je communiquais avec lui. Vous devez savoir que c'est la peste qui fait le pestiféré \ » Cette épigramme adressée à l'Hippocrate des chrétiens ne changea rien à ses mauvaises dispositions, et Isidore ne sortit point de ce cercle vicieux : « Vous avez communiqué avec lui, donc il n'est pas hérétique, ou vous êtes hérétique vous-même; à moins que vous ne vous plaigniez faussement, et que vous ne soyez un calomniateur. » Les moines sentirent qu'ils étaient condamnés d'avance, et le départ d'Isidore les laissa dans la plus grande consternation.
La paix sortit cependant du sein même de la guerre, et les artifices de Jean ne servirent qu'à l'envelopper dans les rets qu'il avait si ingénieusement ourdis. La mission d'Isidore n'était pas encore terminée quand Théophile changea brusquement de drapeau : origéniste déclaré et persécuteur, il se trouva, sans transition aucune, anti- origéniste plus déclaré encore et plus persécuteur. Ces sortes d'évolutions soudaines étonnaient moins en Orient qu'en Occident, soit à cause de Tesprit d'intrigue qui travaillait l'Église orientale sur une plus grande échelle, soit à cause de la mobilité des caractères. Le patriarche d'Alexandrie avait-il reconnu,^ par une illumination spontanée de la Conscience, qu'Origène, très-bon, très-utile entre les
1. Audivit ab omnibus : « Communicavimus, nihil de hœresi suspicantes. » Hac enim ratione œgrotare non debebit, qui ante aegrotationem sanus fuit. Hieron., Ep. 38, p. 332.
mains des savants, offrait un vrai danger pour les ignorants ; que les besoins de l'âme ne sont pas les mêmes pour tous les esprits; et qu'un pasteur clairvoyant écarte du sentier des simples la pierre d'achoppement qu'éviterait le philosophe ou le théologien? Peut-être: mais à côté de ce motif respectable, l'histoire nous en révèle d'autres qui le sont moins. Théophile n'avait pas vii sans une profonde jalousie s'élever au-dessus de toutes les gloires de l'Orient celle du prêtre d'Antioche, qui, sous le nom de Jean Chrysostome ou Bouche d'Or S devait bientôt monter au siège épiscopal de Constantinople, désigné par le vœu pubHc et appelé par l'empereur ^ En examinant, avec Tœil perçant de la haine, les œuvres de cette nouvelle idole de la Syrie et ses titres à une si prodigieuse fortune, Théophile constata que ses livres contenaient des traces d'origénisme, traces innocentes, il est vrai, et qui n'altéraient en rien l'orthodoxie de Chrysostome; mais celui-ci prêtait le flanc aux accusations , en professant pour le grand docteur alexandrin une estime qu'il eut rougi de dissimuler. Théophile, qui tenait déjà les fils d'une intrigue ténébreuse, ourdie contre son élection au sein de la ville impériale, vit là une arme propre à ruiner ce rival et une occasion de jouer lui-même un rôle ^ Il changea donc de thèse, et> abjurant son rôle
1. On peut consulter, au sujet de Télection de Jean Chrysostome à Constantinople, mes Nouveaux récits de l'Histoire romaine du v' siècle : Trois ministres, etc., Eutrope.
2. Sur le talent des patriarches d'Alexandrie en fait d'intrigues électorales , voir, outre mes Nouveaux récits , le livre II du présent ouvrage, p. 90 et suiv.