‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 41 sur 79 · Ephès., V · texte numérisé non relu

Ephès., V

les et sociales, qui sont le fond de l'homme, du chrétien, du citoyen, et qui, en se communiquant d'une génération à l'autre, forment les races et préparent la grandeur des nations.

Que l'ouvrier à qui je m'adresse ne soit pas surpris de mon langage; surtout qu'il ne refuse pas la mission que Je lui impose. Puisqu'il est père, il est prêtre. Les pères de famille sont les premiers prêtres dont l'histoire fasse mention; ils recevaient directement les révélations divines; ils les répétaient, sous la tente, à leurs enfants. Pendant des siècles ils furentle canal par où passait la vérité ; aussi longtemps qu'ils furent fidèles, la tradition suffit pour diriger la caravane humaine. L'Ecriture ne vint qu'après la mort des patriarches : le sacerdoce lév'itique fut chargé de l'interpréter.

Un autre sacerdoce a remplacé le sacerdoce antique; il n'a pas aboli celui du père de famille, qui demeure le ministre de la vérité pour ses enfants. Celui-ci commence au foyer domestique une éducation qui s'achève au temple.

L'ouvrier qui prétend à la gloire de la paternité apportera donc des principes au mariage ; cette mise est indispensable, car on ne transmet pas ce qu'on ne possède pas. Quoique l'homme n'engendre que le corps de l'enfant, et que l'âme qui y est unie sorte immédiatement

des mains de Dieu, il transmet" cependant son génie ; les principes en font partie.

Ici l'ouvrier n'a rien à inventer. Il n'a qu'à se souvenir des leçons de sa mère et des enseignements de son pasteur ; avec cette science, il a un bagage suffisant. S'il les a laissés en route, il doit ramasser dans la poussière de ses passions éteintes les reliques de la vérité, etrecomposer le trésor qu'il avait dispersé.

L'ouvrier sans principes ne doit pas se marier; celui qui en a de mauvais, moins encore. Lepremier n'a pas la vie ; le second porte la mort dans son cerveau. L'homme malade se fait justice : il est fiancé avec la tombe ; il a la générosité de vouloir y descendre tout seul. L'ouvrier sans principes devrait l'imiter : son athéisme ne ferait pas d'autre victime que lui-même.

Ce n'est pas assez d'avoir des principes : il faut les communiquer. A cet effet, le père de famille peut employer ses lèvres ; elles sont autorisées, car elles sont dépositaires des saintes vérités ; et par elles-mêmes, elles inspirent le respect à ceux qui au foyer en recueillent les vibrations. Si de temps en temps l'ouvrier qui caresse son enfant assis sur ses genoux lui

récitait la prière du matin ; s'il lui faisait épeler une page du catéchisme ou de l'Evangile, cet exercice, qui ne serait pas sans charme pour son cœur, aurait une portée considérable.

S'il no veut pas prêcher, qu'il agisse ; l'exemple vaut plus que la parole. Que sa vie soit un enseignement; elle le sera s'il est fidèle à Dieu, s'il respecte l'Eglise, s'il évite d'attaquer ses doctrines, de blasphémer ses institutions, de fausser son histoire et de calomnier ses influences. Qu'il n'afflige pas son jeune auditoire, rangé autour de la table de famille, par des saillies de mauvais goût, par des propos licencieux, et par des louanges plus ou moins sincères jetées à l'erreur triomphante et aux systèmes à la mode.

Que l'ouvrier me permette encore un mot.

S'il ne veut pas s'occuper de l'éducation de ses enfants, qu'il laisse faire ceux qui y songent. On trouve des pères indifférents, pour ^qui une âme ne pèse pas une once ; on en trouve qui sont dépravés, et qui "empoisonnent une âme avec délices ; j'aime à croire qu'ils sont de bonne foi. Les mères sont à peu près incorruptibles. Dieu a mis en elles des trésors de foi, qui sont comme la réserve des races et les empêchent de périr par' scepticisme ou par corruption. La femme médiocre ou légère est assez souvent une mère convenable : soit dit à l'honneur de toutes

les femmes chrétiennes. Ceci est le miracle de Dieu.

L'influence de la mère supplée à celle du père. Il ne faut pas croire cependant que l'oeuvre de l'éducation soit parfaite dans ce cas. Selon le vœu delà nature, l'éducation doit se faire à deux, La vie physique de l'enfant est la résultante de deux amours : sa vie morale est le produit de deux vertus. Quand le père est absent, il y a une lacune plus grande qu'on ne croit.

