LA BONNE COMTESSE -J
du cinquième voyage elle ordonna à Girard de m'inviter à monter chez elle dès que je serais rentré... Le visage de ma bonne comtesse, plus animé que de coutume, me parut être l'indice de quelque chose d'heureux. «Réjouissez-vous, mon ami, me dit-elle... je vous apporte un paquet de bonnes nouvelles. Le ministre de la marine (maréchal de Castries) a un besoin pressant d'emprunter de vous quelques-unes des nombreuses connaissances que vous avez acquises pendant votre long séjour dans les colonies anglaises... Voici ce dont il s'agit : Répondre par écrit aux nombreuses questions qu'il vous fera, relatives à la population, à la culture, à l'industrie, etc. . . La géographie de ce nouvel hémisphère ne sera pas oubliée. Etes-vous en état de remplir cette tâche ? — Oui, ange de bonté et d'amitié que vous êtes, lui répondis-je, le cœur gros de joie et de bonheur, les yeux baignés de larmes, en l'embrassant tendrement... j'ose me flatter de remplir les vues du ministre dans toute leur étendue. — Puisqu'il en est ainsi (j'en étais sûre d'avance), demain vous partirez pour Versailles, vous y occuperez l'appartement de mon mari... Vous dînerez aussi souvent que vous voudrez chez le duc d'Harcourt ' que j'ai été voir parce que je savais qu'il avait beaucoup d'estime pour vous. Je suis chargée de vous en dire autant de la part du baron de Breteuil 2, ancienami de
1. Anne-Pierre, quatrième duc d'Harcourt, maréchal de France (1701-1 y83). Il était gouverneur de Normandie depuis 1764. Il en a été question au commencement du chapitre.
2. Voir p. 12, note 3. Il venait de quitter l'ambassade de Napleset avait remplacé Amelot de Chaillou comme ministre de la maison du Roi.
y8 LE MARÉCHAL DE CASTRIES
votre père. Le marquis de Tilly et plusieurs autres officiers de Caen vous verrontâussi avec plaisir. »
Nous abrégeons un peu ce récit. Il est seulement nécessaire d'ajouter que la princesse de Beauvau ' avait appuyé auprès du ministre de la marine la recommandation de M™^ d'Houdetot.
Crèvecœur partit donc pour Versailles et se mit sur-le-champ au travail. Aidé de deux secrétaires, il s'occupa pendant sept semaines de rédiger un mémoire qu'il remit au maréchal de Castries^. Laissons-lui encore une fois la parole.
Le ministre vint me trouver et me dit : « La partie géographique de vos réponses, appuyées sur vos belles cartes anglaises dont j'ignorais la publication, a beaucoup plu au Roi qui est très versé dans cette science. Tout ce que vous m'avez fait connaître de l'activité,
1. Née Rohàn et femme du maréchal de Beauvau. C'est une des belles figures de grande dame de ce temps. Le duc de Lévis, dans ses Souvenirs, en trace un portiait qui pourrait paraître flatté si d'autres témoignages contemporains ne venaient en confirmer l'exactitude. Elle était fort liée avec Mme d'Houdetot et montra toujours pour Crèvecœur une extrême bieiivèillance.
2. Charles-Eugène-Gabriel de La Croix, marquis de Castries, hiaréchal de France (i 727-1 8oi), nommé ministre de la marine en 1780, par l'influence de Necker. C'était un homme intelligent et laborieux, ferme et intègre, auquel on reprochait seulement un peu de hauteur.