I. M. de Crèvecœur le père, qui venait de mourir
teurs, et le Roi y répond sur-le-champ. Le monarque actuel fait son métier; il n'aime ni la chasse, ni les femmes, ni le jeu. Sa vie ressemble à celle d'un bourgeois aisé.
Londres j 6 octobre 1800. — Mn^e Otto à Crèvecœur.
Elle parle à son père des démarches qu'elle et son mari ont faites pour vendre à un libraire de Londres la traduction du Voyage en Pensylvanie.
« Plusieurs libraires témoignèrent un grand empressement à s'en charger , les uns d'après le simple titre de l'ouvrage avec le nom de l'auteur, d'autres après avoir pris lecture des différentes feuilles que nous leur avions confiées. Mais je suis fâchée de te dire qu'ils n'ont pas tardé à changer d'avis, dès qu'ils ont reconnu que ce n'était pas un véritable voyage, mais un ouvrage purement philosophique qui, quoique parfaitement écrit, n'était pas d'un genre qui réussirait dans ce pays... »
Lagrange [Seine-et-Marne), i5 octobre 1800 (5 frimaire an IX]. — Le général Lafayette à Crèvecœur. Autographe et signée.
« C'est avec le plus sensible plaisir que je reçois les nouveaux témoignages de votre amitié, cher citoyen. Ceux que vous aviez donnés à ma femme, lors de son passage à Hambourg, me firent éprouver dans ma captivité une bien vive satisfaction ; non que j'aie jamais douté de la constance de vos sentiments pour moi , mais parce qu'il m'est toujours doux d'en entendre l'expression, et qu'après tant de crimes et de malheurs j'avais besoin de savoir ce que vous étiez devenu pendant les années funestes d'une exécrable tyrannie. Vous me demandez des nouvelles de ma famille : George ', qui
I. Georges-Washington de Lafayette, filleul de Washington, né en 1779. 11 était alors sous-lieutenant.
s'est trouvé quelque temps avec vous sur le territoire d'un-e vraie et pure liberté, combat aujourd'hui pour sa patrie dans l'armée d'Italie. Il est officier de hussards, et se trouve dans ce moment attaché à la division et au quartier général d'un de mes amis, le général Dupont. Ma femme et mes deux filles sont avec moi; ce n'est pas mon gendre Charles ', mais Victor Maubourg2, un autre frère de mon compagnon et ami de près de trente ans 5, qui est allé en Egypte, où il sert comme premier aide de camp du général en chef. Anastasie 4 est mère d'une petite fille. Nous sommes fixés dans une habitation solitaire, à quinze lieues de Paris, au milieu d'une ferme, héritage de ma malheureuse belle-mère. C'est là que, loin des afi'aires publiques, je me livre à des occupations rurales, pour lesquelles j'ai toujours eu du goût et qui m'attachent de plus en plus. — Personne ne connaît mieux que vous les plaisirs de la campagne. Je vous remercie de tout mon cœur pour l'intention que vous avez de m'envoyer votre ouvrage; je l'attends avec impatience. Je n'ai point de logement à Paris, où je n'irai presque jamais, mais tout ce qu'on remet chez le citoyen Beauchet s, rue de l'Université , en face de la rue de Courty, près de ma ci-devant maison, m'est transmis très promptement. Votre troisième volume ne tardera pas sûrement à suivre les autres, et mon cœur jouit d'avance de la manière dont vous parlerez de mon paternel ami, de notre cher général, si justement regretté dans lés deux mondes,
1. Charles de Fay, comte de Latour-Maubourg, qui devint général. Il est mort en i 846.
2. Marie-Victor de Latour-Maubourg, alors colonel de cavalerie et aide de camp de Kléber. Il est mort en i85o.
3. Marie-Charles-César de Latour-Maubourg, frère aîné des précédents, colonel au moment de la Révolution , député aux Etats généraux, servit comme général avec Lafayette à l'armée du Centre ; quitta la France avec lui et partagea sa captivité; il est mort eh i83i.
4. M""' de Latour-Maubourg. L'autre fille de Lafayette épousa M. de Lasteyrie; c'est elle qui a écrit la vie de sa mère.
5. Commis à la liquidation, mari d'une ancienne femme de chambre de M™" de Lafayette. [Vie de Mme de Lafayette, pat" M^i^ de Lasteyrie; page 265.)
et de qui je puis dire : NulU fiebilior quam inihi. Vous ne me parlez point de votre famille, vous ne me donnez aucun détail sur vous-même; je les mérite cependant par l'intérêt que j'y prends. Ma femme, mes enfants, partagent bien ce sentiment et l'affection que je vous ai vouée pour la vie.
a LafaYETTE. ))
Paris, 22 février. — Trouvé' à Crèvecœur. Autographe, signée.
Il a vu le rédacteur du Moniteur afin d'être sûr qu'on insérera l'extrait du Voyage en Pensylvanie. Ses fonctions de secrétaire du Tribunal, qui l'occupent beaucoup, ne lui permettront de faire ce travail qu'un peu plus tard ^.
Paris, 16 mars 1801. — Trouvé à Crèvecœur. Autographe, signée.
