Psalm. LX.V11I, 13. — 2. Prov., xxxi
buveurs de vin ont fait écho aux sénateurs de la terre; ils ont mêlé leurs blasphèmes à leurs sophismes. Les délicats doivent en prendre leur parti : les buveurs sont leurs soldats; ils vocifèrent ce que d'autres disent dans une langue élégante ; ils cassent leurs flacons contre des vérités sublimes sur lesquelles d'autres distil- . lent leur fiel. Cette fraternité de la haine, établie de haut en bas, est bonne à constater. Tout de même Jésus-Christ fait son chemin ; depuis dix-neuf cents ans il triomphe des superbes de l'école, des lâches de la politique et des buveurs de la taverne.
Enfin le cabaret est un foyer de révolutions.
Ici-bas tout aboutit à l'action. La politique est la science de l'action, parce qu'elle est l'application des idées. Croire que les idées fausses resteront suspendues en l'air, comme des nuages cpji ne crèvent jamais, c'est une dangereuse illusion. Au cabaret, on sait tirer les conclusions. Si l'âme n'est pas immortelle, si Dieu est banni de la conscience d'abord, ensuite des choses humaines, si la morale n'est qu'un frein incommode qu'on a brisé, si la force prime le droit, la jouissance le devoir et l'individu la patrie ; alors l'infériorité paraît un abus à ceux qui y sont condamnés ; le travail est une imbécillité : on se prépare en conséquence.
SAl.NT JOSEPH AU TEMPLE. 255
Le cabaret est une succursale de la loge et du club. Les hérésies économiques et politiques, conçues ailleurs, s'y développent ; c'est là qu'elles deviennent populaires, qu'elles forment leurs cadres, et qu'elles recrutent leurs soldats. Les grèves s'y organisent. Les révolutions périodiques, qui depuis bientôt cent ans bouleversent la France, ont des causes nombreuses et qui ne sont pas l'objet de cette étude. Mais il est , intéressant de rechercher, l'histoire à la main, la part d'influence qui revient au cabaret dans les malheurs de la patrie.
Il y a des dates mémorables : le 14 juillet 1789 le peuple s'empare de la Bastille ; les 5 et 6 octobre le peuple se porte en foule à Versailles et force le roi Louis XVI et sa famille à venir s'établir__à Paris ; le 20 juin 1791 le roi est ramené de Varennes où il a été arrêté ; le 20 juin et le 10 août 1792 le palais des Tuileries est pris d'assaut; le 21 janvier 1793 le roi monte surl'échafaud. Tous ces attentats contre la majesté du trône et contre l'ordre public ont leur principe dans les antres du jacobinisme ; mais ils partent du cabaret. C'est là que les Camille Desmoulins, les Marat, les Danton, les Robespierre allaient haranguer le peuple et lui présenter le drapeau rouge ; c'est là que les tricoteuses mêlaient leurs voix aux chants des patriotes, comme elles sur-
veillaient les discours des orateurs dans les galeries de la Convention et les arrêts des juges dans les tribunaux révolutionnaires.
Depuis, le cabaret a continué à remplir sa mission perturbatrice. En 1830 tous les héros des célèbres journées n'étaient pas aussi élégants que La Fayette; les faubourgs avaient envoyé leurs effectifs avinés. En 1848 l'émeute prit pour prétexte les banquets réformistes ; ici les mots viennent au secours de ma thèse, de peur qu'on ne puisse en contester l'exactitude. L'insurrection sauvage qui en 1871 a épouvanté l'Europe civilisée et qui gardera dans l'histoire le nom sinistre de Commune ressembla à toutes les autres. On montre à Paris le café où les chefs des fédérés buvaient l'absinthe, et où étaient signés les ordres pour confisquer les propriétés, pour brûler les maisons et fusiller les otages. La moitié des gardes nationaux qui marchaient sur Versailles étaient ivres. On sait dans quels lieux l'armée libératrice, maîtresse de la capitale, a saisi les misérables bandits qui étaient assez scélérats pour soulever des séditieux, non pas assez braves pour les mener au feu.
Les annales du cabaret sont presque grandioses, à force d'être terribles; elles sont jalonnées de souvenirs lamentables ; elles expli-
quent une bonne partie de nos désastres. Je nVn suis pas surpris, car le cabaret résume tous les périls intellectuels, moraux et sociaux. Le cabaret esta la fois une école où l'on enseigne l'erreur; un parlement où l'on fait de mauvaises lois; un tripot où l'on Joue son argent et son sang; un théâtre où l'on chante des vers obscènes ; un lupanar où Ton se roule dans la fange, et un temple où l'on sacrifie au démon. Le cabaret est le vestibule de l'enfer; si je ne craignais pas de profaner la poésie de Dante, j'écrirais sur son frontispice : Ouvrier qui passez par ici laissez l'espérance. Moi Je garde l'cspéranee que l'ouvrier chrétien n'y entrera pas.
Le dimanche l'ouvrier des grandes villes va au théâtre.
