‹ Saint John de CrèvecœurChapitre 259 sur 330 · Cultivateur américain · texte numérisé non relu

Cultivateur américain

4. Correspondance de Grimm. Edition Tourneux, tome XIV, p. 88.

« Cependant, ajoute-t-il, comme il n'y a pas dans son style la plus légère trace d'affectation, de recherche ni de déclamation, l'air un peu étranger et le goût de terroir qui se fait sentir dans sa manière d'écrire ne lui nuit point du tout et ajoute même encore à la vérité de son expression... Il ne peint que ce qu'il a vu, il n'exprime que ce qu'il a senti; il revient très souvent sur les mêmes idées, mais elles sont si attachantes et si importantes qu'on y revient sans peine avec lui '... »

Le Journal de Paris (7, 10 et 12 février 1785) publia trois grands articles, accompagnés de longues citations qui donnent une idée générale de l'ouvrage, La Feuille du jour, l'Esprit des journaux, insérèrent aussi d'importants extraits. D'autres articles ont sans doute échappé à nos recherches.

L'édition de 1787 eut autant de succès que la première, mais elle paraît avoir donné lieu à des appréciations moins nombreuses de la part des journaux. Le public n'était pas aussi blasé que de nos jours et n'avait pas encore eu le temps d'oublier les jugements portés en 1785. Beaucoup plus soignée que la précédente, augmentée d'un volume intéressant, cette édition fut promptement enlevée.

La Gazelle de France [i-] avril 1787), le Journal de Paris (27 avril), le Journal général de France (12 mai), le Mercure (i^r juillet), lui consacrent de courts articles qui rappellent seulement le succès de la première édition. Le Journal de Normandie (reproduit par VEsprit des journaux, de juillet, 33 1-333), donne un extrait assez étendu. Le Journal de Paris, dont le propriétaire, Cadet de Vaux, était fort lié avec Crèvecœur, insère trois articles avec de longues citations (17, 21 et 27 août).

« De tous les ouvrages qui ont paru sur l'Amérique, lit-on au début du premier article, ce sont peut-être les Lettres d'un cultivateur américain qui ont eu le plus de succès. Quelle en

I. Correspondance littéraire adressée à S. A. I. Mgr le Grand-Duc aujourd'hui Empereur de Russie..., par J. -F. La Harpe. Paris, an IX. In-S". Lettre 21 3, tome IV, p. 278.

est la cause ? Nous croyons qu'il faut l'attribuer surtout au talent singulier qu''a cet écrivain de faire passer toutes ses affections dans l'àme de ses lecteurs. Ces affections sont vives, pleines et abondantes. C'est un ami qui parle avec effusion de ses amis, de ses compatriotes, de son peuple chéri; aussi se fait-il pardonner ses incorrections et sa verbeuse prolixité. Il intéresse, il fait même quelquefois couler des larmes '. »

Ces extraits suffisent pour donner une idée du jugement des critiques contemporains.

On peut encore citer quelques recueils littéraires qui ont parlé avec un certain développement des Lettres d'an cultivateur, tels que la Bibliothèque d'un honinie de goût, par Barbier et Desessarts, 1808, t. IV, p. 442; — la Bibliothèque universelle des voyages, par Boucher dç La Richarderie, t. VI, p. 6 [-63. Leurs appréciations sont toutes favorables.

Il ne faut pas croire cependant que les Lettres d'un cultivateur aient complètement échappé à la critique. Citons ce que dit à ce propos M. Weiss dans la notice, très bienveillante d'ailleurs, qu'il a consacrée à Crèvecœur [Biographie Michaud] :

« Les peintures ravissantes qu'on y trouve (dans les Lettres d'un cultivateur) du climat de l'Amérique et du bonheur dont jouissent ses habitants contribuèrent beaucoup à tourner les idées vers cette terre de promission , et Ton sait que plus de cinq cents familles françaises allèrent, sur la foi de Crèvecœur, chercher la félicité sur les bords de l'Ohio; mais les nouveaux colons, trompés dans leur attente, périrent pour la plupart de faim ou moururent de la fièvre... Lézay-Marnésia qui, plus que personne, avait été l'admirateur de Crèvecœur, le juge sévèrement dans les Lettres écrites des rives de l'Ohio. Cependant il convient qu'il y a des morceaux charmants dans l'ouvrage de cet écrivain exagérateur. Volney, plus positif, plus froid, et par conséquent meilleur observateur que Saint-John, tourne aussi en dérision, dans son Tableau

