EXPULSION DES ANGLAIS I J
satisfaction de conscience que de popularité. Depuis quelque temps déjà, Crèvecœur avait placé l'aîné de ses fils dans une grande maison de banque anglaise de Paris, dirigée par un nommé Walter Boyd'. Mais les mesures rigoureuses édictées par la Convention contre les Anglais domiciliés en France- forcèrent Boyd à fuir précipitamment.
Crèvecœur craignit peut-être qu'employé dans une maison anglaise et portant un nom d'apparence étrangère, son fils ne fût inquiété à Paris, Toujours est-il qu'il fit partir Ally pour le Havre oi^i son frère Louis l'accompagna^. Placés tous les deux chez un négociant américain, ils attendaient qu'une occasion favorable leur permît de quitter la France, d'où la tendresse inquiète de leur père voulait les éloigner à tout prix. Celui-ci aurait bien désiré les voir se réfus^ier aux Etats-
1. Il en est question dans la correspondance de Gouverneur Morris. Le siège de la maison était rue de Grammont, n° 9. La raison sociale était Boyd, Ker et C'e.
2. Décrets des 7 septembre et 10 octobre lygS, portant emprisonnement et confiscation.
3. Nous avons le certificat d'hospitalité délivré le 28 vendémiaire an II (19 octobre 1793) par la municipalité du Havre à Philippe-Louis Saint-John, originaire des États- Unis, en France depuis cinq semaines. Il arrivait de Paris, mais il ne fallait pas avoir l'air d'émigrer.
lyQ ALLY A HAMBOURG
Unis où ses vieux amis les auraient reçus à bras ouverts; mais la mer était alors infestée par les pirates algériens, puis il régnait en Amérique une certaine fermentation causée par les événements d'Europe. Ally profita donc d'une occasion qui se présenta et, vers la fin d'octobre, il s'embarquait pour Hambourg, muni de quelques lettres de recommandation plus commerciales que personnelles. Il eut le bonheur d'y trouver un négociant nommé Barbazan, originaire de Bordeaux, mais naturalisé Américain, qui l'accueillit comme un fils, l'initia aux affaires et lui donna le moyen d'entreprendre quelques spéculations heureuses. Au bout de peu de temps, ce jeune homme de vingt et un ans put non seulement subvenir à ses besoins, mais même faire parvenir en France un peu d'argent qui fut d'un grand secours pour toute la famille.
A Lubeck, le nom de son père et le souvenir des Lettres d'un cultivateur procurèrent à Ally les bons offices d'une honorable famille du pays qui l'accueillit avec la plus affectueuse cordialité et lui fit faire plusieurs connaissances agréables et utiles. Ce fut pour le vieil auteur un dernier succès bien inattendu, et qui le toucha jusqu'au fond de l'âme.
Il écrivait très fréquemment à son fils et sa correspondance a été conservée. Ses lettres étaient envoyées à Ally par l'entremise d'un négociant américain de Paris , J . Swan ' . Crèvecœur gardait la plus grande circonspection, la prudence l'exigeait impérieusement ; aussi ses lettres sont-elles fort obscures ^, et il est bien certain que, tombées aux
1. De la maison Dallaid, Swan et C's. Cette maison, qui faisait de grands transports maritimes pour le compte du gouvernement, avait des facilités particulières pour ses corresdances.
2. Cette correspondance comprend soixante-quatorze lettres, du 29 novembre 1793 au 19 septembre 1794, toutes en anglais et numérotées. Elles sont adressées à Ally sous son nom de William-Alexander Saint-John, ou sous le pseudonyme de William Hastings. A partir du 14 février 1794, Crèvecœur redouble de précautions. Ainsi le no 21 est daté du comté d'Orange; le 22, de Fine Hill (son ancienne plantation). Ace moment apparaissent les noms indiens de Cahio- ^i Harra, de Tewenissa, de Mataxen, qui désignent Crèvecœur, Ally, Otto. Le vieux Sachem, c'est son père; le Potowmack, l'Elbe, Clintarf, l'Angleterre. Au mois de juin, il continue à dater des Etats-Unis, variant presque chaque fois : New- Haven, New-Port, Providence, Oswego, etc. De plus, il antidate d'une année; ainsi, le n° 5i est daté de New-Haven, 14 juin 1793, au lieu de 1794; ou bien il change le mois : le n° 60 est daté d'Oswego, 28 février, au lieu du 28 juillet. Sans les numéros d'ordre, fort imparfaitement déguisés par des zéros (61,000, pour 61), il eût été absolument impossible de faire un classement quelconque. Il est fort peu aisé de déchiffrer cette correspondance remplie d'abréviations, d'initiales et de pseudonymes. Le lecteur jugera, d'après les
l8o CORRESPONDANCE
mains d'une police soupçonneuse, elles eussent fortement compromis leur auteur, précisément à cause des précautions exagérées et un peu puériles auxquelles il avait recours '. Mais si toutes les nouvelles sont enveloppées des formules les plus étranges, rien du moins n'arrête les effusions paternelles de l'écrivain; ses lettres ont un naturel et une chaleur de cœur bien rares dans ce temps, «k* »^' oia le langage d'un^ sensibilité ampoulée gâte généralement l'expression des sentiments les plus vrais. On suit toutes ses anxiétés; les nouvelles manquent-elles? il ne vit plus, il se forge mille chimères; mais aussi quelle joie, quelle expansion quand une lettre vient calmer ses craintes !
En dehors de ce point de vue tout intime, cette
quelques exemples que nous en donnons plus loin, des difficultés d'interprétation que nous avons rencontrées. Trop souvent la clef nous a échappé, et nous y perdons certainement quelques détails intéressants sur l'histoire anecdotique du temps.
1. Les réponses étaient plus dangereuses peut-être que les lettres. Aussi Crèvecœur enjoignait-il à son fils la plus grande circonspection, non seulement dans ses lettres, mais même dans ses conversations. « Olto m'assure, écrivait-il le 9 décembre i 793, que, sans qu'il puisse l'expliquer, tout ce qui se passe à l'étranger, tout ce qui s'y dit, même les choses les plus futiles, les conversations, les toasts, est connu du gouvernement. »
M. DE LAFOREST ïUl
correspondance est loin d'être sans intérêt, et nous allons en extraire ce qui nous a paru de nature à mériter l'attention.
M. de Laforest, comme on l'a vu au précédent chapitre, remplissait par intérim les fonctions de consul général aux Etats-Unis pendant que Crèvecœur était à New-York. Il avait été nommé titulaire de ce poste le 2 mars 1792 et, le 19 novembre de la même année, il avait été révoqué comme tous les autres agents. D'après une lettre écrite par lui au ministre le 29 septembre 1793 S il avait reçu notification de la nomination du citoyen Dupont- au consulat de Philadelphie et delà réunion du consulat général à la légation ; il avait fait la remise du service de Philadelphie à Dupont et conservé la gestion du consulat général jusqu'au 12 juillet, sur la demande du nouveau ministre, le célèbre Genest-\ Il s'était embarqué pour la
1. Archives des Affaires étrangères. Carton du consulat de Philadelphie.
2. Beau -frère de Brissot (Rapport de Robespierre à la Convention du 27 brumaire an II). Il ne faut pas le confondre avec Victor Dupont , fils de Dupont de Nemours, qui fut aussi employé aux États-Unis comme premier secrétaire et commeconsul àCharlestown,puis à Philadelphie(IVIasson,333)
3. Ce n'est pas tout à fait ce que dit M. Masson. Nous croyons qu'il n'a pas eu connaissance de la lettre ci-dessus.