Ecclés.., XXXI
travers les nuages de fumée qui se mêlent à l'odeur nauséabonde du vin, on aperçoit d'étranges silhouettes. Ils ont le chapeau sur l'oreille, la pipe à la bouche et l'allure décidée. Ils ont le visage allumé par la conversation ; il devient presque grimaçant sous les excitations combinées du tabac et de la boisson. Un peintre réaliste aurait à prendre des types dans cette galerie. Le moraUstc y peut mouler la nature humaine telle que la débauche l'a faite.
La parole s'y donne un libre cours. Souvent originale^, toujours grossière, violente, tumultueuse, elle part de tous les côtés à la fois; quand toutes les notes se rencontrent, elle devient comme la houle d'une mer orageuse. Que disent-ils? On le devine, mais on ne peut pas toujours le répéter. Ils parlent de tout, principalement de ce qu'ils ne savent pas : chaque question est une bêtise : chaque solution est une erreur. Dans un pareil milieu, les ouvriers convenables sont toujours en minorité : s'ils se taisent ils consentent ; s'ils protestent ils sont honnis: ils sont placés dans l'alternative de fuir ou de se dépraver.
La chanson sert d'intermède aux licences de la conversation. Après les orateurs c'est le tour des artistes.
La chanson est gauloise de naissance et de
tempérament. Nos pères savaient la composer et l'exécuter, avec leur gaieté proverbiale et le sel qu'ils mettaient à tout. Au cabaret, la chanson cesse d'être gauloise pour devenir grivoise; elle a plus de passion que d'esprit, plus de sansfaçon que de véritable lyrisme. Bérangern'y serait pas goûté ; quelques strophes de Piron y seraient mieux à leur place.
11 y a la chanson h boire. Le verre à la main, l'œil luisant et la lèvre souriante, le barde inspiré par la bouteille glorifiele divin nectar. Bacchus est invoqué: il apparaît sur la scène, couronné de pampres et barbouillé de lie ; les buveurs égarés le saluent du geste et de la voix. On croirait que la civilisation chrétienne areculé de deux mille ans.
Il y a la chanson pour rire. Elle prend ses motifs dans les bas-fonds de la nature. Tous les voiles sont déchirés ; toutes les réalités apparaissent. Ce que dit le cynique couplet, les habitués du cabaret, aussi intrépides à chanter qu'à boire, le répètent en chœur. C'est une ronde du sabbat ; c'est une fête lubrique des démons aux enfers. La pudeur s'épouvante ; les anges se voilent la face. Qu'on emporte les petits enfants ; qu'on protège la modestie des femmes.
Il y a la chanson patriotique : elle porte la
marque de fabrique ; elle respire la haine et la vengeance, non pas le dévouement ; elle n'est pas pour la patrie, car elle bafoue son passé, ses héros, ses rois et ses saints; car elle conspire contre son repos, en célébrant la guerre des classes ; car elle prépare son abaissement en dissolvant les convictions et en tuant les vertus. C'est la chanson du sang et du pillage ; c'est l'hymne de la victoire remportée sur l'ordre social. Elle rugit comme une bête démuselée ; au milieu des ruines, elle retentit comme un glas qui sonne les funérailles de la France. C'est un programme sinistre ; les buveurs de la taverne, pleins de vin, d'orgueil et de convoitise, se préparent à le réaliser un jour ou une nuit.
Le cabaret est démoralisateur. Il est en même temps une école d'athéisme.
La question religieuse est au fond de tout. Il y a des politiques sécularisateursqui s'efforcent de l'éliminer comme un terme usé . Au cabaret, on a plus de logique que dans les cabinets, et on l'aborde de front. DanslasjTiagogue des ivrognes, Jésus-Christ n'estpas Dieu. Les ouvriers quiportentdes gants le dimanche, et qui se piquent de quelque philosophie, disent qu'il est un sage : les simples maçons soutiennent qu'il est un démocrate. Là on décide que les dogmes catholiques ont fait leur temps ; qu'ils sont nés de la supers-
titiondes siècles antérieurs, et que devant leslumières de notre époque ils doivent disparaître ; — que l'âme n'existe pas et que tout est mort quand on est mort ; — que l'enfer n'est qu'un leurre destiné à faire peur aux fcmracset à contenir les masses ; — que la vraie morale estindépendante de la foi et que la confession n'a rien à voir en pareille matière ; — qu'il convient d'isolerle spirituel du temporel; — que le pape ne saurait être roi de Rome ; — que l'Eglise doit être séparée de l'Etat; — que l'école sera laïque et le mariage purement civil ; — que le prêtre est l'ennemi de la liberté et du progrès ; qu'il s'est coalisé contre les classes ouvrières avec les capitalistes, comme autrefois il s'était entendu avec les nobles pour opprimer le peuple ; — que pour faire une patrie grande et forte, il faut en finir avec l'influence cléricale qui énerve les générations et empêche l'esprit guerrier de se développer; — que pour mieux atteindre ce but, il est indispensable de supprimer le budget des cultes, de chasser les moines de leurs monastères, d'enfermer les prêtres dans la sacristie, enfin de déclarer les biens ecclésiastiques biens nationaux. Alors peutêtre les choses iront mieux.
L'ouvrier attend son bien-être de ces réformes nécessaires.
Je n'invente rien. Ceci est la théologie du ca-
baret, présentée avec modération. On le voit : c'est, dans un autre style, tout ce qui circule à travers les journaux et les revues de la librepensée, tout ce qui se débite dans les clubs révolutionnaires. Nous sommes des vulgarisateurs; par ces échantillons on peut juger de la puissance des moyens dont nous disposons pour faire arriver une idée de l'académie au cabaret.
Notre-Seigneur Jésus-Christ se plaint en un endroit des Psaumes de deux sortes d'ennemis : les uns sont assis aux portes de la ville et tiennent contre lui des discours injurieux; les autres sont à table, occupés à boire du vin : ils chantent le cantique de l'impiété *.
On connaît ceux qui siégeaient aux portes des cités juives : c'étaient les princes des tribus, les savants et les magistrats qui y rendaient la justice *. Dans l'Eglise, les rois n'ont pas épargné Jésus-Christ. Les princes de la pensée sont atteints à son endroit d'une haine plus irrémédiable encore ; et sur tous les théâtres où leur action s'exerce, par tous les moyens dont ils disposent, ils ont toujours conspiré à l'envi contre son symbole, sa morale et sa croix.
De peur qu'il ne manquât quelque chose à la Passion de Jésus-Christ dans les siècles, les