VIE DE CAMPAGNE
rade où chacun prend au sérieux un rôle si loin de ses anciennes habitudes.
Cette vie , du reste , était devenue celle de beaucoup de familles. Jamais les maisons de campagne des environs de Paris n'avaient été aussi peuplées'. C'est qu'aussi, sauf quelques nouveaux enrichis, tout le monde était à peu prés ruiné. Heureux encore ceux qui n'avaient à regretter que la perte de leur fortune ! tant d'autres pleuraient des parents, des amis victimes de la Terreur! tous, découragés, inquiets, cherchaient quelque coin ignoré, pour vivre économiquement des débris sauvés de leur aisance passée, en attendant les événements.
C'est là un côté assez peu connu de la vie de cette époque, et l'on nous permettra de compléter par quelques- citations le tableau que nous avons ébauché.
Nous trouvons, dans les correspondants de Crévecœur, trois personnes dans des positions sociales différentes, vivant toutes les trois à la campagne.
1. Il n'en était pas tout à fait de même dans ie reste de la France. « Les chicanes dont vous parlez, écrivait Otto le i8 décembre 1796, ne sont pas à craindre dans une terre rapprochée de Paris ; les agents du gouvernement ne sont despotiques et insolents qu'à une grande distance du centre. »
Voici d'abord la grande dame , la comtesse Charles de Damas. Moralement , c'est la plus malheureuse de toutes : elle a subi un long emprisonnement ; ses parents sont morts ou dispersés. Mais au point de vue matériel elle est moins à plaindre; elle est gênée sans être pauvre. Elle peut encore passer quelques mois à Paris, donner à sa fille une éducation soignée. Elle écrit en janvier 1798 de sa maison de Livry :
Je ne vous ferai point 'de détails sur ma ferme...; j'ai recueilli cette année dix septiers de blé et deux mille de foin. . . ; j'ai de tous les genres de culture, des vignes, un beau potager ; chaque instant est marqué par un soin nouveau et une production nouvelle..; mais il a fallu tout créer, tout ordonner. Ce bien avait été négligé, mal administré...; j'ai très peu de domestiques, ce qui aide à être bien servi; mon ci-devant cocher Moreau est devenu mon laboureur, il conduit la charrue tout aussi bien qu'il menait un phaéton, et il se plie comme moi aux événements qui ont diminué nos aisances. Il faut absolument que vous m'accordiez le plaisir de vous recevoir dans ma champêtre demeure, my dear sir, si toutefois je ne suis ni déportée, ni exportée, ni exilée, ni bannie, ni emprisonnée, ni guillotinée, etc., etc., quoiqu'il soit un peu étrange d'avoir tout cela à redouter lorsqu'on passe une moitié de sa vie à souffrir, l'autre à élever son enfant '... Ne me refusez pas