‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 46 sur 79 · Psalm. V · texte numérisé non relu

Psalm. V

Cependant l'enfant grandit. L'école le réclame.

L'école estunc succursale du foyer domestique et une annexe du temple. Tout se tient ici-bas. Je n'ai pas d'autre ambition que de voir subsister le faisceau des influences que la Providence a établies autour de l'enfant, pour achever sa formation, et que celui-ci doit subir simultanément.

La question scolaire ayantété très-embrouillée, dans ces derniers temps, par des passions de tout genre, il est bon que l'ouvrier sache à quoi s'en tenir.

D'abord, il est incontestable que l'instruction est, en soi, une bonne chose. Puisque l'homme apporte dans la vie une intelligence, on ne voit pas pourquoi il no l'ornerait pas de connaissances utiles. On savait cela avant nous. Les charlatans d'un certain parti mentent effrontément, lorsqu'ils attribuent à notre siècle l'honneur de cette découverte. Mais quand on ne sait pas l'histoire, et qu'on s'adresse à un auditoire de dupes, on débite avec aplomb les plus incommensurables bêtises.

Il y a des époques oh l'instruction devient in-

dispensable. Quand elle tend à se généraliser, qu elle est la condition même de l'existence, et comme le gagne-pain de l'individu, il faut, bon gré mal gré, se pourvoir de ce précieux instrument. Quoique les métiers qui ne demandent que delà vigueur dans les bras soient encore les plus nombreux dans notre société, néanmoins, l'instruction sert à mieux remplir les fonctions modestes, et met sur le chemin qui conduit à de plus distinguées. Elle est un moyen d'avancement.

Le point de vue international ne saurait être négligé en cette matière. Aucune nation n'étant isolée sur la carte, chacune doit se tenir au niveau des autres, sous peine de déchoir. L'Europe est aujourd'hui très-éprise de l'instruction des masses, et applique une bonne partie de ses ressources à la répandre. C'est un devoir pour la France de ne pas se laisser devancer, si elle ne veut pas être vaincue dans l'industrie, dans le commerce, et surtout dans la guerre.

Ces concessions faites à l'opinion régnante, il faut convenir que l'instruction n'a pas par ellemême tous les avantages qu'on lui prête. On nous en trace des tableaux fantaisistes, qui prouvent

que leurs auteurs sont doués d'une imagination féconde. Pourquoi sommes-nous forcés de soupçonner leur bonne foi ! A les entendre, l'instruction supplée à la religion et à la morale ; ou plutôt elle est toute la morale dont les peuples ont besoin. Si les crimes se multiplient, si les mœurs se gâtent, si l'esprit de famille se perd, si l'autorité est méprisée et les lois impuissantes, si l'égoïsme gagne lentementles cœurs, si le courage diminue, si la fidélité est rare, si les convictions s'en vont, si les caractères s'aplatissent, si les tempéraments s'usent dans le plaisir, la décadence s'explique aisément : c'est parce que l'on ne sait pas lire, écrire et compter. On doit très-probablement rapporter à la même cause l'oïdium, le phylloxéra, la maladie des pommes de terre, le choléra, le petite vérole, les tremblements de terre, et les fréquentes révolutions qui désolent la civilisation. Par la loi des contraires, le remède à tous ces maux sera trouvé, quand on saura lire, écrire et compter. Alors la nature obéira ; l'humanité changera ses instincts ; les nations vivantes seront immortelles; pour ressusciter celles qui sont mortes, il suffira de placer une écritoire, un alphabet, et la table de Pythagore sur leur tombeau.

Mais laissons le langage de laplaisanterie. La vérité est que l'instruction, séparée de la religion,

n'a aucune vertu médicinale : elle est plutôt un péril. Elle rend l'ouvrier orgueilleux ; elle lui permet de fausser ses idées dans des livres pervers, et de dépraver son cœur dans la lecture des romans ; elle le dégoûte du métier ; elle lui inspire la haine des supériorités, et le pousse dans toutes les aventures. C'est un fait de statistique, que la population des villes est, en France, la moins morale, et celle qui donne les plus grandes craintes pour l'ordre social. Cependant elle sait lire, écrire et compter.

Il est également vrai que la religion bien comprise et bien pratiquée peut, toute seule, faire des hommes honnêtes et de bons citoyens. Nos pères valaient plus que nous, et ils n'étaient pas aussi savants que nous. Encore maintenant les pro\ànces oii l'instruction est le moins avancée sont celles qui ont conservé les vertus antiques, dont le défaut toujours croissant nous épouvante. On ne contredira pas ces assertions.

