‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 20 sur 79 · Ecclés., IV · texte numérisé non relu

Ecclés., IV

à chaque pas dans notre société bouleversée. On le reconnaît à plusieurs signes : sa tenue est soignée, même quand elle a cessé d'être brillante; sa pose quelque peu affectée manque au fond d'assurance; selon les cas, son regard reflète la mélancolie ou la colère ; sa lèvre est pincée ; son front est chargé de nuages ; il ne dissimule pas touj ours ses préoccupations ; quand il s'épanche, il dit son malheur; quand il se tait, on le devine : il est vaincu. 11 s'est présenté au combat, mal armé et sans mesurer les chances terribles qu'il courait. Un plus grand mérite que le sien, qui est quelquefois nul, Ta emporté ; s'il est victime de l'intrigue, sa défaite n'en est pas moins certaine : il fallait tout prévoir. Le voilà dans une impasse : il ne peut pas avancer; la masse des compétiteurs est trop épaisse ; ni le choix, ni l'ancienneté ne lui assurent un lendemain. Il ne peut pas reculer ; la honte l'empêche de prendre ce parti ; ses mains blanches ne sauraient se résoudre à essayer du métier. Dans ces conditions, deux fléaux fondent sur lui à la même heure : la faim et l'obscurité plus redoutable encore pour l'ambitieux déçu. S'il était résigné à son sort, il pourrait espérer quelque adoucissement à ses amertumes; mais le malheur l'a aigri, et il ronge le frein. Alors il devient injuste. Il accuse les hommes dont je ne veux

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pas prendre la défense, mais qui cette fois n'ont pas tort; il accuse les institutions nationales dont l'équité est indiscutable, mais qui deviennent un piège oii les imprudents se prennent. Que ne s'accuse-t-il lui-même? Hélas ! souvent la responsabilité est plus haut. S'il a laissé en route ses convictions religieuses, il en veut à Dieu quand il ne le renie pas ; il se croit poursuivi par la fatalité, et il est ballotté par les vagues de ses pensées orageuses, et de ses desseins sinistres. Le déclassé est un péril social. La- fable raconte qu'Encelade enseveli sous l'Etna ne pouvait pas se résoudre à mourir; lorsqu'il se remuait dans les cendres brûlantes, la terre tremblait : Encelade était un géant. Le déclassé est un pygmée ; mais si un pygmée en rencontre un second, et puis un troisième, tous ensemble ils forment un géant qui s'appelle la révolution. C'est la révolution qui bouillonne sous les assises de la civilisation contemporaine, et imprime à la chose publique des ébranlements périodiques. Le déclassé forme les deux tiers de son effectif. Impuissant à conquérir la position qu'il convoite par le talent qu'il n'a pas, et par des services qu'il ne saurait rendre, il conspire dans l'ombre; il attend impatiemment l'heure de sa fortune, prêt à tout faire pour arriver. Dès que la barricade se dresse

contre le pouvoir, s'il n'est pas par devant, vous êtes sûr de le trouver par derrière. Les succès trop fréquents que de pareils moyens ont valu h quelques-uns de ses compagnons d'infortune sont pour lui une prime d'encouragement. Que n'est-il resté simple ouvrier, puisqu'il ne pouvait pas prétendre à davantage? Maintenant il serait heureux, et nous serions tranquilles. Les périls qu'il court sont effroyables ; les maux qui fondent sur lui sont cruels. Au milieu de ses angoisses, il se tourne avec regret vers le métier héréditaire qu'il n'aurait jamais dû abandonner. Ses larmes tardives ne lui rendent pas toujours le bonheur perdu.

Mais il y a une troisième manière d'outrager la majesté de sa race : elle consiste à gâter sa gloire. Une des plus amères douleurs qu'un père puisse ressentir lui est causée par l'indignité de son fQs ; il se console de le voir mourir; il ne se console pas d'assister à son déshonneur. Auparavant ilétaitjalouxdelui : maintenant il en rougit ; il parlait volontiers de ses mérites : désormais il garde un morne silence. Les ancêtres sont invisibles, mais ils ne sont pas absents ; ils président à la vie de leur postérité : ils sont témoins de ses vertus et de ses vices. L'ouvrier chrétien le sait, et il les respecte en se respectant lui-même. Il reste grand dans sa simphcité ; il

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fait ce qui élève; il évite ce qui abaisse. En mourant, il lègue à ceux qui viennent après lui un modeste héritage et un nom immaculé : c'est sa première ressemblance avec saint Joseph.

