‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 39 sur 79 · ITI · texte numérisé non relu

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Le foyer est un lieu. Il est encore le faisceau des âmes qui l'habitent : c'est le côté le plus auguste du foyer.

On y trouve le passé, le présent et l'avenir, avec le même visage et sous le même nom : la race c'est tout cela. Les ancêtres sont le passé du foyer; ils l'ont bâti de leurs mains. C'est le foyer de l'ouvrier; il est modeste, quelquefois pauvre, mais il a la beauté de la vertu. Tel quel, ils le préféraient aux palais des rois : ils sortaient peu et rentraient vite. Maintenant encore ils ne sont pas absents ; leurs œuvres parlent d'eux : ils ont creusé ce puits, ils ont planté cet arbre, ils ont tracé ce chemin; voici leurs outils chargés de gloire. Les travaux qu'ils ont exécutés sont tout neufs, car ils se servaient de leur conscience autant que de leurs doigts.

Quand les ancêtres sont vivants, ils ne sont pas toujours des oracles pour leur postérité ; s'ils sont morts, ils ont la majesté de la tombe et l'éloquence de l'éternité; ils sont la preuve que les âmes reviennent au foyer. Leur voix sort de partout ; les proverbes qu'ils citaient semblent écrits sur les murailles ; on s'en souvient, on les respire comme un parfum ; désormais on ne les discute pas. Les exemples qu'ils ont laissés valent plus encore; ils apparaissent dépouillés de leurs imperfections, et embellis de ce charme secret que le temps donne aux choses : ils deviennent irrésistibles. Il n'y a que les impies qui les méprisent.

La génération qui survit aux ancêtres est le présent du foyer. C'est la famille, merveilleux assemblage du père, de la mère et del' enfant, où l'on ne trouve que des inégalités et des contrastes, où cependant les pièces sont si bien faites l'une pour l'autre, que la variété se résout dans l'unité la plus forte qu'il y ait sur cette terre, puisqu'elle résiste à tout. C'est Dieu qui a fait la famille, et je ne veux saluer qu'en passant son chef-d'œuvre : nous y reviendrons.

Je détache de l'arbre le fruit qui est né de sa sève : l'enfant est l'avenir du foyer. L'ancêtre et l'enfant ne sont pas sans quelque similitude, quoique placés aux deux bouts de la chaîne. L'un est puritié des souillures de la vie, l'autre en est encore exempt; l'un a l'autorité de la tombe, l'autre celle du berceau ; l'un continue sa race au ciel, en inscrivant une fois de plus son nom au livre de vie ; l'autre la continue dans le temps et dans l'espace, par les grâces de son âge, qui ne durent pas toujours, mais qui sont un moment la consolation du monde, et la source de ses plus douces espérances.

Il y a dans l'enfant quelque chose de sacré. L'esprit de Dieu s'est reposé sur lui ; il transpire à travers ses facultés ; il se montre dans ses regards limpides et dans ses sourires innocents. L'enfant communique au foyer, qui est comme le vase où

il s'épanouit, une vertu qui achève de le rendre vénérable.

Voilà le foyer :il est fait de pierres et d'âmes.

Dans la langue hébraïque, Nazareth est un nom qui signifie séparé, sanctifié, couronné. C'est la prophétie du foyer.

Le foyer est séparé du monde dont les erreurs et la corruption n'arrivent pas jusqu'à lui; il est l'asile de la vérité proscrite et des vertus menacées ; il flotte au-dessus de l'écume des grandes cités comme l'arche à la surface du déluge ; il n'est pas inviolable, mais il est le dernier envahi.

Le foyer est sanctifié par la présence de Dieu, par les joies et les douleurs de l'homme, par le souvenir des ancêtres et par les charmes des petits enfants.

Le foyer est couronné des principes qu'il garde, des qualités qu'il fait germer, des mérites qu'il cache, et des services qu'il rend à l'Eglise et à la patrie.

De là il faut conclure que le foyer est moralisateur. En droit, il n'y a pas de doute, après ce que nous avons dit. En fait, chacun admet qu'un homme vaut plus chez lui que dehors. Loin du foyer, il s'abandonne à des excès indi-

gnes; il jette sa foi au vent et son âme à la haine; tandis qu'il livre sa chair aux vapeurs du vin et aux morsures du vice. Dans les tristes lieux qu'il fréquente il n'y a que des complices qui l'entraînent. Parce qu'il n'en respecte aucun, il perd le respect do lui même ; si rien ne l'arrête, il roule jusqu'au fond de l'abîme.

