PRUDENTE RÉSERVE
Dès son arrivée, il paraît avoir jugé la situation 'du premier coup d'oeil, et c'est, sans contredit, une des circonstances où il est permis d'apprécier le plus clairement le fond de son caractère. Cet homme, qui dans les choses de l'esprit était un enthousiaste, devenait dans la pratique de la vie réfléchi, prudent, timide même. A sa place, un ambitieux eût saisi l'occasion au vol. Rien à ce moment n'était plus facile pour l'auteur des Lettres d'an cultivateur, pour l'ami de Lafayette, de Target, de Brissot, que de se faire une belle place dans les rangs des patriotes; ils eussent accueilli comme un frère le vertueux et sensible écrivain. Mais une fois engagé dans la voie fatale, qui sait s'il eût pu s'arrêter? Dans ces années terribles où tout homme public dut bientôt choisir entre le rôle de victime et celui de bourreau, que de gens, en d'autres temps honnêtes et doux, cédèrent à une sorte de vertige ou à une honteuse frayeur, et devinrent des monstres ou de lâches complaisants !
Le bon sens de Crèvecœur l'écarté heureusement de la voie périlleuse. Il n'a pas même l'idée de venir à Paris; aussitôt débarqué, il rappelle ses deux fils, qui finissaient leur éducation dans la pension Lemoyne, et va s'établir en Normandie, chez son père, où il vit dans la retraite. Il reste peu de
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traces de sa correspondance d'alors '; ce qui en subsiste le montre vivant au jour le jour, sans projet arrêté, mais décidé à rester dans l'ombre. Il passe à Pierrepont une partie de 1791 et ne quitte qu'à regret cette paisible retraite, à la suite de quelques dissentiments avec son père.
C'est à Paris qu'il vient alors s'installer, mais il continue à se tenir à l'écart et ne cherche qu'à se faire oublier. Il était du reste toujours consul et avait réussi à obtenir des prolongations de congé successives, dont la dernière expirait en avril 1792. Il les devait probablement à l'influence de Lafayette; aussi quand ce dernier a quitté le commandement de la garde nationale et que, bientôt après, il est envoyé sur la frontière, la tolérance du ministère envers Crèvecœur prend fin tout d'un coup. En février 1792, Bertrand de Molleville, ministre de la Marine, lui enjoint de regagner son poste; il répond, le 10 du même mois, qu'il'a la fièvre depuis trois semaines et qu'il partira sitôt qu'il sera rétabli. Mais bientôt il se ravise et, le 1 5 février-, écrit au ministre que l'état de sa