Si l'ouvrier auquel je m'adresse ne doit pas me trouver mystique, j'ajouterai qu'il peut, lui aussi, remplir un ministère qui n'est pas sans analogie avec celui du vénérable patriarche, et dont Jésus-Christ est l'objet. Il plut à Jésus- Christ d'être un homme parfait ; il traversa toutes les phases de notre nature, en subissant la loi du développement continu. Or Jésus-Christ a une autre vie qu'on pourrait appeler sociale, parce qu'elle se déploie dans les âmes. A mesure qu'il prend possession de ces âmes qui sont à lui, on dit qu'il croît en puissance, comme il croissait en âge à Nazareth. Ceci n'est pas seulement une figure.

C'est la vocation de l'ouvrier, comme celle de nous tous qui avons reçu le baptême, d'aider Jésus-Christ à atteindre toute sa taille dans le monde. Quand l'ouvrier prête ses mains à Jésus- Christ, il lui rend d'éminents services. Avec ses mains, il lui a bâti les cathédrales, ces tentes de pierre qui abritent son Eucharistie, qui attirent

à ses pieds les peuples émus, et portent jusqu'au ciel le témoignage de ses triomphes. Il a fouillé le marbre et la pierre, pour lui faire un sénat d'honneur composé des statues de ses saints; il a ciselé les vases sacrés de ses autels; il a inventé des instruments de musique qui inondent ses solennités d'harmonie; il a édifié les monastères où la vierge l'adore, les écoles où le maître enseigne son Evangile, et les hôpitaux où la charité continue son amour. C'est l'histoire de l'art chrétien que je récite à la louange de l'ouvrier : cet art est un acte de foi.

Puisque avec ses mains l'ouvrier fait pour Jésus-Christ de si belles choses, qu'il ne s'arrête pas là. Avec son cœur, il peut lui rendre un culte solitaire qui montera jusqu'à son trône comme l'encens du sacrifice. Avec ses lèvres ardentes, il affirmera sa divinité, ses droits et ses bienfaits, à l'atelier, au cercle et sur la place pubUque, en face de ceux qui les nient audacieusement. Avec ses bras, il portera fièrement sa bannière ; il la promènera à travers la bataille des théories contraires et il la défendra au péril de sa vie. Alors Jésus-Christ croîtra dans le monde. La voix des masses est puissante ; elle s'impose, surtout quand elle semble venir de l'éternité parce qu'elle en répète les enseignements. Les masses furent les premières attein-

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tes par la vérité ; elles ouvrirent la marche à Jésus-Christ dans les siècles; jusqu'à hier, elles étaient restées dans son cortège. Elles menacent de le quitter : le malheur serait immense. L'ouvrier peut le conjurer.

Travailler pour Jésus-Christ, c'est la vraie gloire de l'ouvrier. 11 la trouve d'abord dans sa conscience. Là, la gloire est obscure mais profonde ; elle échappe aux caprices de l'opinion, cette reine du monde, qui distribue les couronnes et les retire à son gré ; elle naît du jugement de Dieu qui ne change pas ; elle a pour spectateurs des anges incorruptibles; sa récompense c'est la paix. Heureux l'ouvrier quand, à l'exemple de saint Joseph, il ne cherche pas ailleurs sa gloire.

Si celle-là ne lui suffisait pas, il a celle de l'estime publique. L'estime est discrète ; elle aime à être devinée. La fausse louange fait plus de bruit ; elle s'acharne après l'ouvrier égaré qui combat contre Jésus-Christ et contre son Eglise; elle le mène au capitole, mais le plus souvent c'est pour le précipiter dans l'abîme : cette popularité n'est pas digne d'envie. L'ouvrier chrétien, maltraité des méchants aux heures de trouble, demeure la consolation et l'es-

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poir des honnêtes gens qui songent à l'avenir; il entre comme une force principale dans l'œuvre de la reconstruction nationale; c'est la meilleure preuve de l'estime qu'on lui a vouée. L'estime n'est pas toujours la gloire; mais l'ouvrier qui l'obtient quelquefois n'y aspire jamais. Saint Joseph en faisait autant. Saint Joseph ne l'évita pas sur la terre; l'ouvrier chrétien ne l'évitera pas dans le ciel. Pour tous les deux, elle est le prix des services rendus à Jésus-Christ.

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