LIVRE II
Sa pensée alors se tourna vers le pacifique et timide Héliodore, qui l'avait si prucjemoiçnt quitté au moment d'affronter le désert : il espéra le gagner cette fois par une peinture irrésistible des dangers du siècle et des ravissements de cette solitude qu'il avait eu le malheur de fuir. Recueillant toutes ses réminiscences classiques, il composa d'un style très-travaillé une épître exhortatoire dont l'effet trompa et dépassa tout à la fois son attente, car Héliodore ne vint pas, mais tout le monde dans les cercles chrétiens sut l'épître par cœur. Fabiola la récitait devant Jérôme lui r- même, quinze ans après, à l'ermitage de Bethléem. On voudrait, dans cette déclamation trop empreinte des procédés de l'école, distinguer aujourd'hui les passages qui excitèrent la dévotion des contemporains et l'enthousiasme des pieuses patriciennes de l'Aventin : on n'y trouve guère qu'une amplification outrée sur le principe fondamental de la théorie monastique, à savoir qu'il faut briser tous les liens naturels ou sociaux pour être à Jésus-Christ. C'est la doctrine que Mélanie avait mise hardiment en pratique, et l'on peut croire qu'elle n'était pas sans succès dans les familles mixtes, comme beaucoup de familles romaines, où le contraste des croyances religieuses entretenait des dissensions et de sourdes révoltes. Une école qui voulait changer de fond en comble les mœurs chrétiennes ne reculait pas non plus devant les sophismes : toutefois elle put s'apercevoir que l'exagération nuisait à son but, et la société fut en droit de reprocher aux nouveaux docteurs qu'ils voulaient, remplacer un mal par un autre.
76 SAINT JÉROxME.
(( Soldat efléminé, disait-il à Héliodore par allusion à son premier état, que fais-tu sous le toit paternel ? Oîi est le rempart, où est le fossé et l'hivernage sous la tente de peau? Tu te reposes, et la trompette divine a déjà retenti. Le grand Empereur arrive sur les nuées, il vient combattre le monde ; un glaive à deux tranchants sort de sa bouche : il court, il bouleverse, il détruit \ Et toi, tu ne quitterais pas ton lit pour la bataille, l'ombre où tu te tiens pour le soleil ! Lève-toi! le courage te rendra la force. . .
« Rappelle-toi le jour où tu t'enrôlas dans la milice du Christ. Enseveli avec le Sauveur sous le vêtement blanc du baptême, tu juras de le servir, de lui tout sacrifier, jusqu'à ton père et ta mère : tu l'as promis ! Verrais-tu ton père étendu à la porte sur le seuil pour t'empêcher de passer, passe sans verser une larme; passe,- tu es soldat, ton drapeau est là-bas : c'est la croix ^ Songe qu'être cruel pour les siens au nom du ciel, c'est être vraiment pieux, c'est sauver avec soi ceux qu'on aime. Lorsqu'un jour, le front couronné de l'immortel laurier, tu entreras, vainqueur des obstacles, dans la Jérusalem céleste, ta vraie patrie, devenu citoyen d'en haut avec Paul , tu obtiendras aussi pour ta famille le droit de cité, oh ! alors, souviens-toi de moi : rappelle-toi la voix qui t'a excité à vaincre I
1. Quid facisin paterna domo, délicate miles? ubi vallum? ubi fossa ubi hiems acta sub pellibus? Ecce de cœlo et tuba canit; ecce cum niibibus debellaturus orbem, Imperator armatus egreditur. Hieron., Ep. 5, p. 9.
2. Licet parvulus ex collo pendeat nepos ; licet sparso crine et scissis vcstibus ubera mater ostendat : licet in limine paler jaceat, per calcatum derge patrem... Hieron., Ep, 5, p. 7.