LIVRE lî. ki
émouvoir une jeune imagination, se gravèrent profondément dans la sienne ; il se les représentait encore, au bout de cinquante ans, dans toute leur vivacité première. Jérôme ne passa point son adolescence dans une ville aussi licencieuse que Rome sans que ses mœurs en ressentissent quelque atteinte. « 11 eut à déplorer, nous dit-il , plus d'une chute et plus d'un naufrage*. » Son père l'arracha à ces dangereuses séductions en l'envoyant à Trêves, où résidait l'empereur Valentinien, peut-être pour l'attacher aux offices de ce prince, ou l'enrôler dans lamih'ce cohortale du prétoire; mais les travaux administratifs étaient peu du goût de Jérôme, qui employa le temps de son exil à copier des livres de controverse religieuse. 11 saisit enfin une occasion de revenir à Rome pour y recevoir le baptême, et regagner ensuite Aquilée, sa métropole d'originel Pendant ce second séjour, suivant toute apparence, Jérôme se trouva mêlé à une aventure qui* fit grand bruit. 11 y avait alors dans la capitale de l'empire d'Occident une jeune femme chrétienne, originaire d'Espagne, dont la famille, émigrée à Rome depuis quelques générations, avec une prodigieuse fortune, était entrée dans le patriciaipar de hautes alliances et avait même donné un consul à l'année 341. Cette jeune femme se nommait Mélania, et, sous une forme affectueuse et familière, Mélaniset Mélanium, suivant
1. Lubricum adolesceutiae iter, in quo et ego lapsus sum. Hieron., Ep. 7, p. il. — Id., Ep. 30, p. 242.
2. Hieron., Ep. 44, p. 19. — Ghristi vestem, in Romana urbe, suscipiens. Id., Ep. 16, p. 22.
un usage grec introduit dans la langue latine. Tout était passion chez cette fille de Tlbérie^ et sa dévotion avait un caractère non moins impérieux, non moins exclusif que son amour ou sa haine. Mariée de bonne heure à un homme d'un grand nom resté inconnu, elle en avait eu trois enfants; mais elle atteignait à peine sa vingt-troisième année quand elle le perdit subitement, et son deuil n'était pas achevé , que les deux aînés de ces enfants, frappés à leur tour, allaient l'un après l'autre rejoindre leur père dans la tombée Ces coups terribles ne l'écrasèrent point. On ne la vit pas tomber, comme toutes les mères, dans une douleur fu- . rieuse et désespérée, nous dit un de ses biographes.: elle ne pleura point, elle ne s'arracha point les cheveux; se relevant de toute sa hauteur, elle s'avança, les bras étendus, vers le crucifix, l'œil sec et le sourire sur les lèvres. « Seigneur, s'écria-t-elle , je vous remercie d'avoir brisé tant de liens qui me retenaient loin de vous : je suis libre maintenant de vous servir M »> Cette scène se passait à la campagne, à plusieurs lieues de Rome. Sans perdre un instant, elle envoya tout disposer à la ville pour des obsèques dignes de son rang, fit placer les trois corps dans un même cercueil, et s'achemina avec eux vers le monument de sa maison, tenant son plus jeune fils entre ses bras. Elle fit ainsi son entrée à Rome, et, selon le mot d'un con-
1. Calente adhuc mariti corpuscule et necdum humato, duos simul perdidit fllioâ. Hieron., J?p. 22, p. 58.
2. Lacrymse gutta non fluxit, stetit immobilis, et ad pedes advoluta Christi, quasi ipsum tenerèt, arrisit : « Expeditius, inquit, tibi serviturà sum, Domine,* quia tanto me onere liberasti. » Hieron., 1. c.