‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 59 sur 79 · LES PLAISIRS DU DIMANCHE · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS DU DIMANCHE

Les parents de Jésus allaient chaque année au temple de Jérusalem, pour le saint jour de Pâques.

(Loc, U, 41.)

J'ai exposé dans le chapitre précédent les devoirs de l'ouvrier chrétien le saint jour du dimanche. Il les viole ordinairement. U me reste à écrire l'histoire de ses désordres ; cette histoire est peu agréable à raconter; elle ne Test pas davantage à entendre. Mais ce qui n'est pas agréable est quelquefois utile. Les e.vcès dans lesquels l'ouvrier se plonge en s'éloignant de la religion démontreront encore mieux les influences bienheureuses de l'institution catholique; et, en augmentant les regrets que nous cause sa décadence, ils nous exciteront à travailler avec une ardeur infatigable à sa restauration.

Le rival du temple c'est le cabaret; l'ouvrier impie ou indifférent y va un peu le dimanche : le lundi il s'y installe. Le cabaret est le tombeau de toutes les bonnes qualités de l'ouvrier.

Au cabaret, l'ouvrier perd son temps. Il déserte l'atelier qui est son champ d'honneur; là le temps, qui est une portion de son capital, est bien employé; même quand il n'a pas beaucoup gagné, le soir il s'endort tranquille et il peut dire avec Titus : Je n'ai pas perdu ma journée. Au cabaret, il tue le temps et le temps le tue; là, dans une oisiveté funeste, parce qu'elle est la mère de tous les vices, il dépense en vains discours, en propos licencieux, enjeux homicides et en violences sauvages, des heures dont ailleurs il aurait pu tirer beaucoup de profit. Il s'accoutume à la paresse qui devient pour lui une volupté et un tempérament : l'horreur du travail augmente en proportion; s'il agit encore, c'est avec la tête : il cherche le moyen de s'affranchir entièrement d'une loi insupportable.

Au cabaret, l'ouvrier gaspille son argent misérablement ; il gaspille celui qu'il a et celui qu'il n'a pas. J'ai dit ailleurs pour qui il devait réser-

ver ses ressources : je ne reviendrai pas sur le crime du père de famille prodigue *.

Au cabaret, l'ouvrier use ses forces. Le vin est une liqueur généreuse que la nature, attentive aux besoins do Thommc, tient en réserve dans ses celliers. De même que la Providence fait jaillir du rocher des sources limpides qui coulent dans le désert et rafraîchissent les lèvres brûlées du pèlerin ; ainsi elle exprime du cep de la vigne un suc vivifiant qui restaure le travailleur héroïque et l'aide à arriver au bout de sa rude journée. L'ouvrier gâte le plan divin. Le vin pris avec sobriété fait doucement tressaillir soji cœur, il est la santé de son orne et de son corps *; il se tourne en poison par l'abus qu'il en fait. Le feu éprouve le fer le plus dur : le vin bu jusqu'à l'ivresse tourmente le cœur des superbes ^. Cet ouvrier était de bonne race; il avait hérité avec le sang d'une intelligence servie par des muscles d'acier; dans sa main vaillante l'outil bien dirigé faisait son œuvre ; aucun obstacle ne lui résistait ; chaque coup était une victoire ; la sueur qui trempait son front ne le ravageait pas ; le sommeil de la nuit réparait largement les dépenses du jour.

ALiis le vin a miné sourdement cette organi-

i. Chapitre VI, de la Famille. — 2. Ecclés., xxxi. 37. 3. Ibidem, 31.

sation crélite. Lc$ ardeurs de l'ivresse diminuent la force et font à l'homme de nombreuses blessures *. En pleine jeunesse, l'ouvrier sent sa vie décroître. Lui qui ne voyait pas le bout de sa puissance et qui avait souvent accepté des défis, il s'étonne: on s'étonne autour de lui. Des blessures d'abord invisibles pratiquent dans les profondeurs de l'organisme des brècljes irréparables ; bientôt le mal éclate : son visage pâlit, sa taille se courbe ; la mort creuse la tombe sous ses pas et il y descend prématurément, victime de ses habitudes désastreuses.

