‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 54 sur 79 · Toute société coopérative ue repose pas nécessaire · texte numérisé non relu

Toute société coopérative ue repose pas nécessaire

travail est un capital. Cette thèse peut se soutenir; mais pourvu qu'on lui serve l'intérêt, il n'a plus rien avoir: cet intérêt c'est le salaire. — Il ajoute que le capital n'est rien sans le travail. — Qu'est-ce que le travail sans le capital ? — Ceci prouverait, tout au plus, que les deux forces motrices de la machine sociale doivent vivre d'accord. De ces prémisses contestables, l'ouvrier conclut qu'il a le droit de demander des comptes au patron et de surveiller la gestion des affaires. Il faudrait pour cela que les mises fussent égales. Quelle proportion y a-t-il entre la valeur de ses bras et celle du domaine qu'il cultive ou de l'usine qu'il fait aller ? Si jamais il révèle des aptitudes supérieures, et s'il rend des services assez signalés, il pourra devenir un intéressé de la maison : ce sera par le libre choix du patron, et le cas demeurera une exception qui ne portera aucune atteinte aux principes. Jusque-là il ne saurait dépasser le niveau d'un honnête travailleur. A quoi bon in-

ment sur une doctrine révolutionnaire : cela dépend de la façon dont on l'entend. Ici je parle des sociétés coopératives entachées plus ou moins de socialisme, parce qu'elles reposent sur la théorie de l'égalité des conditions, qui exclut la hiérarchie humaine. Les chambres syndicales sont un autre revêtement de même idée: elles ne sauraient, elles non plus, résoudre le problème. Cette âpre recherche de moyens nouveaux pour répartir la fortune publique est un signe des temps.

sister ? Certaines questions sont résolues pour les hommes de sens commun, alors même qu'elles sont fiévreusement agitées par d'autres.

L'attitude de l'ouvrier vis-à-vis du patron est donc une absurdité, puisqu'il aspire à l'impossible. Personne ne trouverait son compte dans la réalisation de ses rêves ; le travail serait atteint dans ses sources, et la ruine de tous les intérêts individuels et sociaux serait inévitable. C'est le point de vue économique.

Mais je me place surtout au point de vue moral ; car j'écris en prêtre, sous le regard de saint Joseph, qui demeure la synthèse vivante de la doctrine exposée dans cet ouvrage.

Or la première racine des prétentions exorbitantes de l'ouvrier, c'est l'orgueil. L'orgueil est un vieil ennemi de l'ordre ; il l'a troublé dans le ciel et sur la terre ; c'est lui qui le menace à chaque minute dans notre siècle tourmenté. Il veut monter : c'est sa devise; parce que la hiérarchie l'arrête, il la déteste ; les plus folles entreprises ne le déconcertent pas ; il ne s'arrête que sous la foudre ; et s'il respire encore, il recommence en disant : je monterai. Passion vivace

que la grâce de Dieu, seule, peut tuer dans notre cœur! passion cruelle qui se nourrit de larmes et de sang ! passion formidable parce qu'elle bouleverse le monde !

Un est parvenue eninsuffler une dose énorme à l'ouvrier. L'ouvrier se croit le premier homme du monde; il s'adjuge tous les droits; il n'entend les partager avec personne. Parce qu'il est le nombre, il veut faire la loi; il ne se laisse pas discuter, et il place ses arrêts par-dessus toutes les têtes. La résistance l'irrite et il la brise par la violence ; l'orgueil est peint sur son front ; il lui donne une assurance voisine de l'audace, des tons durs, un langage grossier qui devient vite insulteur et des habitudes d'irrévérence envers les supériorités. Ce genre n'embellit pas les mœurs modernes qui sont luisantes et ne sont pas polies. Le type de l'ouvrier chrétien disparaît chaque jour. Celui-ci était simple, modeste et bien élevé ; le respect était son procédé ; chez lui le respectn'excluait pas la dignité ; il avait des charmes secrets qui le faisaient aimer de tous. Quand nous rencontrons quelque trace de ce bon esprit, nous sommes émus jusqu'aux larmes, tant il est devenu rare.

