LES CONDITIONS DU TRAVAIL MODERNE
N'est-il pas ouvrier et fils d'ouvrier (,Majic, VI, 3.)
De nos jours, on entend souvent parler delà secte des anti-travailleurs. Existe-t-elle ? Si par là on veut désigner une classe trop nombreuse d'indi%-idus qui désertent le métier, pour entrer dans le commerce, dans l'industrie, ou dans les carrières libérales, la secte des anti-travailleurs est une réalité. Si l'on veut désigner le parti des fainéants, la secte en question est une fable. Je crois que l'avare est un type disparu de notre société ; j'en dis autant du fainéant. Le caractère de notre société, c'est l'activité, une activité dévorante qui ne nous menace que de ses excès. Les multitudes ont brisé les cadres de la tradition qui les empêchaient de déborder ; elles veu-
lent gagner beaucoup, non pas pour amasser, mais pour jouir ; et parce que le travail est l'unique moyen de gagner et de jouir, elles ne reculent pas devant ses fatigues : leur vaillance serait belle, si elle avait d'autres mobiles.
Cependant on constate chez les ouvriers un malaise profond, qui se traduit quelquefois sous des formes sinistres. C'est probablement ce qui a donné le change à certains observateurs superficiels. Mais il ne faut pas en chercher la cause dans le travail lui-même ; elle est plutôt dans les conditions du travail, avec lesquelles la révolution est parvenue à brouiller les esprits irréconciliablement. Les conditions auxquelles le travail est soumis, ne sauraient être placées sur la même ligne : les unes sont légitimes, parce qu'elles sont nécessaires, et méritent d'être défendues contre l'émeute des préjugés ; les autres sont des abus, et dignes de blâme, jusqu'à ce que l'opinion et la loi en aient fait justice. Je vais essayer de démêler ce fagot d'épines.
Le travail existe à l'état soumis ou à l'état libre. Le travail soumis est celui qui dépend d'un tiers, et qui est réglementé, quant au temps, au mode et au salaire. Il est dispersé ou agglo-
méré. Dans le premier cas, il opère au foyer domestique ; dans le second, à la manufacture. Le travail libre est celui qui est affranchi de tout contrôle, autre que celui de l'autorité publique, et qui opère à ses risques et périls.
Le travail soumis n'est pas une nouveauté. Dans tous les siècles, l'inégalité des fortunes, qui est la base de la société, mit les multitudes au service d'un petit nombre de privilégiés ; ceci est inévitable. Le droit civil inauguré en 1789, en introduisant l'égalité des partages, morcela la propriété foncière et diminua le travail soumis; il y eut autant de maîtres que de lopins de terre. Sous 'ce rapport, notre siècle a rompu brusquement avec l'ancien régime ; ce résultat, qui n'est pas sans danger, a ses avantages ; nos publicistes le vantent beaucoup. Je ne sais pas si la Providence a voulu donner une leçon à notre orgueil; mais elle a permis que la grande propriété foncière, devenue rare chez nous, et toujours menacée par le code, fût remplacée par la grande propriété industrielle. Celle-ci n'est pas à l'abri du code ; cependant elle se recompose plus vite que l'autre ; ainsi il y a en permanence, dans le pays le plus démocratique de
l'Europe, un certain nombre de monopoles monstrueux. Il faut admettre la force des choses, contre laquelle on ne lutte pas sans folie. C'est pourquoi le travail soumis a augmenté pour l'industrie, dans la proportion oii il diminuait pour l'agriculture.
A la même heure, le travail dispersé, sans disparaître entièrement, a fait place au travail aggloméré, qui a amené une révolution économique dont les conséquences ont retenti dans l'ordre religieux, moral et politique. La machine en est la cause.
La machine est la reine du jour. On a cru qu'elle remplacerait l'homme : ceci n'est pas absolument vrai. Elle fait plus que l'homme, dans le même temps ; elle fait rarement mieux que l'homme ; seulement elle ne fait rien sans l'homme : Or ce qui est un signe d'infériorité devient un principe de domination. La machine a besoin de beaucoup de bras pour la servir; il lui faut des armées pour exécuter la besogne qu'elle taille; j'allais dire qu'elle aime les vastes auditoires, pour leur faire entendre la sauvage harmonie de ses ronflements : mais pas de poésie. Elle est un centre d'activité qui s'impose; elle attire autour de ses flancs des multitudes autrefois distribuées sur la surface d'une ville ou d'un pays ; elle afTame ceux qui refusent ses offres :
ainsi elle s'assure une nombreuse clientèle. La différence en plus du travail aggloméré, entre l'ancien régime et l'ère moderne, est à notre avantage : disons-le modestement, et non sans quelque crainte. La machine honore l'esprit de l'homme ;jem'inclinedevantsa puissance ; néanmoins je souhaite qu'elle ne gâte pas les bienfaits dont elle est la source, par les maux graves qu'on lui attribue quelquefois.