Une petite excursion sur le terrain spéculatif ne nous a pas beaucoup retardé. Je ne suis pas fâché de fournir à l'ouvrier des armes pour se défendre dans la controverse contemporaine.

Pratiquement, l'ouvrier regardera comme un

devoir d'envoyer ses enfants à l'école. Si son amour est intelligent, il ne les privera pas du secours de l'instruction, dans un temps où la vie est si difficile, et où il faut conquérir une position à la baïonnette, comme sur un champ debataille. Ici il ne s'abandonnera pas à une insouciance qui se rencontre quelquefois, et qui est un péché grave; surtout, il n'écoutera pas la voix de la cupidité qui lui fait voir dans ses enfants un petit capital bon à exploiter le plus tôt possible, et le détermine à sacrifier à son gain les plus sérieux intérêts de leur avenir. Il ne rendra pas nécessaire l'intervention de l'Etatpour décréter l'instruction obligatoire, et pour punir de Tamendele père de famille qui ne fera pas inscrire ses enfants sur les registres de l'école communale. Il donnera raison à ceux qui prétendent qu'une pareille loi n'est pas indispensable, et que l'Etat peut s'en rapporter au cœur d'un père, toujours bien inspiré par sa tendresse.

Le moment venu, il choisira le maître auquel il préfère confier ses enfants. C'est son droit. Le maître ne représente pas l'Etat mais la famille. Quand l'Etat absorbe le maître, pour en faire l'instrument de ses desseins, et peut-être le complice de ses crimes, il abuse. L'abus devient plus criant, quand l'Etat constitue un monopole qui, en écartanttoute concurrence, rendillusoire

la liberté" que Dieu a donnée au père de famille de prendre où il veut le maître de ses enfants. Nous n'en sommes plus là. Mais la révolution nous menace de ses sinistres utopies qui, par intervalles, deviennent des réalités.

Deux écoles se disputent les préférences du père de famille : l'école chrétienne et l'école laïque. L'école chrétienne est celle où, avec les éléments des connaissances humaines, on enseigne à l'enfant la religion et la morale qui sontla base de toute bonne éducation. Ici le maître est tantôt congréganiste, tantôt laïque; ce n'est qu'une nuance qui ne touche pas au fond du débat. L'école laïque est celle où non-seulement on sophistique les connaissances, mais où l'on applique ce principe, que l'enseignement scientifique exclut la religion et la morale, choses séparées de leur nature, et réservées pour les expositions doctrinales auxquelles le prêtre se livre dans le temple.

Ce dernier système est préconisé par la révolution: il est déjà suspect. De plus, il est nouveau; il contredit audacieusement les traditions scolaires les mieux établies. Quintilien qui faisait autorité chez les anciens, n'en parle pas ; le sage RoUin qui a composé le Traité des études, n'a pas consacré une seule ligne à la distinction subtile que la révolution établit entre l'enseigne-

ment scientifique et l'enseignement religieux. Je n'en suis pas surpris ; car cette distinction est une absurdité. Je ne m'arrêterai pas à le démontrer ; j'aurais à dérouler une grande thèse philosophique qui ne fait pas partie du plan que j'ai adopté. Mais je sais très-bien qu'il n'y a qu'une vie dans l'âme de l'homme, comme il n'y en a qu'une dans son corps; et de même qu'on n'a pas encore proposé de diviser l'éducation du corps, de commencer par celle des membres et d'ajourner celle dclatêtc à une autre époque; ainsi il est inadmissible qu'il y ait quelque avantage à enseigner d'abord la science à l'enfant, et à retarder jusqu'à sa virihté la question religieuse. La science ne s'en portera pas mieux ; la religion court le risque d'arriver trop tard, peut-être jamais.

Mais il ne s'agit pas ici d'une méthode pédagogique. La révolution qui a inventé l'école laïque, la justifie par un prétexte : elle soutient qu'on y formera mieux le citoyen. La religion serait donc un obstacle à ce résultat? C'est ma première nouvelle. J'avais cru, et je crois encore avec tout le monde, que la religion, seule, peut donner à l'enfant les qualités sérieuses qui font le bon citoyen. C'est à la révolution de prouver le contraire.

Derrière un vain prétexte on découvre les

raisons véritables. Avec l'école laïque la révolution veut préparer son avenir, en inoculant aux jeunes générations des doctrines qui n'ont pas encore obtenu dans la société un triomphe assez complet. Parce que la religion ne permet pas de mener à bonne fm cette œuvre anti-patriotique, elle est mise à la porte et consignée à la sacristie, en attendant qu'on la jette par-dessus la frontière. Les démagogues cyniques l'avouent; les habiles le dissimulent : tous le pensent.

