LIVRE If
« Ah ! je sais bien que des entraves puissantes te retiennent, et que tu les opposes à mes exhortations. Je ne suis pas insensible, crois-le bien : je n'ai point été engendré par les roches du Caucase, et le lait que j'ai sucé n'est pas celui des tigresses d'Hyrcanie. J'ai connu comme toi les épreuves, les séparations, les déchirements de l'âme ^ Je vois d'ici ta sœur, qui est veuve, se suspendre à ton cou, te retenir par ses embrassements, te défendre de partir. Non loin de là se tiennent les esclaves qui t'ont vu naître et grandir; ils te crient : « A quel maître allez-vous nous laisser? » Puis c'est ta nourrice cassée de vieillesse, ton précepteur qui eut pour toi des soins de père ; ils te remontrent que quelques jours à peine leur restent à vivre : (( que ne les laisses-tu mourir d'abord? » Ta mère aussi vient opposer à ton départ une sainte barrière, sa face ridée par les ans et cette poitrine aujourd'hui desséchée où tu puisas la vie ; elle fredonne peut-être pour t' arrêter ces mêmes chants dont le murmure t'endormait dans ton berceau ^.. Ami, bouche tes oreilles et fuis. Tu me diras sans doute que l'Esprit- Saint nous ordonne d'obéir à nos parents. Oui, mais il nous enseigne aussi que les aimer plus que le Christ , c'est renoncer au Christ. Pierre tira l'épée pour empêcher le Sauveur de mourir, et le Sauveur condamna sa
1. Non est nobis ferreum pectus, nec dura praecordia; non ex silice natos Hyrcanœ nutriere tigrides. Et nos per ista transi vimus. Hieron., Ep. 5, p. 7.
2. Forsitan et Iaxis uberum pellibus mater, arata rugis fronte, antiquum referens mamm» lallare, congeminet. Hieron., ul). sup.
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lâche précaution comme un sujet de scandale. Paul voulait aller à Jérusalem, où la prison l'attendait; les fidèles de Césarée essayent de l'en dissuader : « Non, non, leur répond-il, vous tenteriez en vain d'affaiblir mon cœur ; je suis prêt à tout souffrir pour la gloire de mon DieUi » Voilà la règle du chrétien. Si nos proches croient véritablement, ils nous soutiendront; s'ils ne croient pas, nous dirons avec l' Esprit-Saint : « Que les morts ensevelissent leurs morts * 1 »
« Le monde a une parole pour répondre aux miennes î « Ces grands préceptes, dit-on,sont bons pour le martyre; mais ici il n'est pas question de martyre. » Ah ! mon frère, l'état du chrétien n'est-il pas un martyre perpétuel? Les persécutions qu'aperçoivent les yeux ne sont pas les plus redoutables pourl'âme. L'ennemi tourne incessamment autour de nous comme un lion rugissant, et nous nous flatterions d'être en paix 1 II guette le riche, il épie le pauvre, et lorsque tu t'étends molle^ ment pour dormir, tu es déjà sa proie... Vois, chrétien timide, comment le ciel jette sur nous ses filets. Un publicain est à son comptoir; le maître fait un signe : le publicain se lève et part. Pour le suivre, un autre abandonne sa barque et sa pêche, et toi, tu veux respirer dans des villes, habiter sous des galeries de marbre ! Quand le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête, tu prends le nom de moine, et tu vis dans la foule ! Celui qui te parle, ô mon frère, est un échappé du naufrage, qui signale du bord les écueils : là est
1. Si credutit in Christùtti, faveant mihi pro ejus nomine pugnaturo; si non credunt, mortui sepeliant mortuos 6uo8. Hieron., Ep» 5, p. 7.