‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 52 sur 79 · Ecclés., XII · texte numérisé non relu

Ecclés., XII

place pour beaucoup de tortures : on ne peut comparer ce travail qu'à celui d'une digestion difficile.

La vision de l'idéal produit l'extase. C'est un quart d'heure assez aimable; l'artiste contemple sa conception entre des lignes encore incertaines, mais qui déjà s'accusent, dans une lumière tremblante dont les effets perfides déterminent des erreurs de perspective. Cependant tout n'est pas erreur : il se dégage du fond vaporeux une image qui égale la pensée de l'artiste : c^est ce qu''il a rêvé.

Il ne reste qu''à Texécuter. Hélas ! Texécution répond rarement à son espérance; sa main est impuissante à [traduire sa pensée. C'est ici que la douleur commence; quand elle ne va pas aboutir au découragement, elle se répand sur son visage comme un deuil inconsolable.

Le métier est joyeux. L'ouvrier n'invente pas ; Tceuvre est là, sur son établi, dessinée par un autre, avec ses proportions et ses moulures; il s'en rend compte ; et, avec son compas, son équerre et son ciseau, il poursuit tranquillement un but qu'il est sûr d'atteindre. Voilà déjà réalisée une grande économie de cerveau et d'imagination. Débarrassé du poids de son génie, Touvricr respire le parfum du vase à fleurs placé sur sa fenêtre ; il écoute chanter son rossignol

dans une cage suspendue à un clou ; sa femme, assise dans un coin de l'atelier, caresse un petit enfant, ou travaille de ses doigts pour le ménage. Quand l'ouvrier n'est pas gâté par ses passions, il lui arrive de se sentir heureux; il entonne, à son tour, un refrain, en s'accompagnant des coups de marteau qui tombent en cadence sur le fer ouïe bois. Quand vient le soir, il dénoue son tablier, il lave ses mains, et il rentre chez lui, tout prêt à recommencer le lendemain.

Une dernière réflexion.

La science est un instrument à deux tranchants. La vraie science éclaire les intelligences ; la fausse les égare. Les services que la première rend ne sont pas amoindris par les calamités que la seconde cause. La science est au-dessus des reproches qu'on peut adresser aux savants ; mais il est si facile d'en abuser, qu'elle reste redoutable pour les mieux intentionnés.

L'art corrompt les cœurs ; on peut dire encore qu'il les élève. Cette alternative de bien et de mal provoque nos défiances : l'histoire dit assez de quel côté penche le génie. Aussi, tout en rendant justice aux hommes qui ont su faire de l'art un apostolat, on doit demeurer convaincu des périls de cette profession.

Le métier est plus inoffensif ; cependant il faut éviter les exagérations au profit d'une thèse.

Avec une clef, un voleur peut ouvrir une porte ; avec un couteau, un assassin peut tuer un homme ; cela ne prouve pas qu'une clef ou un couteau soient de mauvaises choses : le mal n'est que dans l'usage qu'on en fait. En somme, il semble que le métier soit dans l'impuissance de nuire, par lui-même, aux intérêts de la société. Tous ses produits sont des bienfaits: il faut mettre ceci à son actif; et, dans le parallèle des effets moraux qui découlent du travail, lui adjuger la meilleure part.

Après cela, il est permis de féliciter les ouvriers de leur condition. Tous ne me croiront pas ; quelques-uns s'irriteront de ma parole qu'ils prendront pour une ironie. Qu'ils n'oublient pas le point de vue chrétien auquel je me place. Dans ce monde, les ouvriers ne sont pas les mieux partagés sous le rapport de l'éclat, de l'influence et des plaisirs de la vie. Mais le bonheur n'est pas là ; il est plutôt dans la médiocrité que je ne confonds pas avec la misère. La médiocrité est à l'abri des orages ; ornée de vertus et accompagnée d'une petite aisance, elle était l'idéal du Sage : Seigneur, préservez-moi de V indigence et des richesses. Accordez-moi seulement

le nécessaire ; de peur que, rassasié de biens, je ne me laisse séduire, et que devenu incrédule, je ne m'écrie : Qui est mon maître ? ou que, poussé par le besoin, je ne dérobe, et ne viole, par un par j tire, le nom de mon Dieu *.

L'ordre moral s'accuse assez dans le texte sacré. La médiocrité est la source d'un bonheur relatif ; elle assure, mieux que tout autre état, la dignité de l'âme humaine qui consiste dans la foi religieuse et dans le respect des lois saintes ; elle est utile pour le temps et pour Téternité. C'est le lot des ouvriers ; ils ne sauraient mieux faire que de l'accepter de bonne grâce.

Ceux qui penseraient que, dans ce chapitre, j'ai voulu flatter le métier, seraient dans l'erreur. Mais ils me pardonneront de l'avoir poétisé pour le faire aimer, quand tant d'autres le défigurent afin de le rendre odieux.

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