III Reg., vin
Les traditions bibliques se sont conservées dans l'Eglise.
Dans les temps apostoliques, nous voyons le travail des mains pratiqué par les plus grands. Paul de Tarse, versé dans les sciences sacrées et profanes, qui balançait Platon dans l'estime de ses contemporains, qui tenait tête aux proconsuls romains dans les prétoires, qui étonnait l'Aréopage autant par son éloquence que par la nouveauté de ses doctrines ; qui gouvernait des églises dans toute l' Asie-Mineure, qui alla planter la croix au pied du Gapitole, qui épouvanta Néron en convertissant ses courtisanes, qui mérita de mourir de la main du bourreau pour Jésus-Christ et pour son Evangile, et qui est plus illustre encore dans son tombeau qu'il ne le fut pendant sa vie ; Paul de Tarse avait un métier : il faisait des tentes.
Les Thébaïdes de l'Egypte sont, pendant quatre siècles, le rendez-vous de toutes les âmes dont le monde n'est pas digne; qui s'arrachent à ses fêtes et à ses délices, pour aller demander à la solitude du silence, un peu de paix et de liberté. Il ne faisait pas bon dans les vapeurs empestées d'une civilisation décrépite. D'ailleurs
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on sentait la pointe de la framée du barbare qui
trouait les murailles de l'empire, et entrait déjà dans les flancs des peuples gangrenés : on fuyait Byzance pour les bords du Nil. Ces sublimes exilés ne tardèrent pas à frapper d'étonnement les peuples et les empereurs, qui leur envoyaient des messages; ils partageaient leur temps entre la prière et le travail des mains : deux occupations qui paraissent avoir eu pour eux la même importance, parce qu'elles se rapportaient au même but. Tandis quils récitaient le psautier, et que le cantique de leurs lè\Tes retentissait dans le calme profond de la nuit, ils tressaient des nattes, ils faisaient des paniers d'osier qu'ils allaient vendre à Alexandrie. Ces modestes ouvriers sortaient des plus illustres familles de l'Orient; ils portaient des noms restés fameux, plus encore par leurs vertus que par les richesses qu'ils avaient possédées, et les rôles qu'ils avaient joués; ils s'appelaient Antoine, Pacôme, Paul, Hilarion, Arsène, Macaire. Les sables de Scetée et de Nitrie parlent maintenant au voyageur de leurs veilles, de leurs austérités et de leurs extases ; le jonc qui croît au bord des lacs et le palmier qui pousse sur la pente des roches lui rappellent les grossiers travaux qu'ils exécutaient pour gagner leur vie et pour rester les amis de Dieu.
Le moyen âge nous offre le type pittoresque du moine ouvrier. Le monastère est l'encyclopédie des arts et métiers. Tandis que le théologien cherche la doctrine dans l'Ecriture et dans les volumineux traités des Pères; tandis que l'érudit copie sur parchemin les monuments de la littérature païenne échappés aux dévastations de la guerre ; tandis que l'artiste fouille un chapiteau, esquisse une statue de saint, et enlumine, avec de l'or et du carmin, les majuscules d'un livre d'heures; d'autres, armés de la bêche, sont les soldats de la glèbe. Ils combattent la sauvagerie du sol et ils en reculent, chaque jour, les limites. Le froc retroussé, le capuce rejeté en arrière, autour des reins une courroie, les bras nus et le cœur joyeux, ils sont agriculteurs, pâtres, bûcherons, jardiniers, maçons, charpentiers, serruriers, peintres, tailleurs d'habits et faiseurs de sandales. Pionniers infatigables, ils s'arrêtent à regret pour respirer en disant un Ave Maria. Cela ne les empêchait pas d'assister à matines qu'on chantait à minuit, après avoir dormi quelques heures, enveloppés dans leur manteau de bure. La légende du frère Jacques n'est pas un conte.