Il est difficile à l'homme de se dépraver au foyer. Il y porte le mal qui le ronge : ce n'est pas là qu'il le contracte. Par une inconséquence heureuse, mais non pas inexplicable, il y devient convenable et presque vertueux. Là, il tolère la religion quand il ne l'exige pas ; il blasphème moins, il ne menace aucune innocence, il ne forme aucun dessein sinistre, il travaille, il se résigne : du moins il se tait. Le foyer est la terre des bonnes pensées et des saintes inspirations : pour pécher en liberté, il faut le quitter. Le coupable n'y rentre pas sans éprouver un remords; il franchit en tremblant le seuil de ce sanctuaire qu'il craint de profaner, et il trouve dans la tristesse qui le gagne un châtiment qui est le principe de sa conversion. Après cela, il y a des monstres qui épouvantent le foyer et y continuent des crimes commencés ailleurs. Les monstres ne comptent pas.

Il est à souhaiter que chaque ouvrier ait son foyer, c'est-à-dire une maison qui soit àlui. Une chambre louée n'est pas absolument un foyer. Mais en cette matière il faut éviter l'utopie.

L'ouvrier a plus aisément un foyer à la campagne qu'à la ville. C'est une raison pour lui de rester aux champs aussi longtemps que la nécessité ne l'oblige pas à les quitter. Malheureusement c'est aujourd'hui la mode d'émigrer vers les villes. Cependant l'agriculture est le premier des arts utiles ; elle se perd dans la nuit de l'histoire, et semble inventée par Dieu lui-même : les siècles d'innocence l'eurent en honneur. Alors les rois étaient pasteurs ; les conquérants laissaient l'épée pour le soc de la charrue ; les plus sages législateurs encourageaient les peuples à cultiver la terre, qui est la mère du genre humain et dont le sein est une source intarissable de richesses. Les poètes ont célébré les douceurs de la vie champêtre ; ils n'ont oublié ni les couleurs de Taurore, ni le parfum des roses, ni le murmure des ruisseaux, ni le chant du rossignol. Mais Téglogue a peu de chance devant le positivisme de nos contemporains, qui vous répondent froidement :onne mange pas des

paysages. Heureusementje ne fus jamaispoëte; je ne suis donc pas exposé à briser mes pipeaux contre les tendances de notre époque. Il n'en est pas moins vrai que les campagnes se dépeuplent, tandis que les grandes villes regorgent d'habitants, et dilatent chaque jour leur enceinte. Ces invasions préparent peut-être des catastrophes : avis aux hommes d'Etat. On dit qu'ils s'en inquiètent ; car ils constatent avec une révolution économique l'abaissement de l'esprit public, et la diminution croissante des vertus civiques sans lesquelles le gouvernement des nations est impossible.

Le mouvement des campagnes vers les villes a plusieurs causes. Voici les principales : 1° la facilité de locomotion créée par les chemins vicinaux et les voies ferrées; 2° l'haussmanisme ou les grands travaux publics, exécutés avec rapidité ; 3" la multiplication des marchés et des foires, des concours régionaux, des fêtes d'orphéons, des expositions et des trains déplaisir; 4° les développements de l'industrie, et principalement l'application de la vapeur, qui produit le travail aggloméré dont le siège est ordinairement dans les centres populeux ; 5° les salaires supérieurs que sert l'industrie, et que l'agriculture ne peut pas égaler; 6° le goût du luxe et des jouissances' matérialistes; 7° l'organisation

plus parfaite de la charité privée et publique qui attire les pauvres relativement moins bien assistés à la campagne ; 8° la diffusion de l'instruction primaire sans le correctif des influences religieuses ; 9° l'esprit d'orgueil, d'impiété et d'immoralité qui augmente à mesure que les populations sont plus remuées par la révolution ; 10" la maladie du déclassement qui trouve plus facilement à se satisfaire là oh l'on peut donner, à bon marché, aux enfants une éducation préparatoire à la carrière artistique et aux professions libérales ; 11° les lois de succession qui amènent le morcellement de la propriété foncière et des mutations trop fréquentes ; 12° le service militaire.

L'étude des remèdes à opposer à l'émigration des campagnes vers les villes est un sujet trèscomplexe. A part les moyens spéciaux dont un gouvernement vraiment conservateur dispose, on peut assigner les suivants : 1° révision des lois de succession, — liberté de tester accordée au père de famille, — bornes placées au morcellement de la terre ; 2° encouragements sérieux accordés à l'agriculture ; 3° favoriser la religion et la morale ; 4° combattre en face la propagande révolutionnaire ; 5° décentraliser l'industrie ; 6° faire la part large aux pauvres de la campagne

dans les secours de l'Etat; 7" créer des orphelinats agricoles.

