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262 SAINT JOSELH AU TEMPLK.
Au théâtre les doctrines sont mauvaises : les tableaux y sont indécents, Je ne parle pas des décors qui éblouissent les regards, ni de la musique qui flatte les oreilles et énerve le caractère ; je parle des tableaux de chair qui s'exhibent dans les ballets. Les ballets sont devenus la partie saisissante du drame moderne ; ils sont l'amorce tendue aux plus indifférents; ils expliquent les recettes des directeurs, beaucoup mieux que l'intérêt du sujet et le talent des artistes. Personne ne va au théâtre avec des préoccupations littéraires. Un petit nombre d'amateurs vont chercher dans les partitions des grands maîtres des jouissances avouables, parce qu'elles viennent de l'esprit.
Est-il possible que des femmes poussent si loin le cynisme ? Les faiblesses intimes, qu'on ne peut pas justifier, se comprennent ; quand une femme a perdu sa vertu, il lui reste sa pudeur qui est un débris glorieux d'elle-même ; quand elle a exécuté un ballet au théâtre, elle n'a plus que la honte de son courage : toutes les fleurs qu'on lui jette ne suffisent pas pour la couvrir. Ce qu'on raconte esta peine vraisemblable et, en tout cas, ne saurait être répété ; on voudrait en douter; mais les photographies étalées dans les vitrines de nos grandes villes
apportent aux passants la preuve des désordres contemporains. Il faut détourner les regards de ces images impudentes qui continuent à la lumière du jour le crime de la nuit.
On s'étonne que des hommes graves aillent applaudir des danseuses presque nues ; on s'étonne qu'ils y conduisent leurs épouses dont ils ébranlent la vertu, et leurs filles qui ne savent comment cacher leur confusion. On s'étonne surtout que la censure ferme les yeux et laisse porter aux mœurs des coups qui rendent leur décadence irrémédiable. Le pauvre ouvrier qui moyennant vingt-cinq sous s'est procuré une contre-marque arrive au bout du festin ; les miettes qu'il ramasse sont assez chargées de sensualisme pour qu'il puisse s'en rassasier à en crever. Comme il sera fort ensuite pour résister aux entraînements de ses passions et aux invitations de ses camarades !
Le vaudeville est quelquefois écrit pour l'ouvrier. Quand il adopte la note du bas comique, il répond à Tinstinct du grand nombre et il est couru. Le vaudeville, qui peut s'élever jusqu'à l'esprit le plus fin, descend alors jusqu'à l'argot le plus grossier; il est plein de sel : ce n'est pas même du sel de cuisine; c'est du sel de mauvais lieu; il fait rire à gorge déployée ; il arrache des bravos frénétiques ; l'acteur est satisfait : le
moraliste l'est un peu moins. Ce peuple d'ouvriers, qui était venu après sa semaine se récréer pour son argent, laisse sur les bancs du théâtre les délicatesses de son âme, lapoésie de sa langue et la modestie de sa tenue. Avec les mots à double sens dont il se souvient il empoisonnera la manufacture ; il fera rougir les jeunes filles ; il choquera les petits enfants au foyer domestique : il tirera de là pour lui et pour les autres, en attendant de venir renouveler sa provision le dimanche suivant.
Les empereurs romains, pour être agréables au peuple, lui accordaient des distributions de pain et des jeux de gladiateurs dans les arènes : un peuple soumis à un pareil régime était prêt pour toutes les servitudes. Je doute fort cependant que les fêtes du Colysée fussent plus pervertissantes que le théâtre moderne. Quoiqu'il en soit, si l'ouvrier cherche un passe-temps le dimanche, au heu d'aller au spectacle, il fera bien d'aller à la ménagerie du boulevard : la vue des animaux le distraira. Le lion est majestueux; le tigre est perfide; l'hyène est sinistre ; le serpent se tord dans ses orbes gracieux; le chien aboie; le chat miaule; l'oiseau chante, et le singe gambade. Ce tableau n'est pas sans agrément; surtout il est sans péril. Les barres de fer dont les cages sont formées
mettent l'ouvrier à l'abri des dents et des griffes de tous ces monstres ; mais au théâtre rien ne le protège contre le cynisme des acteurs et les séductions des danseuses : les morsures du sensualisme sont plus terribles que celles des bêtes.
Quoique je ne me propose pas d'énumérer toutes les coutumes abusives que l'esprit du mal a substituées aux pratiques traditionnelles du dimanche, je ne veux pas finir sans signaler les inconvénients des trains de plaisir. A la vérité, ces trains sont rares en province : ils sont encore trop fréquents pour les intérêts moraux des populations. A Paris ils sont réguliers. Les compagnies de chemins de fer n'ont pas de rehgion ; elles ne connaissent que la marchandise transportable : que ce soit du blé, du vin, du foin, du guano ou de la chair humaine, peu leur importe; il ne s'agit que de faire de bonnes recettes. Le dimanche, Paris leur fournit un stock de désœuvrés, impatients d'aller respirer l'air des champs : elles en profitent.
Le train de plaisir n'est pas économique, bien qu'il soit à prix réduit; il est Toccasion de dépenses de luxe qui dérangeront l'équilibre du
budget (Je famille pour plusieurs mois. Le train de plaisir n'est pas fréquenté par la partie la plus saine de la société; il s'y trouve des couples suspects ; les propos y manquent de convenance ; la tenue générale laisse à désirer : il voyage la nuit.
