I. — LETTRES D'UN CULTIVATEUR AMERICAIN
Le nombre des éditions anglaises des Lettres d'an cultivateur montre quel fut le succès de l'ouvrage auprès du public britannique. Nous aurions voulu pouvoir mentionner quelques-unes des appréciations auxquelles il donna lieu dans les journaux et les revues; mais cette recherche, après un siècle d'intervalle, devient une tâche difficile, lorsqu'il s'agit surtout de périodiques étrangers. Nos indications seront donc assez limitées.
Signalons d'abord les articles publiés par le Monthly Kevicw dans ses numéros de juin, août et octobre 1782, articles qui ne sont qu'une suite de citations reliées par d'intéressantes réflexions. Le jugement du critique est très favorable à Crèvecœur. Sans lui attribuer un mérite littéraire auquel celui-ci n'a aucune prétention, il apprécie ses descriptions pittoresques de la vie du cultivateur, sor\ ton de sincérité et de simplicité, et enfin la saveur originale qui se dégage de tout le livre et qui est, croyons nous, plus sensible encore en anglais que dans la version française.
Le succès du livre ne manqua pas du reste de susciter des contradicteurs. Un érudit, bibliothécaire au British Muséum, le révérend Samuel Ayscough, prit la peine -d'écrire une brochure intitulée : Keniarks on the Ictters froni an anicrican f armer ; or a Détective of the errors of M. J. -Hector Saint- John ; pointing out the pernicious tendency of thèse letters to Great Britain. Londres, John Fielding , lySB, in-8, 26 pages'. D'après Rich, Ayscough regardait les Lettres d'un cul-
I. Nous avons inutilement fait rechercher à Londres cet opuscule, que l'on ne trouve même pas au British Muséum. Il est cité par Rich {BibliotheCa Americana «oral clans l'Alliboiies's Dictionary, dans le Dklionary de Joseph Sabin, etc.
tivaleur comme tendant à encourager l'émigration , et, pour infirmer la valeur des assertions de l'auteur, il lui reprochait d'avoir altéré la vérité en se présentant comme un Américain de naissance, descendant de puritains écossais, tandis qu'au su de tout le monde il était né en Normandie. C'était, il faut l'avouer, se montrer bien rigoureux pour un homme cjui n''avait pas eu la prétention d'écrire ses mémoires et avait seulement voulu donnera ses descriptions et aux réflexions qu'elles lui suggéraient un cadre d'imagination.
Franklin, qui jugeait l'ouvrage au point de vue américain, était du reste de l'avis d'Ayscough, en ce qui concernait son influence sur l'émigration. Il écrivait de Passy, le 17 mai 1783, au comte de Buchan : « Je ne puis vous donner de meilleurs renseignements que ceux qui se trouvent dans un livre récemment publié h Londres à peu près sous ce titre : Lettres d'un cultivateur de Pensylvanie, par Hector Saint- John '. »
Washington, quelques années plus tard, dans, une lettre où il appréciait divers ouvrages sur l'Amérique, disait que le livre de Crèvecœur contenait « beaucoup de renseignements utiles et intéressants sur la vie privée des Atnéricains et sur les progrès de l'agriculture , des manufactures et des arts dans ce pays. Cependant, ajoute-t-il, le tableau qu'il en donne, quoique peint d'après nature, est quelquefois paré de couleurs trop brillantes 2 ».
Près d'un demi-siècle plus tard, un éminent critique^ dans un article remarquable de VEdinburgh Kevieiv (octobre 1829), consacré à la littérature américaine ?, portait sur l'œuvre de Crèvecœur un jugement très flatteur et longuement déduit. Il apprécie avec une rare sagacité le caractère de Técrivain;