Le meilleur remède pourrait être dans les déceptions amères qui attendent Touvrier. Mais les périls qui menacent sa foi, ses mœurs et sa félicité ne le convertissent pas : il pourrit dans les villes, et il y reste. La question n'est pas là.

Une des raisons de l'état misérable auquel il est réduit réside dans ce fait, qu'il n'a pas de foyer. Il s'agit de lui en donner un. Dans ces derniers temps, on a tenté de louables efforts pour procurer à Touvrier de Tair et de la lumière ; on a voulu le retirer de la mansarde et de la cave, les seuls loyers qui soient accessibles pour lui dans les quartiers privilégiés de la fortune. Les cités ouvrières sont nées de cette idée.

Les cités ouvrières témoignentdela sollicitude qu'on a de nos jours pour l'hygiène de l'ouvrier. L'hygiène est le commencement de la moralité : payons en passant un tribut d'hommages aux amis de l'humanité. Cependant les cités ouvrières offrent certains inconvénients.

Le premier, qui n'est pas le moins grave, consiste à séparer l'ouvrier du reste de la société, en lui créant un milieu où il ne rencontre

que lui-même. Quand Dieu organisa la société, il la composa de tout le monde ; il y mit des inégalités, afin d'obtenir de la variété; il relia ces inégalités par la loi du besoin, assuré qu'elles ne se diviseraient pas, parce que nul ne pourrait impunément se priver des services de son voisin. Quand le pauvre et le riche sont en présence, ils s'accoutument l'un à l'autre ; ils s'acceptent mieux, parce qu'ils se connaissent davantage : le frottement use beaucoup de préjugés. Dieu tempéra ainsi le corps social par un heureux mélange d'éléments qui fonctionnent ensemble.

La cité ouvrière tend à faire revivre la caste tant abhorrée de nos réformateurs libéraux. La caste aristocratique, qui probablement n'a jamais existé dans l'Europe chrétienne, est enfin abolie : la caste ouvrière offrirait des périls moins imaginaires. On sait assez de quel mal terrible les ouvriers sont travaillés ; s'ils vivent loin de leurs patrons et de ceux qui possèdent, ils continueront à se croire les déshérités de la patrie. Du fond de leur quartier moins favorisé parles édiles, ils regarderont d'un œil d'envie les centres élégants où d'autres étalent leur opulence; ils deviendront injustes dans leur isolement, et des pensées funestes germeront dans leur cœur.

Les cités ouvrières présentent un autre inconvénient, celui de l'agglomération d'individus trop semblables.

L'agglomération est dangereuse. La'nature de l'homme est viciée depuis le péché^originel ; il porte dans ses entrailles une corruption qui fermente vite, quand elle rencontre une autre corruption avec laquelle elle se combine. On sépare les fruits gâtés ; il n'est pas prudent d'entasser des âmes avariées.

Or à la cité ouvrière l'agglomération ne se forme pas seulement dans un même quartier assez resserré ; on la trouve sous le même toit. Cette circonstance n'est pas indifférente. Les bâtiments de la jeune cité rappellent quelque peu parleur physionomie l'ancien phalanstère, vaste, symétrique , monotone , et où les logements étaient distribués comme les chambres dans un hôtel. Je ne suis pas superstitieux : ce n'est pas une lointaine similitude avec le château des rêves qui me les fait condamner; mon opinion, qui du reste est partagée par d'autres, repose sur des raisons sérieuses. Les bâtiments qui contiennent trop de ménages manquent d'agrément; la paix y est aisément compromise; la moralité n'y trouve pas toutes les garanties désirables. Il est probable que des considérations économiques ont décidé du plan adopté ; on a voulu

donner les logements à meilleur compte ; ce qui a forcé l'entreprise à tirer du terrain le plus grand parti possible, en multipliant les étages sur la même base. Mais si jamais on songe à bâtir dans l'intérêt des âmes, et non pas uniquement pour améliorer les conditions physiques d'une classe de la société, on fera bien de diviser le bâtiment commun en maisonnettes séparées par un jardinet. Ce jardinet planté de choux et de roses réunira l'utile à l'agréable : il sera le paradis terrestre de l'ouvrier.