Du moins que le père de famille ne paralyse pas les saintes industries de lamère chrétienne. D'abord qu'il ne combatte pas chez elle les convictions de son baptême ; qu'il ne tourne pas en dérision les pratiques de sa piété ; qu'il n'enchaîne pas sa liberté, et qu'il ne lui fasse pas expier, par des procédés barbares, les larmes et les prières qu'elle verse au pied des autels, les exemples qu'elle donne à la cité, et les services qu'elle rend à la religion et à la société. Surtout il prendra garde de démoUr l'édifice qu'elle aura élevé dans le cœur de ses enfants, édifice sacré dont les principes sont les pierres et dont ''amour est le ciment ; qui monte vivant et harmonieux sous le regard du Seigneur; qui traversera les tempêtes du monde, et ne s'achèvera que dans la lumière de l'éternité.

Le père de famille, prêtre de ses enfants, peut et doit leur assurer un patrimoine de vérité, par un autre moyen, très-puissant quoique négatif, et qui consiste à les préserver des erreurs contemporaines.

Tout le monde sait que la révolution travaille sourdement, mais sans trêve, à ruiner les principes qui servent de base à l'ordre et à la prospérité des nations. Si l'ouvrier ignore par hasard cette entreprise satanique, je la lui dénonce pour qu'il ne se laisse pas surprendre. La révolution est douée d'un rare discernement ; elle a compris que les principes sont l'obstacle unique, en tout cas le plus sérieu.x, qui s'oppose au triomphe de ses théories ; en conséquence elle leur a déclaré une guerre à outrance, qui produit l'horrible convulsion à laquelle l'Europe est en proie depuis bientôt un siècle, et dont rien n'indique l'apaisement. La révolution a ses agents dans les instituts et dans les écoles du haut enseignement. Ceux-ci sont chargés d'égarer et de corrompre les esprits délicats, destinés à exercer les charges publiques et à alimenter les carrières libérales. Par eux elle s'empare de la direction des idées dans les classes supérieures. La

révolution ne s'en tient pas là. Les multitudes lui ont fait envie : un pareil contingent n'est pas à dédaigner. Les multitudes sont le nombre ; elles sont ardentes ; surtout elles sont aveugles ; sous une main habile, elles sont une puissante machine de destruction : la révolution ne néglige rien pour les gagner. Elle a des capitaux; elle a ses écrivains ; elle a ses presses ; elle a ses commis voyageurs ; elle a ses correspondants sur tous les points du territoire : avec ces éléments, elle se livre à la propagande la plus effrénée qui fut jamais.

La révolution, qui est un bon apôtre, se fait tout à tous, pour les attirer tous vers sa bannière. Elle a inventé la bibliothèque de l'ouvrier ; elle se compose de petits traités de morale, où la loi naturelle reçoit plus d'une atteinte, et d'oii l'Evangile est proscrit ; on y trouve des livres d'histoire où sont consacrées toutes les inepties que Voltaire mit à la mode, et qui depuis ont été mille fois réfutées ; l'Eglise catholique et la monarchie chrétienne y sont peintes avec des couleurs odieuses ; la république en bonnet phrygien, la lance d'une main et la balance de l'autre, y fait très-bonne mine. Tout à coté, le roman exhale ses odeurs malsaines, et achève le péril. La littérature de ces productions est correcte, et suffisamment élégante ; il y règne quelquefois

un ton de modération hypocrite, capable de faire prendre le change aux gens peu exercés ; elle est dans un format commode, qui n'épouvante ni les yeux ni la bourse : pour la mettre mieux à la portée de tous, on la donne pour rien. Sous ces dehors, la brochure de la révolution se répand comme une peste. Elle échappe à l'estampille de la commission' du colportage, que les gouvernements libéraux ont soin d'instituer pour permettre aux honnêtes gens de dormir tranquilles, et qni n'est pas, dit-on, très-intolérante. Elle se glisse furtivement, grâce aux complicités organisées, dans tout le pays ; elle pénètre à l'atelier, au cabaret, dans les chantiers et jusque sous le chaume des pauvres villageois. C'est elle qui met le feu aux esprits, et prépare ces commotions périodiques qui nous épouvantent et ne nous convertissent pas : elle est l'ennemie de Dieu, et le fléau des nations.