L'orgueil de l'ouvrier a une nuance particulière qui le rend encore plus désagréable. Nous sommes accoutumés à l'orgueil du génie, à l'or-

gueil de la puissance, à l'orgueil de la fortune. L'orgueil ne se fait pas amnistier parce qu'il s'associe à la grandeur; mais il surprend moins, à cause d'une certaine proportion apparente que nous croyons voir entre la cause et l'effet. L'orgueil de l'ouvrier a tout contre lui : il est l'enflure de la petitesse, le bavardage de l'ignorance, l'ambition de la faiblesse et l'outrage d'en bas. Il donne aux nerfs; et l'on a besoin de se souvenir que ceux qui en sont atteints sont des dupes, pour lui pardonner ses menaces, ou pour se venger par un sourire du ridicule de ses prétentions.

En proie au démon de l'orgueil, l'ouvrier n'endure pas le patron. Il y a cent ans qu'il met les rois à la porte : il se passe cette fantaisie antipatriotique pour le moindre mécontentement. Le patron est une majesté inférieure qui ne saurait résister à ses coups. Mais chose étrange ! il réussit toujours contre les rois ; il échoue constamment contre le patron. Malgré la pompe qui les entoure, les rois sont fragiles et on peut les remplacer. Le patron appuyé sur son bon droit est invincible. L'orgueil de l'ouvrier s'exaspère dans cette lutte : il se console de ses défaites par la haine.

La jalousie est la sœur de l'orgueil. Elle s'en distingue cependant par un trait caractéristique.

L'orgueil tend à monter; la jalousie en veut à l'élévation d'autrui plutôt qu'elle ne désire la sienne. Je crois qu'elle consentirait à descendre, si elle pouvait entraîner avec elle toutes les supériorités et les courber sous un même niveau. La jalousie est une passion basse : aussi elle n'est pas avouée. J'ajoute à regret qu'elle est une passion démocratique, parce que la démocratie ne fait que des petites gens et ne crée que de petits sentiments. Soit dit sans offense pour le régime préféré de nos contemporains, et qui prévaut un peu partout. En politique les multitudes ont un goût décidé pour les hommes vulgaires ou pour les pervers ; elles se résignent à un gouvernement misérable, plutôt que de subir une grande personnalité. En matière d'économie sociale elles sacrifieraient leur intérêt à la joie d'abolir les capitalistes ; elles mangeraient leur brouet avec délices, si tout le monde était condamné à la même pitance. Celui qui niera cette vérité n'a pas beaucoup creusé le cœur humain. On donnera à ces tendances le nom qu'on voudra, pour en dissimuler la laideur ; moi je les appelle jalousie.

Il y a dans la jalousie de l'ouvrier envers le patron une nuance qui mérite d'être mentionnée. On pourrait croire que l'ouvrier en veut surtout au patron héréditaire, parce qu'il est ordinaire-

ment à une plus grande distance, qu'il lui suppose de la morgue, et qu'il voit dans sa brillante fortune plus de chance que de travail personnel. C'est assez souvent une erreur. Il réserve ses plus féroces antipathies pour le parvenu. Il n'accepte pas la supériorité du premier ; cependant il y est accoutumé; il est en face d'un ennemi, mais non pas d'un rival; le second était hier son égal et peut-être son subalterne ; il a assisté à son élévation graduelle ; maintenant il est témoin de sa prospérité : heureux encore quand il n'est pas à ses ordres ; il ne sait pas se résigner. Non content de haïr son ancien compagnon d'atelier, il soupçonne la moralité de ses succès. Il ne les explique pas par son intelligence, par sa sagesse, par sa persévérance : il les impute à la ruse et au vol ; il le pense et il le dit très-haut. Il rend la vie dure à ce pauvre patron dont l'aisance se tourne en crime : il l'évite, il le menace, au fond de son âme il fait des souhaits funestes ; si un jour le malheur visite sa maison, il goûte une joie cruelle qu'il peut à peine dissimuler. Cependant ce patron n'est devenu ce qu'il est qu'en vertu des principes de la société moderne qu'il a sans cesse à la bouche. Il devrait être ravi quand ils sont la couronne d'un de ses frères. Hélas ! il éprouve une impression contraire. Il y a loin de

la théorie à la pratique. Ceux qui ouvrirent l'arène à toutes les ambitions individuelles comptèrent sans la nature humaine, qui n'est pas belle à voir telle que la révolution l'a faite.