Le travail soumis, dispersé ou aggloméré, suppose le patron : voici l'ennemi.
Il y a ici une question de droit et une question de fait : la question de droit, c'est l'existence même du patron ; la question de fait, c'est la nature du patron.
En droit, le patron a existé, il existe et il existera. Il y a deux manières de le devenir : la conquête et l'hérédité ; l'une et l'autre ont pour base le travail.
La conquête donne aux grands capitaines des empires, et à l'artisan de la fortune. On conteste l'œuvre des premiers, malgré la gloire qui la couvre. Certains moralistes bourrus ont caractérisé sans politesse, mais avec exactitude, les exploits des héros qui passent sur le théâtre de cette
vie. La justice en est bannie : la force en fait tous les frais ; les larmes des mères, le sang des victimes et l'indigation des vaincus opprimés se mêlent dans une protestation qui accompagne la mémoire des héros jusqu'à la postérité la plus reculée. Malheureusement, l'histoire semble consacrer les triomphes de la violence, par le bruit qu'elle fait autour d'eux. Elle donne ainsi une prime d'encouragement à tous les ambitieux, qui savent qu'il suffit de réussir, La conquête est souvent plus respectable; alors elle ne volepas le bien d' autrui. Un homme a du génie, de la patience et du bonheur ; avec ces nobles moyens, il met sous ses pieds une portion du domaine indéfini que Dieu a donné à notre espèce ; il y arbore son drapeau, et il s'assied à son ombre, fier des résultats obtenus, et heureux de savoir qu'ils ne coûtent un gémissement à personne. C'est la conquête par le travail. Après la création, qui tire l'être du néant, et qui demeure un titre de propriété sans rival, vient le travail qui est une espèce de création, puisqu'il féconde des données préexistantes qui semblent ne pas être, tant elles sont faibles. Lui aussi est un titre de propriété, l'unique qui soit à l'origine, et nul ne peut en attaquer la légitimité raisonnablement. Autant vaudrait disputer à Dieu le monde qu'il a créé, que contester à
l'homme la maison qu'il a bâtie, la vigne qu'il a plantée, la boutique qu'il a achalandée, et les capitaux qu'il a amassés.
Voilà comment on s'élève du rang de simple ouvrier àla dignité de patron. Les imbéciles n'y arrivent pas ; les fainéants pas davantage ; les dissipateurs encore moins ; les fripons de temps en temps.
L'hérédité est la seconde manière de devenir patron.
Quand on n'est pas le fils de ses œuvres, on est le fils de son père. C'est plus commode ; c'est moins méritoire; c'est tout aussi légitime. L'hérédité est le lien des générations et comme la trame de la vie ; si, par impossible, elle était abolie, la famille disparaîtrait; la société se dissoudrait : nous serions embarrassés pour naître. L'hérédité est la continuation d'une vie dans une autre, avec la transmission de tout ce qui laconstitue.L'homme transmet à sarace son sang, son nom, sa gloire, quand il en a, etla fortune qu'il possède. Nous sommes ici en présence d'une loi de la nature : Dieu est par-dessous. C'est une impiété d'y toucher, ou seulement de murmurer contre elle, quand on est impuissant à l'abroger: elle est une source pure et féconde de dévouement. L'homme travaille pour amasser, et surtout pour transmettre ; cette espérance sou-
tient son ardeur, au milieu des fatigues qu'il endure et des déceptions qu'il dévore; elle lui rend la mort moins amère; car en quittant tout, il ne perd rien, puisque ses sueurs accumulées passent à ses enfants. Ceux-ci lui assurent ici-bas une immortalité qui est l'image de celle dont il goûtera les délices au ciel.
Il n'y a pas dans le monde un père, qu'il soit roi ou charbonnier, qui ne porte, gravée en caractères ineffaçables au fond de ses entrailles, la doctrine que j'expose. Le roi veut transmettre son trône et le charbonnier]son four. Si la transmission de la propriété est un besoin impérieux du cœur, en s' effectuant elle devient un droit sacré. Celui qui recueille à vingt-cinq ans une position toute faite est un homme heureux; il n'est pas un voleur.
