‹ Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l'émigration romaine ..., Volume 1Chapitre 53 sur 255 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

peu à peu 'à la vie solitaire, qui fut régularisée par la suite \

Quelle que fût l'origine de la philosophie monacale, les trois Occidentaux, devenus hôtes de l'un des couvents de Chalcide , n'étaient guère préparés à la vie qu'elle imposait : la réclusion, le jeûne et le travail manuel sous un climat dévorante Jérôme, déjà malade, s'y affaiblit graduellement. En proie à un abattement de corps et h une langueur d'esprit qui ne le quittaient pas, il était, dit-il, en danger de s'éteindre, et ne se souvenait presque plus de lui-même. Un coup soudain lui enleva ïnnocentius, emporté par une fièvre violente. Il perdait en lui, suivant ce mot touchant d'une de ses lettres, « un de ses yeux et le frère de son âme *. » La plaie de son coeui* n'était pas encore fermée quand la mort d'Ëylas la rouvrit ^ Jérôme restait seul, pi-esqiie aussi mort q[ue les deux amis à qui ses mains venaient de donner la sépulture.

Ces pertes et le sentiment de sa solitude absolue semblèrent imprimer une secousse à son corps comme à son âmej les forces lui revinrent en apparence, mais un mal caché le minait. Pour être plus seul encore et se nourrir à loisir, de sa tristesse, il quitta le couvent et courut s'enfoncer dans la partie inhabitée du désert. L'idée de l'enfer le poursuivait; il s'ima-

1. Nam quoniam fugientes christiani in montibus et selitaâinibus ac silvis commorabantur, huic'viTendi ration! paulatim asanerenint* Sozom., ùbi âap.

2^ Et ânoMn oeùlid nntim perdidi ; Ibnocentium enini partem anime iti^ tependnus febrium ardor abstraxit. Hieron., Ep. 1i p^ 2.

3; Nccdtim obductam recidit ciWitriceni. Hieton., loc. laud.

ginait que Dieu avait frappé ses compagnons pour le punir et le rendre au repentir de ses crimes. Ce fut le prologue d'un drame intérieur dont il nous a raconté les effrayantes péripéties, et qui conduisit presque à la démence ce grand et sublime esprit. Il faut l'entendre exposer lui-même, dans des pages éternellement belles, des émotions qu'une imagination comme la sienne pouvait seule ressentir et qu'un talent comme le sien était seul capable d'exprimer.

« Retiré dans cette vaste solitude, toute brûlée des ardeurs du soleil, je me tençiis à part des hommes, nous dit-il , parce que mon âme était remplie d'amertume. Le sac dont j'étais couvert avait rendu mon corps si hideux qu'il faisait horreur aux autres, et ma peau devint si noire qu'on m'eût pris pour Un Éthiopien ^ Je passais des journées entières à verser des larmes, à jeter des soupirs, et quand, malgré moi, j'étais forcé de céder au sommeil qui m'accablait, je laissais tomber sur la terre nue un corps tellement décharné qu'à peine les os se tenaient les uns aux autres *. » *

Dans son exaltation fébrile , il voyait se dresser devant lui, avec les souvenirs de sa jeunesse, l'image de Rome% de ses splendeurs, de ses voluptés eni-

1. Horrebant sacco membra deformiaf et squalida cutis situm iËthiopicse carnis obduxerat. Hieron., Ep. 18, p. 30.

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