Ally venait d'épouser une demoiselle Mesnage de Cagny
que j'ai faits pour vous. Vous pouvez assurer l'estimable famille à laquelle vous allez vous allier que j'ose lui dire qu'elle ne pouvait faire un meilleur choix; qu'accoutumée à lire dans votre âme depuis votre enfance, je n'y ai rien vu qui n'ait dû faire le bonheur de ce qui vous appartient; qu'enfin, l'heureux établissement que vous allez faire est pour moi la récompense des soins que j'ai pris de votre enfance. Je songe aussi à la joie de votre père et de votre grand-père ; car mon affection a suivi les trois générations.
« A présent, mon cher enfant, vous vous occuperez de mon bon Louis, car il me faut aussi le bonheur de celui-là. Quand vous viendrez dans ce pays-ci, amenez-moi votre compagne, que je vous donne ma bénédiction à tous deux...
« Adieu, mon cher Ally, je vous souhaite toute prospérité, le Ciel a béni votre bon cœur et votre bon sens. Tous vos amis d'ici se réjouissent avec moi, et chacun vient me faire son compliment. Je vous embrasse, sans en faire d'autre, et même celle qui sera, je crois, votre femme quand vous recevrez cette lettre.
« S. d'Houdetot. »
Berlin, 29 août 1798. — Otto à Crèvecœur. Autographe, signée.
(Il était alors secrétaire de Sieyès, ambassadeur à Berlin.)
« ... Il peut être agréable de voyager partout, mais, croyezmoi, il ne faut vivre qu'en France... Berlin est cependant la ville qui jouit de la plus grande réputation dans le Nord. Il y a ici sans doute des hommes d'un grand mérite, mais trop occupés pour être fréquentés. — Notre vieille France surpasse l'Allemagne en tout : productions naturelles, manufactures, arts agréables et même l'agriculture. Si vous pouviez suivre un instant la chétive charrue d'un Brandebourgeois, traînée par des chevaux presque expirants dans une mer de sable, pour produire une paille mince et légère, qu'au moyen
d'un microscope on trouve être du seigle, si vous jetiez vos regards sur les instruments aratoires, les chariots, les bêches de bois, vous conviendriez que nos Normands sont des ai' gles. Je ne suis pas assez injuste pour comparer toute l'Allemagne au Brandebourg ; j'ai traversé les coteaux ravissants de Heidelberg, les riches et fertiles plaines de la Saxe, mais je n'ai pas trouvé que les cultivateurs soient plus avancés que ceux de la France et, certes, ils ne sont pas si heureux.
« Vous seriez étonné, mon bon ami, de vous trouver ici au milieu d'un cercle de Juifs très instruits et de Juives élégantes et coquettes, vous qui vous fâchiez d'être appelé mein lieber a Hambourg; mais il faut que vous sachiez que la colonie juive qui a produit un Mendelssohn est la plus riche, la plus savante et la plus sociable de Berlin et qu'elle renferme telle femme dont vous seriez très aise d'être mein lieber.
« Je me plais à trouver partout et à admirer les traces du grand Frédéric à qui ce pays doit tout, jusqu''au pavé des rués de Berlin. Frédéric, l'unique, comme on l'appelle ici, a cela de particulier parmi les grands hommes, qu'il a inspiré plus de vénération à ceux qui le voyaient de plus près... Il n'y a presque pas ici une famille marquante qui ne possède des lettres de sa main sur des affaires courantes. Cet homme qui voyait tout n'avait pas besoin de ministre et, en effet, il n'en a jamais eu.
« Parmi ses institutions peu connues en France, je vous en citerai uue qui vous intéressera, c'est la Caisse des veuves. Un particulier quelconque se propose de laisser à sa femme, après sa mort, une pension de 2,000 livres. Il porte 2,000 livres •à la Caisse et il paye annuellement les intérêts de cette somme. Mais, après sa mort, sa veuve reçoit durant sa vie la somme de 2,000 livres, qui lui est payée au i^r janvier de chaque année. Si elle se remarie, elle ne reçoit que la moitié... »
Berlin, 26 octobre 1798. — Otto à Ally de Crèvecœur. Autographe et signée.