Le train de plaisir n'est pas dévot ; ordinairement il fait manquer la messe ; s^il laisse le temps de l'entendre, il en enlève l'envie : il porte à la dissipation.
Le train de plaisir arrache l'ouvrier aux douceurs de la vie de famille, et le jette sur tous les chemins de la perdition. Voici le café; voilà le théâtre : ailleurs c'est pire encore. L'ouvrier a une liberté funeste parce qu'il est sans contrôle ; s'il était resté chez lui, il aurait eu une journée plus correcte.
Quand le train de plaisir draine nos campagnes et verse dans les villes des flots de paysans habitués à une vie simple et sans ornement, il a l'inconvénient de développer dans leur âme le goût des fêtes, du bruit, de l'éclat et de la parure. Quand ils rentrent dans leur ferme ou dans leur atelier, ils sentent la différence et ils souffrent ; leur imagination est obsédée de souvenirs qui deviennent des tentations, et leur font déserter leur condition, dans laquelle jusque-là ils avaient trouvé le bonheur. Ceci est très-grave.
Le train de plaisir pourrait se venger de mes critiques en me disant qu'il s'appelle quelquefois train de pèlerinage. Ici tout change. Je jette toutes les bénédictions de ma plume sur le train qui emporte dans l'espace les fils du Sacré-Cœur et de la Vierge Marie. Ils vont s'agenouiller dans les pieux sanctuaires; ils vont prierpourl'Eglise et pour la France ; leurs cœurs sont purs ; leurs cantiques sont chastes ; leurs desseins sont généreux; ils étaient bons quand ils partirent ; ils reviendront meilleurs, avec des convictions retrempées, avec un courage augmenté et des enthousiasmes qui, en se communiquant aux masses, les régénéreront et les rendront à Dieu et à la patrie. La vapeur commet tant de péchés que certains esprits semblent croire qu'elle est diabolique : ils vont trop loin. Mais elle a besoin de faire des bonnes œuvres pour trouver grâce aux yeux des chrétiens : les pèlerinages sont les jubilés du train de plaisir.
Je ne veux pas tout maltraiter: on pourrait me prendre pour une mauvaise langue. D'ailleurs l'ouvrier n'est pas un moine ; le dimanche ilfaut lui assurer des plaisirs qui le délassent et ne le corrompent pas.
Le cercle catholique correspond à ses besoins : il a été créé exprès pour lui.
Au cercle, l'ouvrier trouvera de braves camarades avec lesquels il fait bon vivre ; les gens suspects ne s'y présentent guère : en tout cas, ils ne sont pas admis. Il y trouvera des salles aérées en été et chaufTées en hiver, des cours spacieuses, desjeux, des livres amusants, un journal raisonnable, et une chapelle pour prier Dieu. Au cercle, la petite consommation est réglementée ; elle n'est pas interdite; de temps en temps on y joue la comédie ; dans les grandes circonstances, on a de la musique, des chants, des tombola, et la présence des personnages les plus distingués de la cité. Le cercle est le palais de l'ouvrier : il lui offre gratuitement toutes les jouissances qu'il achèterait très-cher dans le monde, sauf le péché.
Je veux tout dire. Au cercle, l'ouvrier est exposé à rencontrerle prêtre : qu'il ne s'effarouche pas. Le prêtre est l'ami de l'ouvrier; le plus souvent il est lui-même le fils de l'atelier : il y a grandi. Cette fraternité d'origine est déjà un lien entre deux cœurs faits l'un pour l'autre. Le prêtre qui sort des classes dirigeantes est prêtre avant tout ; il est heureux de mettre sa main consacrée dans la main vaillante de l'ouvrier. Au cercle, le prêtre exerce une influence discrète ; il
ne gêne la liberté de personne ; il ne fait pas de sermon ; devenu familier, il se mêle aux conversations et disparaît à temps ; on le sent : on ne le voit presque pas.
Le laïque chrétien qui préside aux récréations du cercle n'est pas plus terrible. C'est un avocat, un notaire, un négociant , un magistrat , un propriétaire : en tout cas, il comprend Touvrier. 11 vient se reposer avec lui de ses fatigues; il préfère sa société à celle de ses pairs; il aquitté son foyer où il goûte tant de douceurs : le dévouement ne calcule pas ; il laisse tout pour faire le bien. Cet homme dont l'esprit de parti parle mal gagne à être vu de près : il est la preuve qu'on peut être riche sans être fier et égoïste.
La division est la plaie de la société moderne : la division est entretenue par la défiance qui augmente avec l'éloignement. Le cercle catholique est un pont jeté sur l'abîme entre des classes qui se regardent et se détestent parce qu'elles ne se connaissent pas. Le jour où l'ouvrier, affranchi de la tyrannie de la révolution, se rapprochera du prêtre et du bourgeois, il s'étonnera de ses préventions ; il regrettera ses violences. La paix se fera et elle sera signée au cercle catholique. Cet événement tant désiré et qui ne semble pas encore prochain sera la ré-
compense des efforts généreux auxquels nous assistons ; il sera le point de départ d'un avenir meilleur ; la patrie respirera : l'Eglise triomphera. Ceci arrivera un dimanche.