‹ Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l'émigration romaine ..., Volume 1Chapitre 54 sur 255 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

vrantes. Vainement redoublait -il de macérations et de jeûnes pour écarter ces dangereuses obsessions : plus il les combattait plus elles le poursuivaient, comme si elles se fussent acharnées à le vaincre.

« Hélas ! s'écrie-t-il dans un morceau justement célèbre, j'avais le visage pâli par les jeûnes, et mon âme se sentait brûlée des ardeurs de la concupiscence au sein d'un corps déjà refroidi. Ma chair n'avait pas attendu la destruction de l'homme entier, elle était déjà morte, et les passions bouillonnaient encore en moi ^ Nq sachant plus où trouver du secours, j'allais nàe jeter aux pieds de Jésus, je les baignais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je tâchais de dompter cette chair rebelle par des semaines entières d'abstinence. Je me souviens d'avoir souvent passé le jour et la nuit à crier en me frappant incessamment la poitrine, jusqu'à ce que le Dieu qui commande à la tempête ordonnât à mon âme de se calmer. Je n'approchais plus de ma cellule qu'avec peine, comme si elle, eût connu mes pensées, et, plein décolère contre moi-même, je m'enfonçais dans le désert. Si j'apercevais quelque vallée sombre, quelque montagne abrupte, quelque rocher escarpé, c'était le lieu que je choisissais pour aller prier et en faire la prison de ce misérable corps *.

1. Pallebant ora jejuniis, et mens desideriis œstuabat in frigido corpore, et ante hominem suum jam in carne praemortua, sola libidinum incendia bulliebant. Hieron., Ep. 18, p. 30.

2. Ipsam quoque celiulam meam, quasi cogitationum mearum consciam pertimescebam. Et mihimet iratus et rigidus, solus déserta penetrabam, sicubi concava vallium, aspera montium, rupium prserupta cernebam.

Dieu m'est témoin qu'après avoir ainsi répandu beaucoup de larmes, après avoir longtemps tenu les yeux élevés au ciel , je croyais me voir transporté au milieu du chœur des anges; alors, rempli de confiance et d'allégresse, je chantais au Seigneur : Nous courons après vous à l'odeur de vos parfums ! »

Contre ces impurs fantômes, reste des égarements de )a jeunesse, Jérôme invoqua une passion plus noble et chez lui plus impérieuse, l'étude : il s'imposa la tâche d'apprendre l'hébreu. Un Juif converti, devenu moine dans un des monastères voisins, s'offrit à lui servir de maître, circonstance qui le ramena vers les zones habitées du désert. Le travail qu'il entreprenait le rebuta d'abord ; il ne s'y mettait qu'avec dégoût. Si la langue hébraïque le choquait par sa rudesse et l'âpreté de ses aspirations gutturales, le génie hébraïque l'offensait bien davantage encore par ses inégalités, par l'absence de cette beauté harmonieuse dont le génie grec et laiin avait créé les types immortels ^ Ces modèles étaient là, sous ses yeux, roulés dans sa chère bibliothèque ^ , dont il ne s'était pas séparé même au milieu des lions et des serpents ; il y courait non sans éprouver de remords, comme si la préférence qui l'en-

ibi mese orationis locus, ibi illud miserrimsB carnis ergastulum. Hieron., Ep. 18, p. 30.

1. Ad quam (meatem) edomandam, cuidam fratri qui ex Hebrseis crediderat, me in disciplinam dedi, ut post Quintiliani acumina, Ciceronis fluvios, gravitatemque Frontonis, et lenitatem Plinii, alphabetum discerem, et stridentia anhelantiaque verba meditarem. Hieroa., Ep. 95, p. 774.

î. Bihliotheca, quam milii Rom» summo studio ac labore coofeceramt carere non poteram. Hieron., Ep, iS, p. 42.

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