Du reste, le vœu que j'émets ici reçoit déjà dans la plupart des grandes villes un commencement d'exécution. Les banlieues deviennent immenses, parce que les habitations séparées tendent à se multiplier. Les travaux publics exécutés par les municipalités, en déplaçant des masses de locataires, ont refoulé la population du centre vers la circonférence. La spéculation en a profité pour vendre des emplacements en parcelles, à des prix avantageux. Des industriels intelligents ont fait à leurs ouvriers des concessions de terrain, moyennant une faible redevance, ou seulement à la condition de rester trente ans attachés à leurs établissements. Toutes ces causes expliquent le mouvement dont je parle ; s'il continue, l'Europe sera bientôt couverte de villes chinoises, vastes comme des

provinces, où l'on respirera à l'aise ; on résoudra le problème des distances par des chemins de fer de ceinture; alors l'ouvrier moderne, affranchi delà prison dans laquelle il étouffait, jouira des beautés de la nature et du bonheur de son foyer.

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La conclusion pratique des considérations qui précèdent est que l'ouvrier doit aspirer à avoir un foyer.

Petit à petit l'oiseau fait son nid. C'est merveille de le voir opérer : après avoir choisi sur un arbre la branche la plus hospitalière, il ramasse avec son bec l'herbe desséchée, les flocons de laine que les moutons ont laissés suspendus aux buissons du chemin et les mousses qui croissent dans la forêt; c'est avec ces matériaux pris un peu partout qu'il construit son nid, pour y célébrer en gazouillant la fête de ses amours. Je renvoie l'ouvrier à l'école de l'oiseau. Cent mètres carrés de terrain au fond d'un faubourg ne coûtent pas bien cher. Qu'il s'impose des sacrifices qui ne sont pas héroïques, surtout quand il est jeune et que sa journée dépasse ses besoins. Sur ce terrain, qu'on pourra appeler le terrain de l'honneur parce qu'il aura été conquis

patiemment et avec la sueur du travail, il élèvera de ses propres mains le berceau de ses enfants, qui sera encore le boulevard de sa dignité et l'asile de sa vieillesse.

Encore un conseil.

L'ouvrier doit conserver religieusement son foyer. Si le foyer est un héritage, c'est une relique; s'il est une conquête, c'est un trophée glorieux : dans les deux cas on le garde.

Je ne me fais pas illusion. Il n'est pas facile de résister aux habitudes générales. Aujourd'hui on vend son foyer, comme on vend son blé, son vin et son âne. Le foyer ne représente plus une une idée : il n'a qu'une valeur vénale dont on trafique sans émotion. C'est un malheur. Les causes en sont connues : on vend son foyer parce qu'on se ruine; on n'est pas toujours coupable si l'on ne réussit pas : personne ne commande au succès. Cependant il y a des désastres qui sont des fautes, et qu'on pourrait éviter: de nos jours on les supporte gaiement. On vend son foyer parce qu'on se déplace ; il est naturel d'emporter son avoir en partant : on ne peut pas mettre une maison en portefeuille; on y met sa valeur. Pourquoi se déplace- t-on ainsi en masse? Pour plusieurs il y a de bonnes raisons de rester chez soi ; le premier pas en dehors du pays est le premier pas vers l'infortune; mais

on ne réfléchit pas : on fait comme les autres. Enfin on vend son foyer parce que la loi l'ordonne. Parlons avec respect de la loi; nous n'avons pas le droit de lui infliger un blâme, elle nous permet de pousser une plainte.

Dans certains cas, lorsqu'une succession s'ouvre, la loi prescrit la vente par licitation. Tout y passe : les bâtiments, les prés, les champs et les vignes ; les meubles ne sont pas épargnés ; cependant ils sont plus sacrés parce que les ancêtres les ont touchés. On vend à la criée le fauteuil sur lequel ils se reposaient, et le^lit qui reçut leur dernier soupir ; leur tabatière et leurs lunettes sont inscrites sur l'inventaire, et les enfants éplorés n'ont d'autre ressource que renchérissement exagéré d'un ami pour échapper à la douleur devoir ces objets précieux passer en des mains étrangères. Ces mœurs sont absolument barbares : l'esprit d'égalité nous réconcilie avec elles.

Il y aurait un remède au mal : ce serait de modifier la loi qui l'engendre ; mais ceux qui l'ont faite la défendent avec acharnement. Elle est un des immortels principes de 89 ; quiconque porte une main téméraire sur l'arche de la civilisation moderne est frappé de mort.

Pour conserver le foyer à la famille, l'ancien régime avait inventé le droit d'aînesse ; je ne

viens ni l'attaquer ni le soutenir. L'ancien régime n'est plus : il faut savoir se consoler des changements inévitables introduits par la force des choses; on se consolg moins aisément de la destruction de la famille, élément essentiel d'une société bien organisée. On comprend sans peine que le foyer devait avoir la même destinée : iJ ne pouvait pas lui survivre.