Le devoir de l'ouvrier est d'accepter, en principe, le patron, qu'il soit un parvenu ou un riche héritier.
Cependant il est mal disposé à son égard : c'est une injustice. Je ne crois pas que les institutions de la France cathohque aient jamais empêché quelqu'un de s'élever par le travail et de passer d'une condition inférieure à une autre
plus considérée. J'accepterai avec reconnaissance la preuve du contraire; mais elle est difficile à produire, car l'histoire est remplie de noms illustres qui, partis d'en bas, arrivèrent aux cimes sociales. La sève ascendante que les savants admettent en botanique circule dans le tronc et dans les branches de ce grand arbre qui s'épanouit à travers les siècles, et qui s'appelle la patrie ; il y a un mouvement continu de molécules dont les unes s'en vont, tandis que les autres arrivent. Néanmoins j'admets qu'autrefois les institutions nationales étaient calculées de façon à ne pas permettre le déclassement en masse et sans garantie : le mérite luimême arrivait plus lentement.
Les lois nouvelles de 1789, en décrétant l'égalité absolue, d'une part, et en favorisant la mobilisation de toute chose, d'autre part, ont créé des courants extrêmement rapides, presque vertigineux, qui permettent aux gens capables, et à ceux qui ne le sont pas, de faire vite leur chemin. Mais à côté de l'égalité des droits se dresse inexorablement l'inégalité des moyens.
La loi ne triomphe pas de la nature. Deux hommes partent à la même heure ; bientôt l'un distance l'autre, s'il est meilleur marcheur: que le vaincu fasse le procès aux jarrets d'acier de son concurrent. Entre deux ouvriers également
disposés à réussir, il y a inégalité de talent, inégalité de forces physiques, inégalité d'ardeur, inégalité de conduite et de moralité. A qui la faute ? Quant à l'inégalité de bonheur, elle est un mystère insondable que ni les philosophes ni les gouvernements ne sont tenus de résoudre. Ici il faut s'incliner devant un dessein supérieur qui règle nos destinées, et qui s'impose aux plus rebelles. Je ne parle pas du bonheur de la naissance ; il serait ridicule de se fâcher contre ceux qui l'obtiennent. Le moyen, s'il vous plaît, qu'il ne soit adjugé à personne? A moins qu'on ne déclare invalide le mariage des conjoints dont la fortune dépassera une certaine somme, et que leur succession, tombée en déshérence, n'aille s'engloutir dans le trésor pubhc. Ceci est pour rire.
Les dispositions que je prête à l'ouvrier vis-àvis du patron ne sont pas une supposition gratuite. Elles se font jour à travers les systèmes qu'on invente pour régler les rapports du capital et du travail.
Le capital est devenu le point de mire des écrivains de la révolution, qui s'occupent d'économie sociale. Le capital a remplacé l'aristocrate dans leur défiance et dans leur haine. Autrefois on disait : l'aristocrate à la lanterne ; aujourd'hui on écrit : le capital à la commune.
Eh ! quel est donc son crime ? C'est d'exister dans la bourse d'autrui. Je répute le crime abominable.
Pour l'effacer, on a proposé l'absorption totale du capital dans la fortune publique, à laquelle chaque citoyen aurait droit, au prorata de ses besoins, calculés d'après ses exigences et son bon appétit. C'est le socialisme pur; il a régné dans certaines écoles jusqu'à hier : j'ignore s'il lui reste des partisans. Assez généralement il est déserté sous cette forme qui paraît avoir encouru le ridicule : c'est pire que de provoquer l'indignation.
Les hommes pratiques du parti n'ont pas abandonné l'idée ; mais ils l'ont présentée avec plus d'habileté, en la déguisant sous les organisations du travail, qui conduisent au but par des voies détournées. Je ne veux pas suivre pas à pas les métamorphoses de l'hérésie économique, enfantée par la révolution ; on peut voir ces études dans les ouvrages des spécialistes. Je me contenterai d'indiquer la tendance la plus récente du travail irrité contre le capital.
Elle consiste dans la prétention que nourrit l'ouvrier de cesser d'être l'employé de son patron, pour devenir son égal dans une société dite coopérative *. Il pose en principe que le