L'orgueil et la jalousie ne recommandent pas l'ouvrier; ils sont propres à diminuer la sympathie que ses bonnes qualités inspirent. Je les décris sans complaisance et dans un but d'apostolat, non pas pour le malin plaisir de prendre la silhouette des vices. C'est donner à l'ouvrier une marque de dévouement de l'avertir de ceux qui le tourmentent, et de le prier de s'en corriger : il y va de son bonheur.

Jusqu'à présent j'ai considéré le patron comme un principe, en tant qu'il est le réprésentant du droit. En pareille matière on est rigide, même quand on n'a pas mauvais cœur. On semble immoler la faiblesse à la force: il est temps d'introduire quelques adoucissements dans cette métaphysique inexorable.

Il y a deux patrons: le bon et le mauvais.

Le bon patron est un père, plus encore qu'un maître; il ne se croit pas obligé de procurer l'avantage de ses ouvriers au détriment du sien ; mais il se garde de les exploiter à son profit. Il

leur fait la part aussi belle qu'il peut : si elle ne correspond pas à leurs besoins, il regrette de ne pas pouvoir donner plus. Il a pour eux de la sollicitude : dans son usine il leur assure toutes les conditions d'hygiène et de moralité qui leur sont dues. Il s'occupe d'eux en santé et en maladie ; ses bienfaits les poursuivent au delà de la mort, en tombant sur les veuves et sur les orphelins ; il leur procure des habitations salubres ; il leur distribue des vivres à prix réduit ; il met à leur ser\ice les influences qu'il exerce dans le pays, et il les aide à franchir les pas difficiles. Dans les crises que l'industrie traverse, au milieu des détresses amenées par le chômage et le renchérissement des denrées, il fait des prodiges. Si sa fortune le lui permet, son âme s'élève jusqu'à l'héroïsme.

Le patron que je dessine ici n'est pas un produit de mon imagination: il existe ; chaque cité industrielle en compte quelqu'un. Sans vouloir disputer à la philanthropie les natures généreuses qu'elle produit, je n'étonnerai personne en avançant que le patron modèle se rencontre surtout chez les industriels chrétiens. C'est lui qui a bâti l'usine oii l'on trouve la chapelle avec un service régulier, l'école tenue par des frères et des sœurs, l'hôpital pour les malades, les salles de jeu pour les récréations et une biblio-

thèque de bons livres. Sans doute un pareil luxe de bienfaisance suppose des ressources peu communes : il n'est pas permis à tous les patrons de l'imiter. Mais il est bon de mentionner le dévouement intelligent quand on le trouve sur son chemin ; ne fût-ce que pour donner à penser à ceux qui pourraient en faire autant et qui n'y songent pas.

Les ouvriers qui ont un pareil patron doivent se montrer reconnaissants. L'ingratitude est le péché des hommes sans cœur; elle contient une certaine dépravation spéciale qui inspire du dégoût : les ouvriers tiendront à honneur de ne pas mériter ce sanglant reproche. Malheureusement il y a à leur charge des faits graves. On nomme telle ville de France où un patron qui emploie douze cents ouvriers ne parvient pas à être élu conseiller municipal, par la faute de ceux qui vivent du travail qu'il leur assure. Ailleurs un propriétaire qui répand annuellement vingt mille francs en aumônes se voit également banni des affaires pubUques, pour faire place à un mauvais citoyen. Les ouvriers mettent ceci sur le compte de la politique; ils ont inventé la politique de l'ingrat' 'mlo : ; Pc ne saurait préparer des jours tranquilles à la patrie.

Il y a un mauvais patron.

Celui-ci est un homme d'argent ; il est sans distinction et souvent sans entrailles. Il a des machines et des ouvriers ; tous ensemble composent son outillage. Il soigne ses machines, parce qu'elles sont un capital ; il a moins d'inquiétude pour ses ouvriers qu'il peut toujours remplacer, au même prix. Il est porté à réduire le salaire, à augmenter les heures de la journée, et à leur soutirer ainsi la plus grande quantité de vie possible. Heureusement le législateur se mêle un peu de ce qui se passe ; son intervention sauve des populations entières qui seraient à la merci de sa cupidité égoïste. Du reste, il pense à ses ou\Tiers tant qu'ils sont chez lui ; quand il les a payés, il croit avoir rempli toute justice : il ne sait ni d'où ils viennent ni où ils vont. Peu préoccupé de leur âme, il la laisse à leur charge ; à moins qu'il ne la leur dispute par les doctrines qu'il débite, par les exemples qu'il leur donne, et par le despotisme qu'il fait peser sur eux, dans les fêtes de la religion, au nom des nécessités de l'industrie.