1 . Reproduit par Desessarts clans : Les Siècles littéraires de la France, 4 vol. in-8'', I, p. 2 3 3.

du climat des Etats-Unis, le bonheur poétique chanté par le Cultivateur américain .. . »

Nous ne voulons certes pas entamer ici une discussion sur le plus ou moins de responsabilité qui peut incomber à Crèvecœur dans le malheur très réel des émigrants français. Il suffira de rappeler que lui-même, pendant vingt ans, avait été colon, et colon heureux; si ses imitateurs ont éprouvé des mécomptes, n'est-il pas assez juste de les attribuer à leur défaut d'aptitude, à leur crédulité, à leur imprudence, plutôt qu'à celui dont ils ont si maladroitement cherché à suivre les traces ? Crèvecœur n'a jamais prôné les colonies de l'Ohio , du Scioto, etc., affaires montées par des spéculateurs, contre lesquelles les agents français en Amérique cherchèrent toujours à prémunir leurs nationaux. Quant à M. de Lézaj, nous regrettons de n'avoir pu rencontrer nulle part son opuscule devenu fort rare ; mais, à défaut des Lettres écrites des rives de VOhio, publiées en 1792, nous avons trouvé dans la Correspondance diploniatique une lettre inédite, écrite aussi d'Amérique, et dont le ton est tout différent '. Elle est adressée au comte de Fleurieu ^ et datée de Bethléem le 10 septembre 1790.

La voici :

« Le plus grand succès, Monsieur le comte, justifie la grande démarche que j'ai faite. J'aurai l'honneur de vous en rendre un compte très exact immédiatement après mon arrivée sur l'heureuse terre que je vais habiter. En attendant, M. Wallcer, membre de la Compagnie, que je vous recommande avec tout l'intérêt que peut inspirer la plus vive reconnaissance, auquel je vous conjure de rendre tous les services qui dépendront de vous, vous instruira dans le plus grand détail de tout

1. Affaires étrangères. États-Unis. Correspondance diplomatique, 1790- 1791, n° 54. M. de Fleurieu avait communiqué cette lettre à M. de Montmorin, son collègue, le 2 février 1791-

2. M. de Fleurieu, directeur général des ports et arsenaux, savant marin très connu, fut appelé, le 2 7 octobre 1790, au ministère de la Marine, où il ne resta que sept mois.

ce qui a rapport à la colonie française qui s'établit sur les rives de rOhio. Donnez à ces récits votre confiance entière et soyez assuré que son langage sera celui de la plus exacte vérité. Les détracteurs de la vue la plus vaste et, sous beaucoup de rapports, la plus utile aux deux mondes, qui peutêtre, 5e soit présentée depuis longtemps aux hommes, sont bien coupables. Quand la tempête a tout détruit, ils ne veulent pas même laisser une planche qui porterait au port le plus fortuné.

. « Recevez l'assurance du tendre respect avec lequel, etc.

« Lézay-Marnésia. »

Il se proposait en ce moment de fonder un établissement du nom d'Aiglelis, dont les armes devaient représenter l'aigle américain tenant des fleurs de lis dans ses serres '. On voit à quel ton était alors monté son enthousiasme. Moins de deux ans après, il était désabusé et cherchait à revenir en France 2. C'est à son retour qu'il fit paraître les lettres dont parle M. Weiss, et chercha, fort injustement, à rejeter sur d'autres la responsabilité d'une folle équipée qu'aurait pu s'épargner un homme de cinquante ans.

Quant à Volney, nous avons déjà cité (chap. XII) ce qu'il dit du Cultivateur amcrkaln. C'est toujours la même accusation et nous n'y reviendrons pas.

Il est un autre écrivain, bien obscur celui-là, dont nous devons mentionner l'appréciation, parce qu'elle a donné lieu à une confusion assez bizarre.

Un certain Bayard, auteur d'un Voyage dans l'intérieur des États-Unis (Paris, an V, in-8), émet dans son introduction un jugement sur ses devanciers et en particulier sur Crèvecœur. « Il écrivit, dit-il, un roman très agréable que le docteur Franklin a pris la peine de censurer », et il ajoute une

! . Correspondance diplomatique. Dépêches de M. Otto, chargé d'affaires, du 28 septembre 1790.

Page 1