Plus tard l'état monastique se subdivisa en branches diverses, et adopta des spécialités de travail. On vit paraître dans l'Eglise le moine
prêcheur, le moine contemplatif, le moine rédempteur d'esclaves, le moine professeur, le moine garde-malades ; le moine ouvrier resta. C'est l'Ordre bénédictin qui a le mieux conservé la tradition du travail des mains : elle lui est chère. C'est lui qui l'emprunta aux cénobites de l'Egypte pour l'introduire dans l'Occident ; afin de mieux la faire passer dans les mœurs monastiques, il l'inscrivit dans sa constitution. On vit alors un spectacle nouveau : ses plus grands hommes menaient de front l'étude et le métier. Saint Benoit laissaitlaplume avec laquelle il rédigeait le code immortel de son institut, qui devait servir de modèle à tant d'autres, pour aller remuer la terre du jardin. Saint Bernard nous raconte lui-même que c'est à l'ombre des hêtres, où il partagaitles rustiques occupations de ses frères, qu'il apprenait l'Ecriture par cœur.
Le trappiste est aujourd'hui le continuateur le plus illustre de ces précédents. Rancé, qui le créa, a donné à l'Eglise un martyr volontaire, à l'agriculture un héros, aux ouvriers un modèle. On dirait qu'il fuit les pays fertiles dont la culture ne coûterait rien à ses bras ; il aime à se mesurer avec les difficultés, pour souffrir davantage et pour fournir à Dieu et aux hommes une plus évidente preuve de dévouement ; il se fixe près
des marais fiévreux qu'il faut assainir, et dans les landes désolées qui attendent la vie ; il défriche les coteaux rocheux ; il arrose les sables arides. On sait assez qu'il fait des miracles : le plus grand, c'est lui-même. Il pèse son pain, il mesure son eau, il abrège son sommeil ; il n'y a que le silence qui réponde à sa voix ; il vivrait dans le vide, s'il ne respirait pas du côté du ciel. Il fait frémir les délicats du siècle, qui ignorent son bonheur; cependant il est aimable: ceux qui l'ont visité dans sa solitude en reviennent charmés. Il est de l'éternité et il est de son temps; il en suit les progrès, quand ils sont de bon aloi. Chacun se souvient de l'avoir vu, avec son air austère et sa blanche robe, dans les expositions des concours régionaux, debout près d'une charrue perfectionnée, attendant avec tranquillité la visite du Jury, sans inquiétude pour la médaille dont il se passe très-volontiers, car il n'a pas d'autre ambition que de démontrer, par un exemple, que l'Eglise n'est pas l'ennemie des lumières. Si, par impossible, le travail des mains, qui est déjà en défaveur dans notre société, devait être tout à fait discrédité dans l'esprit des multitudes, le trappiste se dresserait comme une protestation éloquente, portant dans sa main la croix et la bêche, pour dire à tous la sainteté du métier, et pour lui réconci-
lier les déserteurs égarés par des rêves sinistres.
Voilà le métier. Par sa nature, il participe de la science et de l'art ; il a quelque chose de leur noblesse. La Bible l'a chanté; l'Eglise l'a consacré ; la Bible et l'Eglise représentent Dieu et l'humanité : elles expriment leurs suffrages.
Maisilnefautpas laisser dans l'ombre un autre aspect du métier, je veux dire sa moralité. Après avoir étudié la trace qu'il a laissée sur les chefsd'œuvre de l'histoire, il convient de ne pas omettre celle qu'il a imprimée dans l'âme de l'ouvrier.
Le travail, en général, a une vertu moralisatrice : la paresse a un effet opposé. C'est pourquoi le travail est vanté dans l'Ecriture sainte, en mille endroits divers ; la paresse, au contraire, n'y est pas ménagée. On connaît la célèbre parabole du livre des Proverbes : Je sm's passé par le champ du paresseux et dans la vigne de t insensé. Et voilà que les orties croissaient partout ; les épjines couvraient toute la surface, et la muraille de pierres était renversée. A cette vue, fai réfléchi dans mon cœur : cet exemple m'a fait apprécier la sagesse. Je me disais ; on s'endort un mo-
ment, on goûte les douceurs du repos, en croisant les bras; et aussitôt la gêne arrive avec larapidité d'un courrier ; la misère vous tombe dessus comme un brigand armé *.
