‹ Saint John de CrèvecœurChapitre 318 sur 330 · D'Houdetot · texte numérisé non relu

D'Houdetot

2. C'était une tradition à Munich. L'électeur Ciiarles-Théodore avait, en 1780,431 chambellans, 145 conseillers intimes, etc., etc., sans compter un grand amiral. {Lettres sur l'Allemagne , Vienne 1787, citées dans l'Art de vérifier les dates.)

« j'aimeiais mieux recevoir cent coups de bâton que de re- « commencer demain la même cérémonie. »

« Imaginez que vous entendez ces paroles vives, animées, souvent incorrectes, sortir de la bouche d'un grand bel homme, teint frais, yeux bleus, figure souriante et gracieuse, un peu brusque dans sa démarche, marchant toujours très vite... c'est lui qui, sous prétexte de voir les tableaux de son cabinet, engagea un de ses amis à. m'y conduire et oii, à mon grand étonnement, une personne que je croyais être le concierge me serra la main en me disant les choses les plus aimables. C'est lui qui depuis m'a fait dîner à Nymphenbourg, m'a invité au petit concert de la Reine, que je vais voir dans ce même cabinet deux fois par mois.

« Je sais. Monsieur, que vous avez été un père tendre et « affectionné, j'ai lu vos lettres en anglais et en français. « Voilà pourquoi j'ai pour vous beaucoup d''estime. »

« C'est ce qu'il me dit à ma dernière*visite.

« En vous parlant dernièrement du goût inné des Bavarois pour la musique, je me suis rappelé un grand nombre d'idées que j'avais conçues autrefois sur les effets irrésistibles de l'harmonie aérienne. Je me suis occupé à les réunir... »

Munich, \^^ janvier 1807. — CrÈvecœur à sa belle-fille. — Minute. (C'est moins une lettre qu'un opuscule. Il est intitulé : Kéflexions sur la puissance et les effets de l'harmonie aérienne adressées a M'"^ Narcisse Saint-John... avec une épigraphe en anglais tirée de Shakespeare [le Marchand de Venise). Ce manuscrit ne contient pas moins de quinze pages in-40 d'une écriture très fine.)

Crèvecœur débute par des considérations générales sur le goût et l'aptitude des Allemands pour le chant et l'usage des instruments à vent et rappelle des conversations qu'il a eues à ce sujet avec le Roi de Bavière. Maximilien, parlant de l'excellence des musiques militaires allemandes, lui disait : « C'est une chose bien digne de remarque que dans les guerres de

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votre ancienne monarchie on n'a jamais connu un trompette français qui sonnât juste. »

Il décrit longuement les concerts champêtres qu'il a entendus près de Munich.

« Jamais, dit-il, je n'oublierai combien de fois ces symphonies, ces chants agréables et flatteurs confiés sans art et sans étude aux oscillations incertaines du vent et aux délicieuses illusions de l'éloignement, ont humecté mes vieilles paupières. Quelle prodigieuse distance entre cette musique aérienne et touchante, et pourtant si active et si pénétrante, et ce que j'ai ressenti en écoutant les grands opéras de Paris !... Ces bruyants orchestres n'ont jamais été pour mes oreilles ignorantes et timides, longtemps accoutumées au majestueux silence des forêts de l'Amérique, que comme les orages de l'Océan : un grand et imposant spectacle, l'image d'une puissance inconnue, Les petits concerts de *** au contraire, dont l'éclat était tempéré et les sons adoucis par la distance, m'ont toujours rappelé le mélodieux ramage du premier réveil des oiseaux, vers l'aube d'une matinée sonore et sereine du mois de mai...

« Voici ce que je ferais si j'étais opulent. Je puiserais dans l'imitation de la nature tout ce qu'elle a de beau, de touchant et de sublime ; j'imiterais la manière dont elle propage les sons à travers les ondulations d'un air agité, les voix mourantes et les soupirs des échos lointains. (L'usage des pédales et des sourdines n'indique-t-il pas que depuis longtemps on a senti la nécessité d'atténuer, d'adoucir les sons ?)

« J'aurais un théâtre; sous ce théâtre, je placerais mes chœurs et mes symphonistes. — Au moyen d'une mécanique extrêmement simple, les portes de cet orchestre s'ouvriraient avec plus ou moins de lenteur ou dé vitesse; avec une autre machine non moins simple, composée de roues garnies de voiles, j'imiterais les agitations du vent, les oscillations d'une brise légère, ou enfin le souffle du zéphir...

« Quelle variété d'illusions magiques, combien de prestiges jusqu'ici inconnus, combien d'émotions douces ou vives, attendrissantes ou sérieuses, combien d'effets nouveaux ne

CORRESPON DANCE

pourrait-on pas faire naître en combinant avec goût le rapprochement ou l'éloignement, en donnant une teinte aérienne à ce mélange de voix et d'instruments, en introduisant des passages sonores que des bouffées de vent paraîtraient atténuer en les transportant au loin, en faisant usage de pauses légères ou douteuses, de moments suspensifs ou silencieux...

« Je me rappelle encore les effets surprenants que produisirent les songes d'Atys, le grand opéra de Piccini, qui furent chantés à une distance considérable de la scène. C'est la seule fois que j'aie éprouvé à ce théâtre des émotions que l'éponge du temps n'a point effacées...

« Convaincu de la vérité de quelques-unes de mes idées sur l'éloignement des voix et des instruments et l'agitation de l'air..., le célèbre Viotti, dont l'inconcevable délire' sur le violon a plusieurs fois élevé mon âme au plus haut degré d'enchantement et de volupté séràphique que j'aie jamais éprouvé, allait faire l'essai d'un concert aérien ^^ lorsque les fureurs de la Révolution le forcèrent de se retirer en Angleterre ?... » I

Munich, 7 février 1807. — CrÈvecœur à sa belle-fille. Autographe.

« ... Je vous ai envoyé une lettre de recommandation pour

1 . Crèvecœur tient à cette expression que nous trouvons dans deux versions différentes du même passage-

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