Elle n'est pas moins redoutable pour la famille. Heureusement, l'ouvrier chrétien veille à la porte ; il garde cette frontière avec plus de dévouement encore qu'il ne défendrait celle de la patrie. L'amour l'a mis en sentinelle. Il a dans le cœur de saintes jalousies; il éloigne de l'âme de ses enfants une indigne brochure, comme il arrêterait un corrupteur anonyme qui menacerait l'honneur de son foyer. L'ouvrier qui, non

content de dévorer l'erreur et l'immoralité dans un coin de son atelier, rentre chez lui la tête en feu, le blasphème sur les lèvres, et y vide ses poches , celui-là est un misérable : il fait les affaires du parti, non pas celles de la maison. Brutus sacrifia à la République des fils coupables :.la justice de Brutus épouvante l'histoire. Lui immole des innocents à la révolution : son crime reste sans nom.

Il n'est pas à dire que la famille chrétienne, pour conserver ses principes et ses vertus, doive se priver des avantages de la lecture. L'Eglise a pourvu aux besoins nouveaux, créés par les circonstances. Dans les grands siècles, elle a enfanté des livres monumentaux, l'honneur éternel des lettres humaines, et qui attestent éloquemment ce que son influence surnaturelle peut ajouter à la puissance native du génie. Ces livres sont des fontaines pubUques oh les esprits sérieux et avides de vérité peuvent aller à toute heure se désaltérer. De nos jours, cette qualité d'esprits est très-rare.

L'Eglise, qui est une mère, sait prendre tous les tons et toutes les formes pour se mettre à la portée des âmes menacées par la conspiration

de l'incrédulité. Elle a tiré de son cœur la bibliothèque des ouvriers. Ses écrivains sont à l'œuvre ; les plus distingués ne dédaignent pas de descendre des hautes sphères delà spéculation, pour remplir un apostolat plus modeste et non moins utile. Ils parlent une langue simple ; ils dépouillent la vérité de l'appareil scientifique ; ils mettent leur bouche tout près de l'oreille des multitudes, pour être mieux compris : trop heureux si, à ce prix, ils peuvent tirer quelque pauvre ouvrier des ténèbres de ses préjugés, ou l'empêcher d'y tomber, s'il est encore préservé.

Cependant l'Eglise a abordé le problème économique. Avec des ressources modiques, et, malgré l'impopularité relative de son entreprise, elle a réalisé le bon marché. Elle a tiré parti des progrès de l'industrie ; elle a son papier, son format, son colportage, à l'instar de la révolution. Le capital cathoUque s'est montré généreux. Le zèle, qui est un autre capital, s'est développé dans toutes les associations qui s'occupent des questions ouvrières. De là sont nés /es Petits Livres, qui, sous des noms très-divers, circulent dans les villes et dans les villages, et vont porter partout la bonne nouvelle de l'Evangile. En se condensant, et en se mêlant aux meilleures productions de la littérature ancienne, les Petits Livres sont devenus des bibliothèques. On les

trouve dans les paroisses, dans les cercles, dans quelques usines, et jusque dans les casernes oh les vrais amis du soldat les ont fait parvenir, Pour que rien ne manquât au bien-être intellectuel et moral de l'ouvrier, notre siècle de journalisme a vu éclore les Semaines Religieuses, ces feuilles timorées, nées à la frontière du temple et de la place publique, qui sont parfumées d'encens, et qui répandent la bonne odeur des exemples et des vertus qu'elles glanent dans les chroniques contemporaines. Ces modestes messagères sont les abeilles de l'Eglise : elles portent sur leurs ailes un riche butin, avec lequel les âmes de bonne volonté peuvent composer leur miel.

C'est ainsi que l'Eglise est toujours dans la situation : il ne lui manque qu'une clientèle plus nombreuse. Ses fils égarés se détournent de ses enseignements, qu'ils trouvent trop austères, quand ils ne les appellent pas d'un autre nom. Ils préfèrent les utopies de la révolution qui ne gênent guère leur liberté, et qui les conduisent à l'abîme par des chemins riants. Que ceux qui veulent périr périssent. La famille de l'ouvrier chrétien continuera sa confiance à l'Eglise qui ne l'a jamais trompée ; elle acceptera son catéchisme avec respect, et ses Petits Livres avec reconnaissance.

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