Ce patron, j'aime h le croire, est une exception : mais il suffit qu'il existe pour que je sois autorisé à le signaler.

Evidemment les ouvriers ont des droits en face des abus de la fortune : aucun principe ne les oblige de les sacrifier.

D'abord ils ont le droit de s'en aller chercher ailleurs des conditions meilleures. Mais hélas ! ce droit se résout de temps en temps dans celui de mourir de faim. Les pauvres ouvriers luttent à armes inégales contre un monopole établi, ou contre la ligue des patrons intéressés à se prêter un mutuel appui; ils n'ont d'autre ressource que de s'expatrier : c'est un moyen extrême qui ne profite ni à l'individu ni à la société.

Les ouvriers ont encore le droit de remontrance: je veux dire le droit de débattre avec les patrons les conditions du travail. J'affirme le droit absolu, sans nier les difficultés presque insolubles dont certains problèmes sont hérissés : le plus terrible est celui du salaire. Ici les prétentions se heurtent parce que les intérêts semblent contradictoires. Le patron veut gagner : l'ouvrier veut vivre. Si le patron ne gagne pas, l'ouvrier ne peut pas vivre. Je ne suis pas fâché de la solidarité qui les relie ; nous lui devons une partie de la paix dont nous jouissons par intervalle. Or dansl'étatdu monde

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moderne, le patron ne peut gagner qu'en produisant à bon marché. Mais il ne peut obtenir ce résultat qu'en diminuant le prix de la main d'œuvre; en somme, le problème qui d'abord ne présente que deux termes, en a trois en réalité : le patron, l'ouvrier et le consommateur. Ce dernier qui paraît étranger au litige en forme le nœud. Qui changera le train général d'une société? Le patron n'est pas philosophe : il prend la société telle qu'elle est. D'ailleurs il doit tenir tête à la concurrence ; le temps des lois somptuaires et des tarifs officiels est passé ; dans l'arène où il est descendu, il faut marcher, sous peine d'être foulé aux pieds. Il y a là un enchaînement de causes et d'effets qu'on est tenté d'appeler une fatalité, et qui, sans être une excuse complète, diminue les responsabilités. Ce qu'il y a de plus clair, c'est le malheur de l'ouvrier qui succombe à la peine, sans gagner un pain suffisant. Les statistiques des salaires dans certaines industries navrent le cœur. On tremble pour des milliers d'existences dans un siècle où le travail est disputé, où la vie est chère et où le luxe a multiplié des nécessités inconnues autrefois. Cette méditation est douloureuse : on a besoin de lever les yeux au ciel, afin de ne pas céder au découragement.

Pour arrêter les bases d'un concordat équi-

table, le patron et l'ouvrier devraient s'aborder avec une mutuelle confiance. Le sentiment contraire domine : le patron ne compte pas sur l'ouvrier ; il a pour cela de bonnes raisons ; l'ouvrier ne compte pas sur le patron : assez souvent injuste, il est parfois dans le vrai. Le chien et le chat sont brouillés depuis le commencement du monde. L'antagonisme du patron et de l'ouvrier est de plus fraîche date : si rien ne change, il durera en s'accentuant de plus en plus.

De là la grève. On sera peut-être curieux de savoir ce qu'en pense l'Evangile.

L'insurrection contre le pouvoir politique n'a jamais été condamnée en elle-même, quand ce pouvoir est prévaricateur. Les interprètes de la doctrine catholique qui la permettent s'appuient sur ce principe que le pouvoir est pour les sujets et non pas les sujets pour le pouvoir. Cependant ils se hâtent d'apporter à leur enseignement un sage correctif, en exigeant un certain nombre de conditions qui sont très-rarement réunies. D'où il suit qu'ils ne conseillent pas aux peuples l'usage du droit spéculatif qu'ils leur confèrent.

On ne saurait comparer, sous tous les rap-

ports, la grève à l'insurrection ; d'abord parce que le patron qui est une force n'est pas un pouvoir; ensuite parce que l'ouvrier, employé volontaire, n'est pas un sujet. Le sujet ne peut pas se séparer du pouvoir qui est un élément essentiel de la société ; il ne peut réclamer et obtenir que des réformes. L'ouvrier n'est pas lié au patron par un contrat inviolable : il a la faculté de lui refuser ses services.