Cette vigne désolée, et ouverte aux voleurs, est l'imago de l'âme de l'ouvrier paresseux. Les pensées funestes y poussent comme une végétation malsaine ; elle est envahie, de tous côtés, par des théories qui sont la semence des plus funestes desseins. Le vice se développe avec l'erreur; il salit l'imagination de rêves abjects; il tue dans le cœur le sentimentdudevoir et la vigueur du caractère. Une société qui compterait beaucoup de désœuvrés, porterait dans ses flancs des bataillons d'anarchistes toujours prêts à l'égorger. Le travail prévient ces désordres.
Si j'avais le choix entre les diverses occupations qui se partagent l'activité humaine, sous plusieurs rapports, je donnerais la préférence au métier, quoiqu'on puisse abuser de tout.
La science engendre l'orgueil. Ceux quila cultivent s'élèvent au-dessus du sens commun qu'ils méprisent; de temps en temps ils s'élèvent contrôle Créateur dont ils n'acceptent pas les lois : ils finissent mal. Ils tombent des hauteurs insolentes oii ils s'étaient placés, foudroyés par la d. Prov., XXIV, 30.
justice de Dieu, et siffles par ropinion des honnêtes gens.
L'art fait des fous ; l'art se plaît dans l'idéal : c'est là qu'il va chercher des formes qui, en s'ajoutant à la réalité, produisent la parfaite beauté. Mais ce milieu indéfini, oîi le génie peut, à son aise, déployer ses ailes, porte à la tête : il produit l'idéalisme qui est à l'idéal ce que la fièvre est à la vie. Ceux qui sont atteints de ce mal terrible cessent d'être pratiques ; ils ne comprennent rien aux choses d'ici-bas ; ils se plaisent dans les excentricités, ils font souffrir leurs voisins, ils compromettent leurs intérêts. Devenus grotesques, à force d'être sublimes, ils méritent qu'on recueille avec soin leurs chefs-d'œuvre, et qu'on les envoie mourir aux petites-maisons.
Le métier n'a pas tous ces inconvénients. Il est modeste, parce qu'il est obscur; on le rencontre à chaque coin de rue, et l'on n'y fait pas attention. D'ailleurs, il est exact et positif; renfermé dans des lignes qu'il ne saurait franchir qu'en gâtant l'œuvre, il est à l'abri des divagations; sans exclure le talent, il demande surtout du coup d'œil et de la dextérité. Ajoutez à cela qu'il atteint les muscles, qu'il dompte les nerfs et qu'il apaise la vague du sang; ainsi vous vous rendrez compte de l'équilibre physique
et moral qu'il produit assez ordinairement.
La science trouve son châtiment dans la tristesse. Même quand elle n'est pas coupable, elle est soumise à cette loi cruelle: la méditation afflige l'esprit, dit le Sage *. La vérité est cachée au fond des ténèbres ; pour arriver jusqu'à elle, il faut tâtonner beaucoup. L'esprit s'égare dans les sombres galeries qu'il parcourt; il revient sur ses pas ; il prend l'ombre pour la réalité ; il ne compte plus ses déceptions ; il doitpersévérer pour triompher : le succès est magnifique, mais il coûte cher. La profession du plongeur revêtu de son scaphandre, qui va chercher de l'or ou des pierreries au fond de la mer, n'est pas plus pénible. Aussi le savant a le front pâle et chargé de nuages ; c'est une âme en peine, qui voltige autour du problème dont sa sagacité n'a pas toujours raison ; exilé de ce monde, il ne peut pas entrer dans l'autre : sa destinée n'est pas digne d'envie.
L'art a des jouissances qui ne sont pas sans mélange. Il y a trois moments dans la vie de l'artiste: l'incubation, l'extase et l'exécution. L'incubation est laborieuse ; elle suppose la découverte des idées, qui est souvent très-lente; ensuite la fécondation de ces germes embryonnaires, qui dure une petite éternité. Ici il y a