Il énumère sur le ton de la plaisanterie tout ce que l'on peut voir à Berlin.
a Peut-être vous montrerai-je aussi de certaines coteries qu'on appelle ressources. Ah! que c'est bien autre chose que chez nous ! — Ce n'est pas un sabbat éternel où tout le monde parle sans s'entendre. — Les hommes fument majestueusement dans un coin de la salle, et dans l'autre les femmes tricotent sans dire mot. Cette ressource dure jusqu'à dix heures •du soir et on s'en retourne avec une conscience nette. J'ai encore à vos ordres cinq ou six cours, oii l'on voit de beaux princes et de belles princesses qui sont en droit de vous faire mille questions auxquelles il faut répondre sans être préparé. Après avoir bien tourmenté ma pauvre tête pour découvrir un mot qui puisse répondre à tout, j'ai trouvé celui d'effectivement, qui me met très à mon aise. « Ce pays est un peu « froid ? — Effectivement. — Vous avez trouvé beaucoup de « sable? — Effectivement. » Cependant, comme il faut ajouter quelquefois une petite modification, c'est selon remplit mon objet. « On s'amuse beaucoup plus à Paris qu'ici? — C'est (( selon, etc., etc. » Quand le catéchisme est fini, j'ai le droit de rester debout pendant trois heures et de m'ennuyer à mon aise, après quoi je me retire toujours content chez moi "... »
Sannois, 26 juin 1799. — La comtesse d'Houdetot à Ally de Crèvecœur. Autographe.
La première partie de cette lettre est relative à des affaires d'intérêt se rattachant à une succession à laquelle M'^ie de Rohan avait aussi des droits.
I. Plaçons ici une anecdote qu'Otto raconta plus tard à son beaupère et que celui-ci a conservée dans ses notes. Lorsque le grand maréchal du palais, qui précède toujours le Roi de Prusse, entre dans la salle d'audience, il tient sa canne haute et dit : Messieurs, le Roi! Sieyè|, à sa première audience, voyant cette cérémonie , dit assez haut pour être entendu de ses voisins : Oui, le Roi, c'est le bâton! — On sait quel rôle jouait alors le bâton dans l'armée prussienne.
« Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas vu. M. d'H (oudetot) va en Normandie malgré les restes d'un catarrhe qui l'a beaucoup fatigué... Il sera bien triste d'y trouver de manque un bon et ancien ami '. Adieu, cher Ally, je vais commencer mes [illisible) jusqu'en septembre. Je vous embrasse, et votre jolie femme, et Louis, s'il se souvient encore de moi.
Berlin, 17 août 1799. r~- Otto à Crèvecœur. Autographe, ■signée.
« ... Je crois le jardinage beaucoup plus avancé dans ce pays-ci qu'à Paris... Les serres chaudes sont de la plus grande beauté; on y trouve en janvier des avenues de pêchers et d'abricotiers plantés en pleine terre et couverts de fruits. Oii s'y promène et on y prend du café, etc. C'est à Frédéric II que l'on doit ces établissements infiniment agréables. Pour encourager les jardiniers, il payait, malgré son extrême économie, un ducat pour chaque cerise qu'on lui présentait en janvier et février...
« Les Prussiens se sont toujours moqués des économistes, de leur impôt unique, de leur produit net, etc., et ils s'en trouvent fort bien. La terre ne paye rien, les maisons ne payent rien, les personnes ne payent rien. Tous les impôts sont indirects. — La Prusse est le seul pays du monde qui ait un code de lois écrit en langue vulgaire. Ce code, très bien fait, n'a que quatre volumes in-octavo qui sont entre les mains de tout le monde. Personne n'a besoin d'un avocat pour savoir ce qu'il doit faire...
« Les administrations sont remplies de gens très instruits, élevés sous le grand Solon prussien. Tout se fait par écrit, et le talent dangereux de la parole est expressément proscrit par les lois. Les rapports et les plaidoyers doivent être simples et courts; l'éloquence en est formellement bannie. Le plus mince particulier peut écrire au Roi pour se plaindre des administra-