Entre les deux écoles que je viens de décrire, l'ouvrier n'hésitera pas : il enverra ses enfants à l'école chrétienne.

Il n'épousera pas les préjugés d'un certain monde contre l'instituteur congréganiste. Celui-ci a la science ; il fait chaque jour ses preuves ; il a la vertu: il est placé sous l'œil jaloux de l'opinion, et, malgré des faiblesses possibles, il supporte avantageusement la comparaison avec ses détracteurs ; il aie dévouement : sur ce terrain il ne craint personne ; il a tout laissé, pour mieux se consacrer à l'éducation de la jeunesse : la famille dont il est le fils, et celle dont il aurait pu être le père; il travaille pour Dieu, pour l'E-

glise et pour la patrie, jusqu'à sa vieillesse, sans profit pour sa fortune qu'il n'a ni à fonder ni à augmenter. Ce soldat de l'école se repose de ses nobles fatigues à l'ombre du cloître, dans la prière qui l'élève jusqu'au ciel. Quand il redescend vers la terre, il est renouvelé, et prêt à continuer son rude mériter sans défaillance.

On invoque le célibat qu'il professe, pour l'écarter de l'enseignement. Mais il n'y a aucune incompatibilité entre le célibat et ce sublime ministère. Le maître ressemble un peu au prêtre. Comme lui il a besoin de liberté et d'amour : le célibat lui assure ce double avantage ; il ne le rend pas impropre au gouvernement des choses humaines ; on connaît d'autant mieux la vie qu'on est plus élevé au-dessus d'elle. L'instituteur congréganiste estunvieuxserviteur de la France, qui lui doit la moitié des grands hommes qui l'ont illustrée. Il a droit à notre reconnaissance.

J'insiste sur ses mérites, parce qu'il est le point de mire de la révolution.

Cependant je ne veux pas diminuer dans l'esprit de l'ouvrier l'estime dont l'instituteur laïque est digne, quand il a conscience de sa mission, et qu'il la remplit d'une façon classique, pour la patrie et pour l'Eglise. L'Eglise honore tous les dévouements : elle emploie toutes les aptitudes. Quand le laïque accepte son symbole, et consent

à cultiver dans l'âme de l'enfant les germes que le baptême y déposa, elle le fait entrer dans ses cadres, et partage avec lui la gloire du succès. L'histoire est remplie des noms des laïques magnanimes qui ont travaillé pour la vérité, et ont quelquefois effacé le sacerdoce par l'éclat des talents et l'importance des services.

Je recommande le laïque chrétien à la confiance des pères de famille.

Quant à l'école oiiTonne parle jamais de Dieu, l'ouvrier l'aura en horreur. Il vouera plutôt ses enfants à une ignorance éternelle, s'il ne peut pas les faire instruire ailleurs. Qu'il ne se laisse pas tromper par les apparences ; qu'il méprise les cadeaux des municipalités, les livres classiques, les articles de bureau, les chaussures, les pantalons et le chocolat, offerts si généreusement aux pupilles de la révolution, aux frais des contribuables ; surtout qu'il ne se laisse pas intimider par les menaces, cette arme déloyale qu'une certaine catégorie de libéraux ne manque jamais d'employer. Il doit défendre l'âme de ses enfants, au prix de sa vie : quand on est père, l'héroïsme ne coûte rien.

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Reste l'éducation professionnelle ; elle est le pain de l'enfant. L'ouvrier ne doit pas la négli-

ger, car ordinairemenL il ne laisse pas d'autre héritage.

Le choix d'une profession est chose grave. Ici l'ouvrier est très-exposé aux illusions de l'amour paternel et aux entraînements de l'esprit contemporain. J'ai dit succinctement ailleurs les périls du déclassement *. Il est causé chez nous par une fausse interprétation des principes de 89. Je ne veux pas les défendre ; mais quand on y trouve un grain de bon sens, il faut l'indiquer.

L'article I" de la Déclaration des droits de rhonime dit : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.

Mais il ajoute : Les distinctions sociales ne peuvent êtres fondées que sur rutilité commune.

Il y a donc des distinctions sociales.

L'article VI porte : Tous les citoyens étant égaux aux yeux [de la loi), sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents *.

Une fois de plus, la loi distingue entre les capacités, les talents et les vertus.

C'est pourquoi l'ouvrier qui destine son enfant à une carrière libérale, doit auparavant étudier ses aptitudes ; ensuite il tiendra compte des

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