Ce goût révèle déjà un peu de culture et ne se manifeste que chez l'ouvrier artiste ; néanmoins il se concilie fréquemment avec le goût du cabaret. Le théâtre est un passe-temps d'un meilleur genre que le cabaret ; je ne dis pas moins dangereux. Je ne suis pas ennemi des plaisirs de l'ouvrier; sa vie est dure : il achète cher le droit de se distraire. Le théâtre n'est pas mauvais par lui-même, et il trouverait
grâce devant ma théologie s'il était moral. A cette condition, le théâtre pourrait faire l'éducation des âmes ; en les accoutumant à des jouissances délicates, il les sevrerait des émotions grossières des sens ; il élèverait leurs idées; il développerait leur sensibilité " sans l'égarer ; il entretiendrait chez elles l'enthousiasme pour tout ce qui est grand par de saines maximes et par l'exemple de héros fictifs ou historiques qu'il ferait apparaître dans le drame. Le théâtre du siècle de Louis XIV n'est pas h l'abri de tout reproche; je ne me charge pas d'arracher Molière des grifTes de Bossuet : ses licences gâtent son génie. Racine et Corneille sont de meilleurs modèles ; si leurs chefsd'œuvre avaient encore chez nous des interprètes, je ne défendrais pas à l'ouvrier d'aller les entendre, supposé qu'ils pussent lui plaire. Hélas! nos lettrés eux-mêmes n'en veulent plus; ils vont chercher aux Bouffes-Parisiens des divertissements moins nobles et plus en harmonie avec la sensualité des mœurs modernes. Chez nous le théâtre a suivi le mouvement delà littérature. Au lieu d'élever le public jusqu'à lui, il s'est abaissé au niveau du public. Il a écrit pour l'amuser et il n'a reculé devant aucune de ses exigences. De là une décadence assez évidente pour n'être niée de personne. Je m'en
consolerais, si en se dégradant le théâtre ne tuait pas les âmes ; il est un des pièges que l'ouvrier rencontre sur son chemin, surtout le dimanche. C'est à ce point de vue que je me place.
Le théâtre porte de graves atteintes aux principes. Rarement il met en scène l'amour légitime ; ou bien il en fait un rôle secondaire. Les émotions que donne cet amour sont douces ; mais aujourd'hui elles sont peu recherchées. L'amour coupable va mieux aux spectateurs blasés dont il réveille l'humeur joyeuse. Quand cet amour a pour lui la jeunesse, la beauté el, l'esprit ; fût-il vieux et ridicule, si l'intrigue est bien conduite, si les péripéties se succèdent de manière à soutenir l'intérêt, si le dénouement tragique ou comique enlève les applaudissements, l'amour est amnistié ; non pas parce qu'il a pleuré mais parce qu'il a fait rire. La conclusion pratique de la soirée est qu'il faut passer du bon temps.
Le mariage n'est pas mieux traité ; la sévérité de ses lois est tournée en ridicule. Lo théâtre a creusé à fond les misères de la vie conjugale. Il a reproduit tous les types connus du mari brutal et de la femme agaçante. Quand il a décrit des travers, quand il a exprimé des douleurs, dans des situations devenues into-
lérables, il ne prêche pas la vertu aux martyrs du foyer ; il leur donne la clef des champs. La consolation arrive sous la forme d'un élégant aux yeux bleus et aux sentiments héroïques, qui vient s'asseoir à la table de famille pour trahir rhospitalité ; d'autres fois on va la chercher chez le voisin absent oii un cœur incompris ne demande pas mieux que de charmer les tristesses de son veuvage provisoire. Ceci mène droit au crime et prépare la séparation de corps et de biens.
Certains philosophes soutiennent que la peinture des vices n'est pas chose immorale, parce qu'elle sertderepoussoiràlavertuet qu'elle porte à l'aimer. Je suis d'un avis contraire. Ce qui est périlleux est immoral : l'expérience démontre qu^on s'accoutume vite aux réalités les plus redoutables, qui trouvent dans la corruption de la nature humaine une complicité dont nous avons tous conscience. Peut-être pourrait-on défendre cette théorie, si les vices épouvantaient par les malheurs qu'ils causent. Au théâtre, le vice est heureux ; l'adultère forme d'assez bons ménages ; le jeu mène à la fortune ; le mensonge n'empêche pas d'arriver ; le fer et le poison ouvrent aux ambitieux la voie du trône. Après cela il est clair que la vertu est une duperie.
Le théâtre entretient les préjugés contre la
religion; il immortalise des erreurs historiques, cent fois réfutées et toujours renaissantes. Une erreur dans un livre est un danger ; dans un journal le danger est plus grand ; dans le drame il est inévitable parce que Terreur est vivante. Pour discréditer le célibat ecclésiastique aux yeux des foules, il suffit d'introduire un moine dans la pièce avec un certain rôle. Pour dénaturer l'Inquisition qui a rendu au moyen âge des serNÏces, malgré quelques abus trop exploités par la passion, il ne faut qu'allumer un bûcher sur la scène et y faire monter des hérétiques chargés de fers. Avec Lucrèce Borgia, on peut vouer à l'indignation publique non-seulement Alexandre VI, mais encore tous les papes, depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX. La Saint- Barthélémy, qui n'est que l'usago du droit de légitime défense, devient aisément un assassinat juridique, avec la double signature des rois de France et des pontifes de Rome. Les dragonnades, fait discutable au point de vue de l'opportunité, ne pèsent pas seulement surla mémoire de Louis XIV ; elles déshonorent l'Eglise catholique qui n'y est pour rien. Après cela soyez surpris que l'ouvrier, impressionné par cequ'ilavu, sorte en déclamant contre la religion de sa mère, et aille donner des gages à Timpiété révolutionnaire !