Toutefois la grève est un mouvement anormal, de nature à troubler l'équilibre des intérêts et l'ordre public ; quand elle se produit sous certaines formes elle se rapproche singulièrement de l'insurrection. C'est pourquoi l'intervention du législateur se justifie.

Ceci soit dit pour donner satisfaction aux esprits chatouilleux et pointus qui craignent toujours de voir les légitimes prérogatives des inférieurs lésées.

Pratiquement la grève est suspecte par son origine. Cette origine est quelquefois dans les mécontentements des ouvriers exploités par l'égo'isme du capital : le plus souvent elle est pohtiquc. Une puissance occulte, qui est représentée dans tous les centres industriels, dirige la grève comme un général commande une bataille. Elle la fait éclater spontanément sur des points déterminés du territoire, à une heure

arrêtée d'avance; elle la propage sur un réseau plus ou moins vaste, selon les circonstances; elle la prolonge le temps qu'elle veut, et elle la termine en montrant le bout de sa baguette. Le mal est organisé et bien discipliné. Le pauvre ouvrier se meut comme un automate ; il croit combattre pour son foyer, et c'est au profit d'une cause qu'il ne connaît qu'imparfaitement.

La grève offre encore l'inconvénient de préparer de mauvaises solutions. On est porté à croire que l'ouvrier est le meilleur juge de ses besoins et de ses droits, et qu'on peut lui laisser le soin d'exposer les uns et de défcndrejles autres. Je ne veux pas nier le bon sens de l'ouvrier, qui jadis était remarquable, mais qui s'est altéré quelque peu aujourd'hui. Je l'admets chez l'individu ; non pas dans la multitude. La multitude soulevée est un orage qui brise tout ce qui est sur son passage, et ne laisse après lui que des ruines. La grève exalte l'ouvrier, allume ses passions et dilate démesurément ses prétentions : elle rend la discussion difficile, et l'accord impossible.

L'ancienne législation française interdisait les coalitions. Une législation qui serait tout en faveur des intérêts du patron et qui sacrifierait ceux de l'ouvrier ne serait pas équitable et devrait être révisée au plus tôt. Nos modernes

réformateurs ont été plus radicaux ; ils ont aboli une loi protectrice de l'ordre, sous le spécieux prétexte de la liberté. Ce jour-là ils n'ont pas fait acte de sagesse ; ils ont livré le patron à l'ouvrier: peut-être que ce résultat ne leur déplaisait pas. Mais du même coup, ils ont livré l'ouvrier à ses instincts, c'est-à-dire à l'anarchie: ils ne lui ont pas donné une marque d'amour. L'avenir dira s'ils ont bien calculé leur propre repos : le présent dit déjà le contraire.

La grève, qui ne profite à personne, est surtout funeste à l'ouvrier. Le travail le nourrit, même quand le salaire est modique ; la grève le réduit à la misère. Il est vrai, les meneurs distribuent de l'argent à leurs complices ; cet argent ne vaut pas celui que donne le travail : il en sort du sang. D'ailleurs cet argent n'est pas un don ; c'est un prêt dont il faut payer l'intérêt, à courte échéance et à un taux très-élevé : il ne porte pas bonheur à celui qui le reçoit. La grève fait des misérables et des pervers ; elle a aussi ses martyrs : elle transforme les chantiers en champs de combat. L'armée de l'ordre et les soldats de l'émeute se mesurent à forces inégales ; ces sinistres journées se terminent sur les cadavres palpitants de quelques ouvriers : c'est un deuil pour la patrie qui a immolé à la loi ses propres enfants.

Après cela les choses humaines reprennent leur cours ; on travaille le lendemain comme la veille, à des conditions qui ne sont pas meilleures ; pour un si maigre résultat, il ne valait pas la peine de causer tant de maux. Ceux qui organisent les grèves sont de grands coupables : ceux qui les exécutent sont des dupes. Que Dieu rende aux premiers ce qu'ils méritent ; que les seconds apprennent à leurs dépens que la résignation est préférable à la colère^ même quand la colère estjuste.