« Je viens à la proposition que vous me faites relativement à Duroc... Duroc est trop occupé auprès de Bonaparte pour lire votre livre... Si j'ose vous dire mon avis, j'aimerais mieux qu'en vous servant de Duroc, ce fût à Bonaparte lui-même que vous adressassiez cet hommage. Comme membre associé de l'Institut, c'est un droit que vous exerceriez envers lui; il
1. Trouvé (Charles-Joseph, baron), journaliste, puis secrétaire du Directoire, secrétaire de légation à Naples eh 1797, ministre à Milan en I 798, puis à Stuttgard en i 799. Membre du Tribunat la même année. Appelé ensuite à la préfecture de l'Aude, qu'il conserva après le retour des Bourbons; destitué en 181 6. Sous le ministère Polignac» chef de la division des beaux-arts au ministère de l'Intérieur. La révolution de i83o le rendit à la vie privée. (^Biographie Didot.)
2. Ces extraits ont paru dans le Moniteur des 2 5 et 27 germinal an IX (avril 180I).
ne faudrait qu'une lettre de deux ou trois lignes... où vous pourriez indiquer le nom de Washington... »
Paris, 24 mars 1801. — Trouvé à Crèvecœur. Autographe, signée.
« Pour ce qui est de l'Institut, il y a après-demain une séance des trois classes réunies, et il sera bon que votre hommage arrive dans cette séance. Je remettrai donc l'exemplaire et la lettre au citoyen Lucas, qui est l'agent de l'Institut'. »
<( J'ai prévenu le citoyen Duroc, Décadi, en dînant avec lui chez Bonaparte. Il m'a dit qu'il lui donnerait l'ouvrage aussitôt que je le lui aurais fait parvenir.
« Il paraît que M"ie Bonaparte a fourni au citoyen Otto l'occasion de lui procurer un plaisir; elle désirait avoir une collection d'arbres d'Angleterre; elle a fait écrire à votre gendre, et, d'après ses démarches, la Société royale de Londres envoie à M'"e Bonaparte quatre caisses d'arbres qui sont arrivées à Calais. Je n'ai pas négligé de lui dire, en causant avec elle après dîner, tout le bien que je sais et que je pense du citoyen Otto. Cela même m'a donné sujet de parler de sa famille, et d'en parler avec connaissance de cause. »
Londres, 2 juin 1801. — M^e Otto à Crèvecœur. Autographe, signée.
«... Mon mari vient de recevoir du premier consul un témoignage très flatteur de sa "satisfaction. B. M. (Bernard Maret) avait proposé une indemnité de 10,000 francs pour les
I. Mémoires de l'instilutj lome V, fructidor an XII, page 62 : Liste des ouvrages imprimés présentés à la classe. — Six derniers mois de l'an IX.
frais extraordinaires d'Otto; mais Bonaparte, toujours juste et bon appréciateur, a mis lui-même 3o,ooo francs, qui ont été payés aussitôt qu'accordés. Je l'avoue que, quoique nous soyons assez pauvres, la manière dont cette gratification a été accordée nous fait autant de plaisir que les fonds... »
Londres, 9 juin 1801. — Ally de Crèvecœur à son père.
«... Quant à la situation d'Otto dans ce pays-ci, il est impossible de s'en faire une juste idée. Recherché de tous les partis, également estimé et admiré par l'opposition et le ministère, sa réputation le dédommage amplement de son laborieux travail... La considération personnelle dont il jouit est peut-être une chose aussi nouvelle qu'elle est honorable. »
Londres, i3 septenibre 1801. — Ally de Crèvecœur à son père.
« ... Otto vient de recevoir une lettre très flatteuse de son véritable ami B. M. (Maret). Il lui dit : « Je me suis trouvé « hier avec le P. C. (premier consul), et, comme s'il eût deviné « le plaisir que cela me faisait, il a parlé de vous dans les « termes les plus flatteurs; — et vous savez qu'il n'est pas « prodigue d'éloges... »
Munich, 7 novenibrc 1806. — Crèvecœur à sa belle-fille (M"ie Ally de Crèvecœur née Mesnage de Cagny). Autographe.
Il commence par donner sur la guerre, l'entrée des Français à Berlin, l'anecdote connue de la princesse d'Hazfeld
obtenant de l'Empereur la grâce de son mari, des détails inutiles à reproduire.
« Si S. M. Bavaroise m'a reçu avec autant de bonté, je ne le dois nullement à mon mérite (j'en ai bien peu), mais à la considération qu'il a pour M. Otto. Si ce bon et affable Roi avait reçu une meilleure éducation, j'aimerais à le voir souvent, ce qui n'est pas difficile dans ce pays : pour cela on n'a qu'à assister au concert de la cour ou aller se promener dans l'Elysée-Rumford ; on est sûr de le rencontrer se promenant seul avec la Reine; alors il parle volontiers à ceux qu'il connaît.
