LIVRE II
Etait-ce vision? était-ce rêve? Jérôme, dont la puissante imagination savait donner un corps aux plus vagues illusions de la pensée, se le demanda plus d'une fois, et heureusement pour sa gloire et pour celle du christianisme occidental il finit par n'y voir qu'un rêve; mais l'envie resta plus crédule que lui. A mesure que sa renommée s'étendit, que son talent, nourri des fortes études profanes et qui en portait le cachet, s'éleva et domina tous les autres, la tourbe des esprits médiocres et jaloux cria plus fort au parjure, et vint lui opposer impudemment à lui-même son rêve comme une vision*.
L'esprit de Jérôme "se rasséréna peu à peu : il s'arrangea une vie d'études entremêlée de pratiques d'ascétisme; il vit plus fréquemment Évagre, qui lui apportait des livres et lui procura des scribes pour en prendre copie sous ses yeux ; lui-même enfin se mit à compiler des matériaux pour plusieurs ouvrages qu'il rédigea plus tard. Quelques religieux occidentaux, conduits à Chalcide par une vocation semblable à la sienne, et chez qui le goût des lettres n'était pas éteint, se réunissaient à lui de temps à autre pour lire et pour
bus cunctis oculos aperio, tanto lacrymarum imbre perfusos, utetiam incredulis fidem facerem ex dolore. Hieron., £i9. 18, p. 43.
1. Audistis, quam novum, quam honorificum juramenti sui exposuerit geiius, résidente in tribunalibus Judice Christo, assistentibus angelis.... Kevelatio... perjuria.... Ruf. in Hieron, y ir, p. 414.
converser. On aime à se figurer, sur cettg limite de la terre habitable, cette petite académie de moines, djppt les jardins étaient le désert, agitant en facQ d'une cellule les plus graves questions de la destinée hu^ maine. Ce fut pour Jérôme une époque de douce quiétude qu'il regretta souvent au milieu des traverses de s^ vie, Cependant il lui manquait un ami, un amj vrai, un frère dans lequel il pût verser avec assurance toutes les émotions de son cœur, car ÉyagreS attentif d'ailleurs à tous ses besoins, n'était point cela pour lui. 11 songea d'abord à Rufin. Ce comp^^gnon de sa jeunesse, après s'être fait ordonner prêtre dans Aquilée, était parti pour l'Egypte, où il avait rencontré 1\Iélanie, en compagnie de laquelle il avait visité les solitudes de Nitrie et de Thèbes% et on attendait incessamment leur arrivée h Jérusalem. Voilà ce que Jérôme apprit d'un de ces prêtres qui circulaient d'église en église et de monastère en monastère, colportant les nouvelles et les lettres. Il écrivit donc h Rufin pour le supplier de venir à Chalcide visiter un ami qui ne l'avait point oublié ^ ; ne recevant point de réponse , il écrivit de nouveau par l'intermédiaire du gouverneur de la province, mais sans plus de résultat *.