Il me reste à parler du travail libre. Celui-ci n'est pas à l'abri des épreuves : la plus cruelle c'est l'écrasement.

Dans le monde moderne la centralisation est une idée qui prévaut de plus en plus. Les esprits lui sont généralement favorables ; on est persuadé qu'elle offre d'immenses avantages sur le système contraire ; elle réalise d'ailleurs l'unité qui estdevenue une marotte, parce qu'elle semble tout simplifier. La centralisation a à son service l'outillage de la civilisation ; les chemins de fer, les canaux, les télégraphes, l'application de la vapeur à l'industrie y mènent fatalement. Enfin l'organisation sociale repose depuis 1789 sur ce

principe : nous avons la centralisation politique, la centralisation administrative ; hier encore nous avions la centralisation de l'enseignement ; d'autres sont à l'essai, et l'on a bonne volonté de les faire réussir. On ne s'arrêtera que lorsque nous serons étranglés court et net.

Quand on assiste à ce mouvement, on ne peut pas s'empêcher de remarquer que le siècle le plus centralisateur de l'histoire, depuis l'Empire romain, est le même qui vante la liberté à outrance, et qui dépense pour l'instituer des torrents d'éloquence et des flots de sang. N'y aurait-il pas par hasard quelque secrète incompatibilité entre la centralisation et la liberté ? C'est encore ce siècle centralisateur qui s'est montré le plus jaloux des droits des faibles, et qui les a exagérés à force de les défendre. Cependant je doute que les tyrannies de l'ancien régime aient pesé plus lourdement sur eux que la centralisation contemporaine. D'où viennent donc ces contradictions? Sont-elles nécessaires pour balancer le mouvement excentrique que la liberté tend à produire? Où bien sont-elles des ironies de la Providence qui se plaît à confondre nos espérances orgueilleuses ?

La centralisation qui triomphe sur toute la ligne devait inévitablement s'étabhr dans le commerce et l'industrie. Les capitaux ont suivi

la mode : ils se sont agglomérés. De là les grandes compagnies, La situation du travait libre s'en est ressentie aussitôt; il ne peut pas supporter la concurrence avec le travail associé, plus riche, mieux outillé, qui gagne plus en fabriquant à meilleur marché parce qu'il fabrique davantage. Ainsi le travail libre est devenu l'ennemi delà grande industrie. Si ses murmures ne sont que des gémissements, je les excuse; s'ils sont des murmures, il serait plus juste de les adresser au xix® siècle qu'à tel capitaliste logé au coin de la rue ; celui-ci répond qu'il n'y peut rien.

Dès lors le travail libre se trouve en face de trois partis à prendre : se résigner à de petits profits; cesser une lutte impossible, en se mettant au service de la grande industrie ; ou bien essayer à son tour de ce qui réussit si parfaitement aux autres, je veux dire l'association.

L'association qui n'est pas une nouveauté, ni comme idée ni comme fait, tend à se reconstituer de nos jours. Nous avons les sociétés des ouvriers réunis, et les sociétés de secours mutuels. Ces essais qui correspondent si bien aux besoins d'un temps de morcellement indéfini

ont déjà donné des résultats heureux : ils méritent d'être encouragés. Les sociétés de travail composent une masse d'avances, de talent et de confiance, où chaque individu puise une force qu'il n'aurait pas s'il était isolé. Ainsi il se préserve de rabattement, à peu près inévitable quand on est aux prises avec des difficultés trop grandes.

Les sociétés de secours mutuels sont la ressource de l'ouvrier dans la maladie ; elles sont les succursales de la Providence. Ce caractère sacré qui rend leur fonction si semblable à Faction de Dieu, leur impose l'obligation d'être religieuses. Malheureusement l'esprit laïque s'en est mêlé, et il a réalisé une fois de plus son idéal, en créant la charité séparée. Telle société de secours mutuels n'est qu'un syndicat .oii l'on recueille des cotisations, et où l'on distribue un dividende, à peu près comme dans le bureau d'une compagnie d'assurances. Le cœur n'y est pour rien : la foi moins encore; on n'aperçoit que l'homme. L'homme se combine avec l'homme, pour former une résultante supérieure à chaque puissance individuelle. On ne compte que sur soi : on ne demande rien au Ciel. Ces sociétés ont je ne sais quoi de dur et de sec; sans parler d'une pointe d'incrédulité qu'on y sent bien vite. Quand on songe qu'elles sont destinées à proté-

ger l'infortune de l'ouvrier, on est ému jusqu'aux larmes de voir qu'on no lui prépare d'autre consolation que celle de l'argent. Mais à tout prix, il fallait éviter d'être une confrérie.