Ce qui caractérise les temps nouveaux c'est l'engouement de la liberté et l'application outrée de cette doctrine à la vie politique et civile. Nul n'ignore les périls de ce système ; mais de temps en temps la liberté peut se servir de correctif à elle-même ; quand on en a les inconvénients, ce n'est pas trop d'en posséderles avantages.

Pour rester dans la question des lois successorales, on diminuerait les funestes effets de l'égalité des partages en accordant au père de famille la liberté de tester. Cette liberté existe en Angleterre et même en Amérique ; ce serait peu connaître nos libéraux de croire qu'ils sont disposés à l'introduire dans nos institutions; ils ont trop peur de voir la société s'asseoir sur des bases solides. Ce jour-là la révolution serait finie : ça ne fait pas leur compte.

Mais j'oublie la tâche modeste que j'ai à remplir. Laissons les dissertations épineuses qui di-

visent les esprits. Je finis par où j'ai commencé : je conjure l'ouvrier de conserver son foyer et de le transmettre à ses enfants. Qu'il traverse comme il pourra l'impasse cruelle dans laquelle la patrie est engagée, et qu'il demande à Dieu de donner à ceux qui viendront après nous les lumières suffisantes et le courage nécessaire pour ramener nos lois à des formes plus sages. On peut faire cette prière sans être un mauvais citoyen.

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Voici une dernière preuve de l'influence sociale du foyer. Par la destruction du foyer, l'ouvrier moderne a été déraciné de son sol natal. Ce fait a contribué à créer la classe trop nombreuse des nomades.

Il y a les nomades du désert et les nomades de la civilisation. Dans les solitudes de l'Arabie, dans les sables arides de l'Afrique et sur les plateaux du Thibet, il y a des tribus qui sont comme un ressouvenir de l'ère patriarcale dont elles continuent les traditions. Elles plantent leur tente le soir et la lèvent le matin ; elles poussent devant elles des troupeaux qui cherchent l'herbe et l'eau ; ainsi elles parcourent des régions immenses dont elles ne fran-

chissent pas les frontières. Ces tribus sont paisibles, elles sont inoffensives, elles poursuivent la vie et elles la sèment en route. Quand on ne va pas leur déclarer la guerre, elles laissent le monde en paix. Le monde ne connaît que la beauté monotone de leurs horizons, le charme de leurs légendes et l'antique simplicité de leurs mœurs

Les nomades de la civilisation sont moins poétiques. Les honnêtes gens que le mouvement emporte, et qui restent convenables, sont l'exception. Les autres ont secoué les préjugés de la morale avec la poussière du pays natal. Us n'ont plus de frein ; leur conscience perd ses délicatesses dans des désordres répétés ; l'opinion qu'ils craignaient au village n'a plus sur eux aucune prise : à vrai dire, elle n'existe pas, car ils sont partout et nulle part. Ils vont ainsi de l'Orient à l'Occident ; ils traversent les chantiers, ils exploitent les charbonnages et les mines ; ils laissent en route leurs vertus, ils semblent contracter tous les vices. On les trouve au fond de toutes les aventures ; ils fournissent les escrocs et les coupe-jarrets; ils envoient des recrues à l'armée des conspirateurs ; ils tiennent la police en haleine ; ils empêchent les tribunaux de se mettre en vacances. Dans les temps orageux, ils sont un danger pour la patrie. Le législateur

comprend qu'ils n'ont aucun intérêt à la conservation sociale, et il essaie de les écarter des urnes électorales d'où sortent les pouvoirs publics. Mais les démagogues plaident leur cause et leur confèrent des droits illimités ; ils comptent sur eux pour les émeutes : ils paient magnifiquement leurs services.

Au dix-septième siècle, les Gueux se constituèrent dans un quartier de Paris : ils se donnèrent un roi. La nuit, les rues de la capitale n'étaient pas très-sûres, les Gueux détroussaient les passants ; on envoya les archers du roi pour les ramener à l'ordre.

Les nomades modernes se tiendraient pour offensés, si nous les comparions. aux bohèmes d'un autre âge. Ils s'en distinguent par l'argent qu'ils gagnent, et dont ils font un mauvais usage ; ils leur ressemblent par leurs misères morales. Il importe de rattacher l'ouvrier au sol par les Uens que la nature forme et que la religion consacre. Ce n'est pas impunément qu'on le chasse de son foyer.

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