Au cabaret, l'ouvrier éteint la flamme de son génie : il en a quelquefois. Celui-ci a fait son chef-d œuvre ; il est maître ; son atelier était une école; il en sortait des élèves qui honoraient son nom. Hélas ! il n'est plus que l'ombre de luimême. Maintenant sa tête, ébranlée par des secousses trop répétées, oscille sur ses épaules; sa pensée s'est obscurcie à force d'être enveloppée dans les vapeurs de l'orgie ; son regard est hébété ; je ne sais quoi d'immobile, voisin de la stupidité, est répandu sur ses traits ; la joie a fui son âme ; l'inspiration ne la visite plus ; ses membres ne conservent pas plus le repos que son cœur ne garde la paix ; en proie à un tremblement nerveux, il expie le péché de l'i-

{. Ecclés., XXXI, 40.

vresse aux yeux de tous. // est exterminé *.

Au cabaret, l'ouvrier no sauve pas toujours sa raison : il la noie dans son verre. Devenu animal, il n'a plus de perceptions claires ; son cerveau troublé est un volcan qui ne jette que de la fumée et des laves; tandis que sa bouche, comme le flot dune mer en courroux qui blanchit les côtes de son écume, vomit ses propres confusions '. Désormais // ne sait plus ce qu'il dit ' ; il ne se connaît pas ; il ne connaît ni ses enfants, ni ses proches, ni ses amis ; s'il n'est pas étendu par terre, comme une masse inerte, il ne sait plus trouver so7i chemin */ il erre çà et là dans la nuit, et il faut recueillir cette épave vivante d'un naufrage dans le vin.

Il est tombé plus bas que la bête. Celle-ci ne s'enivre pas ; son instinct est infaillible ; il n'y a qu'un moyen de troubler l'harmonie de ses sens ; c'est de les surprendre. Quand on compare à la bête Thomme qui s'abandonne à ses passions, on ne dit pas assez : on est obligé d'ajouter un degré au fond de l'échelle zoologique pour y placer ce malheureux.

En ceci le sauvage se montre supérieur à l'homme civilisé : il ne s'enivre pas. C'est notre Europe qui a apporté dans le Nouveau

\, Eccléo., XXXI, 30. - 2. S. .lud, c, 13. — 3. Isaïe, XXVII, 7. — 4. Isaie, xxviii, 7.

Monde l'cau-de-vie et l'ivresso qu'elle Ccause. C'est l'Angleterre qui, encore aujourd'hui, assoupit la Chine dans la vapeur de son opium. Ainsi la nature protège l'homme et n'en trahit jamais la dignité. Quand on est arrivé aux derniers raffinements de la civilisation, alors on entre dans une barbarie pire que celle des Indiens, parce qu'elle est le fruit d'un crime.

Avec la raison l'ouvrier perd le sceptre de sa royauté ; au lieu de dominer les éléments, il se laisse dominer par eux. Il était le maître de la vigne puisqu'il l'a plantée ; la vigne le supplante en l'inondant de ses produits. Tant que l'ivresse dure, il ne commande pas plus à l'humanité qu'à la nature. On ne le craint pas : les plus délicats s'écartent avec dégoût; les plus osés profitent de l'interrègne pour satisfaire leurs caprices ; dans la rue les petits enfants le suivent et lui lancent des pierres avec des moqueries. Samson ayant perdu sa force avec ses cheveux sous les caresses de Dalila fut livré, ivre de luxure, à ses ennemis quil'amenèrent pour le faire danser à leurs festins et dans leurs temples*. Ainsi l'ouvrier ravalé parle vin ne sait pas se commander à lui-même et devient indigne de commander aux autres. Il n'est plus qu'un débris.

Que n'a-t-il suivi le conseil du Saint-Esprit?

Page 1