La confrérie est une fleur d'autel. Elle est née au temple, de la sève de l'Evangile : cette sève qui circule dans ses rameaux explique sa durée et sa fécondité. Elle professe la religion catholique ; elle respecte les lois de l'Eglise; elle ne redoute pas l'influence de ses pasteurs ; en conséquence elle n^ouvre pas ses rangs à toutes les opinions ; elle a quelque souci des âmes et ne borne pas sa mission au soulagement des souffrances physiques de ses membres ; elle flétrit les mauvais principes; elle écarte ceux qui en sont les tenants; elle va à la messe pour la fête du patron : car elle a un patron.

Le patron est le nom de baptême de la confrérie. On trouve touchant que TEglise donne à Tenfant, h son entrée dans la vie, un patron choisi parmi les bienheureux qui, après avoir imité Jésus-Christ sur la terre, rognent dans la gloire des cieux. Le patron est un modèle et un protecteur : il devient Tami de Thomme pèlerin. II y avait les mêmes raisons de donner un pa-

tron aux confréries. Le génie catholique ne s'y est pas trompé ; et de bonne heure chaque métier arbora la bannière de l'ouvrier historique, qui, par ses vertus, avait mérité d'être inscrit sur le catalogue des saints. Les forgerons ont saint Eloi, les boulangers saint Honoré, les tailleurs sainte Luce, les charpentiers saint Joseph, les menuisiers sainte Anne, les meuniers saint Martin, les jardiniers saint Fiacre, les vignerons saint Vincent, les cordonniers saint Grépin, etc. Cette tradition estpleine de charme; à part la poésie dont elle est revêtue , elle contient des enseignements précieux . Le patron inspire à l'ouvrier la résignation au milieu des fatigues de son état; il l'accoutume à lever la tête du côté de l'éternité, afin de ne pas s'abrutir dans la matière; il lui montre où mène le métier, quand on en accepte chrétiennement les conditions : ainsi il le console de la pauvreté à laquelle il .est voué jusqu'à la tombe. Cette philosophie en vaut bien une autre. Peut-être que le patron de l'Eglise aiderait les économistes à résoudre les problèmes posés par le patron de Tatelicr et de la manufacture. Le patron est l'ancêtre des travailleurs : il a bien mérité des métiers et de la patrie.

La confrérie n'est pas encore abolie en France ; elle est plus prospère dans certaines provinces

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que dans d'autres ; cela dépend du niveau de l'esprit chrétien. Mais la confrérie est menacée par le goût de plus en plus répandu des institutions laïques ; elle est sourdement minée par la révolution qui commence par avoir dans son sein une minorité d'abord imperceptible, chargée de semer la division, de rendre les délibérations laborieuses et d'obtenir des concessions avec lesquelles elle peut tout ruiner à bref délai.

Le devoir des ouvriers chrétiens est tracé d'avance. Ils doivent opposer aux envahissements de Terreur et du mal une barrière infranchissable, composée de convictions profondes et d'ardent dévouement envers les antiques usages de laconfrérie. Ils ne craindront pas de voir diminuer leur nombre, en se séparant de tous les éléments gâtés : la vie est dans la qualité et non pas dans la quantité. S'ils parviennent à sauver du naufrage les pieux débris de nos institutions, ils auront beaucoup fait pour Dieu et pour leurs frères : ils empêcheront Fidée d'association, qui est si belle, de devenir un péril pour Thumanité.

Ce que j'ai dit sur le travail n'épuise pas la question. Mais il faut se borner. La nature in-

terne du travail, les œuvres dont il a couvert le monde, Testime dont Dieu et les hommes l'ont entouré, lui assurent un patrimoine de gloire magniiique. Les épreuves qu'il traverse sont accidentelles, et pourront s^adoucir un jour. L'ouvrier chrétien saura se préserver des illusions qui en égarent tant d'autres ; et, fidèle à la profession, il y puisera assez de bonheur pour ne porter envie à personne. Si par hasard le métier ne l'ennoblit pas, il lui reste la ressource d'ennoblir le métier.

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