« Il n'en est pas de même de sa femme; elle s'entretient très rarement avec ses sujets ou des étrangers. Lorsque je dînai à Nymphenbourg, elle ne m'adressa la parole que trois fois; cette condescendance était probablement une tâche que son mari avait exigée d'elle; ses paroles furent autant de questions; elle est extrêmement curieuse, et curieuse de minuties. Elle a fait tant de questions à Fanny (M™e Otto) qu'elle sait parfaitement qui vous êtes, de quelle partie de la France, la terre de Lesches, vos goûts, vos talents, etc. La dernière fois qu'elle vint à Thadkirk', tout le monde était allé à la promenade, sauf Ml'e Dubois et Sophie (M"e Otto); elle parcourut tous les appartements, examina les ameublements et même l'intérieur du secrétaire de Sophie. Cependant elle est très instruite, et passe une partie de son temps à lire et à écrire ; elle ne lit que des ouvrages français, langue qu'elle parle beaucoup plus volontiers que l'allemand...
« Hier, jour de la naissance de la princesse Charlotte^, sœur de la vice-reine de Milan, Fanny et Sophie furent la voir et causèrent longtemps avec elle; cette jeune personne
!. C'était, croyons-nous, la maison de campagne du ministre de France, située en face de Munich, sur la rive orientale de l'isar.
2. Charlotte-Auguste, née en 1^92, qui épousa en 18 16 François I""", Empereur d'Autriche. Sa sœur aînée, Auguste-Amélie, née en 1788, venait d'épouser le vice-roi d'Italie , Eugène de Beauharnais. Elles étaient toutes les deux filles de la première femme de Maximilien, une princesse de Hesse-Darmstadt.
est fort avancée pour son âge, et n'aime à apprendre que des choses utiles. Sa première gouvernante, Mme d'Andelot, Parisienne d'un grand mérite, surveille son éducation et lui a donné les meilleurs principes. Il en est de même dans presque toutes les cours du Nord, grandes et petites. L'éducation des enfants est presque toujours confiée à des Françaises. La Lorraine est la grande pépinière de celles qui vont en Russie. »
Munich, 8 décembre 1806. — Crèvecœur à sa belle-fille. Autographe.
« Ici la musique des églises est toujours délicieuse, je veux dire pleine d'onction, de gravité et d'harmonie; elle m'a souvent rappelé celle des frères moraves de la Pensylvanie... L'un de mes principaux objets de promenades solitaires de l'été dernier était d'entendre chanter les jeunes improvisateurs du village de Oberscddling ; on ne peut rien voir de plus intéressant que ces réunions de filles et de garçons au teint fleuri, aux chevelures blondes, ni rien entendre de plus délicieux que le mélange de voix argentines et douces, confondues avec celles de la clarinette, d'un hautbois, d'un demi-cor. Ces petits concerts de village m'ont fait goûter des jouissances exquises et nouvelles et plus d'une fois ont humecté mes vieilles paupières... »
Il parle ensuite d'une jeune musicienne nommée la signora Blanchini ', qui faisait de la musique avec M"e Otto.
« Cette jeune et jolie personne est attachée à la Reine
I. Il faudrait probablement lire Blangini. Il y avait alors, en effetj un compositeur de ce nom : Blangini, Marc-Marie-Félix (i78i-i84i)( qui, après avoir passé plusieurs années à Paris, était venu s'établir à Munich en 180 5 et avait été nommé maître de chapelle du Roi de Bavière. Il devint ensuite maître de chapelle de la princesse Borghèse, puis du -Roi de Westphalie et, après 1814, de retour en Franccj surintendant honoraire et compositeur de la musique du Roi. — La demoiselle dont il est question n'aurait pu être que sa stEur ou sa cousine, puisqu'à cette époque il n'avait que vingt-cinq ans.
comme musicienne, est logée au palais... elle est remplie de talents, chante avec beaucoup de goût, touche le forte et excelle sur le violon... elle a acquis l'affection particulière de sa froide Majesté... elle est bonne, indulgente, complaisante, charitable et pieuse... »
Munich, 3i décembre 1806. — Crèvecceur à sa belle-fille. Autographe.
« Vous avez donc revu notre bonne et précieuse comtesse ' qui était si tendrement attachée à celui que nous avons perdu ...elle a donc mêlé ses larmes aux vôtres; elle vous a longtemps entretenue de celui dont elle avait surveillé l'éducation avec tant de soins... elle me parle de vous dans toutes ses lettres...
« Les tètes, les bras et les doigts de toutes les femmes de cette ville sont en mouvement depuis quinze jours pour les parures et les colifichets qu'exige le cérémonial de demain à la cour, où tout l'univers titré, chamarré, toute la gent chambellane (on compte plus de quatre cents de ces derniers 2) vient saluer le Roi et la Reine, voir dîner LL. MM. et assister à un charivari de concert...
« le^ jour de l'an. Je fus interrompu hier, et ce n'est qu'aujourd'hui, à onze heures du soir, que je puis terminer cette longue lettre après avoir entendu le récit des cérémonies royales... »
11 rapporte fort en détail une très longue conversation du Roi avec les ministres de France et de Saxe sur les ennuis de cette journée de représentation et qui se termine ainsi :
(( Messieurs, en vérité, si ce n'était pas pour l'honneur,