‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 38 sur 79 · LE FOYER · texte numérisé non relu

LE FOYER

Quand il revint, il se fixa dans la petite ville qui s'appelait Nazareth.

(Matth., II, 23.)

Nazareth est le centre autour duquel se déploie la vie de saint Joseph. C'est à Nazareth qu'il conduit Marie après avoir célébré son mariage devant le Seigneur. C'est à Nazareth que l'archange Gabriel trouve Marie, quand il vient lui annoncer qu'elle sera mère de Dieu. Après la naissance de Jésus et sa présentation au temple, Joseph et Marie rentrent à Nazareth. Hérode étant mort, la sainte famille quitte l'Egypte, et Joseph la conduit à Nazareth, oîi elle se fixe définitivement. Chaque année, au temps de Pâques, il accomplit la loi en allant à Jérusalem avec Jésus et Marie ; mais il se hâte de regagner

la modeste cité qu'il a choisie pour son séjour, et où il semble se plaire. L'Evangile n'assigne à saint Joseph aucune autre résidence. Il ne demeura à Bethléem que le temps nécessaire à l'accomplissement des prophéties ; Héliopolis, des bords du Nil, ne fut qu'un refuge ; Hébron le vit peut-être un jour, s'il fut témoin du mystère de la Visitation. De ce silence de l'Evangile, on peut conclure que Nazareth fut le berceau et le tombeau de saint Joseph.

Nazareth c'est le foyer.

Le foyer réveille une double idée : le foyer est un lieu; le foyer est ce qui est contenu dans ce lieu, un faisceau d'âmes qui vivent de la même vie.

A première vue, un lieu est chose indifférente, car une portion d'espace géométrique en vaut une autre. C'est une erreur. Le foyer n'est pas un lieu quelconque : c'est le lieu où Dieu et l'homme se sont rencontrés, le premier en donnant la vie, le second en la recevant. Dès lors Dieu et l'homme ont laissé leur vestige au foyer: de là vient sa sainteté.

Dieu consacre tout ce qu'il touche. Tandis que Moïse gardait les troupeau.x de son beau-père,

Dieu lui apparut dans le buisson ardent, et une voix qui sortait des flammes lui dit : Tire la ckaussicre de tespieds^ car le lieu ou tu marches est une terre sainte *.

Le psalmiste nous parle des adorations que les Hébreux adressèrent au Seigneur dans Ephrata, à l'endroit où ses pieds s'étaient reposés '.

Ailleurs il nous ordonne de vénérer l'escabeau de ses pieds ^.

Le foyer est un des points privilégiés que Dieu a touchés. C'est là qu'il se révèle au cœur, plus encore qu'à l'esprit ; il est partout, mais là bien davantage : il n'y a que le temple, avec l'eucharistie, oîi il soit plus encore. Le foyer est demeuré un de ses tabernacles.

L'homme consacre à sa manière le lieu qu'il habite. Son âme qui est lui, car elle est sa pensée et sa force , cette âme semble franchir la barrière trop étroite du corps qu'elle anime, pour s'incarner en rayonnant dans le lieu oh elle vit; et, en y laissant tomber comme des parcelles d'elle-même, devenir avec lui un tout indivisible. L'homme naît au foyer : c'est là qu'il pousse ses vagissements ; il y grandit pour l'avenir ; c'est là qu'il fait ses rêves, qu'il goûte son premier amour, qu'il verse ses pleurs, qu'il s'essaie au dévouement ; c'est de là qu'il s'é- 1. Exod,, m, 5. — 2. Psalm., cxxxi. — 3. Psalm., xcviii.

lance dans la carrière ; c'est là qu'il revient au soir de ses jours pour se reposer et mourir. Après cela, il peut faire le tour du monde : il ne trouvera pas un autre lieu qui lui parle autant de lui-même : son histoire est écrite au foyer. Ceci explique les dispositions innées de l'homme pour le foyer, quand il n'est pas tout à fait dépravé. L'homme a deux patries :1a grande et la petite ; toutes les deux lui sont chères ; mais il a ordinairement un sentiment plus vif de la dernière, qui s'appelle le foyer. L'esprit se plaît à élargir sa sphère ; le cœur préfère resserrer la sienne : il vit beaucoup dans un coin. L'homme quitte sa maison en gémissant ; où que l'emporte la destinée, il y pense avec plaisir et le plaisir augmente en proportion de la distance où. il est placé; il garde l'espérance de la revoir un jour; quand ce jour vient, c'est une fête; s'il ne vient pas, comme Joseph il veut que ses ossements reprennent le chemin du pays. Cette religion est bonne à conserver : il est à souhaiter que la civilisation moderne ne la dévore pas.

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