‹ Saint Joseph, ou, La question ouvrière d'après l'évangileChapitre 65 sur 79 · Luc. II · texte numérisé non relu

Luc. II

L'ou\Tier a une double vie : la vie privée et la vie publique. Dans la première il fait son métier; dans la seconde il est homme d'état. Autrefois l'ouvrier vivait beaucoup dans sa maison ; il laissait à d'autres le soin des affaires générales; il n'était rien : ce n'était pas assez. Aujourd'hui sa prérogative s'est développée; on ne décide rien sans lui ; j'ignore si c'est toujours pour lui ; il est tout : la question de savoir si ce n'est pas trop serait indiscrète. Malgré les faits accompHs, et comme si les aspirations de nos contemporains n'étaient pas encore satisfaites, on ne cesse d'écrire sur les droits politiques de l'ouvrier, et l'on a soin d'en augmenter sans cesse la dose. Certains de ces droits sont incontestables ; mais l'ouvrier les connaît, puisqu'il les exerce ; il est donc inutile de lui répéter cette chanson. La sentiment du droit donne de la dignité ; il faut le développer dans les âmes qui ne l'ont pas ou qui l'ont perdu ; il faut l'entretenir avec soin chez celles qui l'ont conservé; le sentiment du droit est le ressort des caractères; il prévient beaucoup d'abus, il fait reculer beaucoup d'audaces ; mais il y a des bornes à tout.

Les devoirs pohtiques correspondent au.\

droits politiques. C'est une chose sainte et salutaire d'écrire et de parler sur le devoir. C'était là le thème préféré des anciens. Nous lui devons le beau traité de Gicéron sur /es Offices. hn Bible, qui est le plus admirable code politique qui existe, parle toujours des devoirs de l'homme ; jamais de ses droits. Quel est le moraliste tant soit peu exercé qui ne s'incline devant cette méthode ? Pour la blâmer il ne faut jamais avoir travaillé sur le cœur humain et en méconnaître toutes les lois. Quand on rappelle à l'homme ses devoirs, on l'arrache aux mesquines préoccupations de la personnalité et on le pousse au dévouement: alors tout est bénéfice pour la société. Hélas ! le dévouement est devenu rare : nous mourons de son absence ; on a bien mal choisi l'heure pour enivrer l'ouvrier de doctrines qui achèvent de tuer dans son âme des vertus déjà compromises et dont cependantnous ne pouvons pas nous passer.

Aux bonnes époques de l'histoire il est facile de connaître les devoirs politiques; il n'en coûte pas davantage de les remplir. Alors le bon sens public est en possession d'un certainnombre de principes acceptés de tous sans discussion, et qui sont la lumière de la conscience des citoyens. En même temps l'opinion qui les professe est compacte; il faut du courage pour les atta-

SAINT JOSEPH A BETHLEEM. li/O

laquer, et c'est à pure perte : alors la société porte l'individu. Dans les siècles tourmentés c'est bien différent; rien n'est vrai, rien n'est faux; et successivement tout est vrai, tout est faux. Les esprits désemparés tourbillonnent dans la tempête ; les courants les plus forts les entraînent : ils n"ont plus d'idées fixes où ils puissent se prendre. Çà et là on aperçoit, debout comme des colonnes dans le désert, des caractères indomptables qui possèdent la vérité et qui la gardent. S'agit-il de savoir quelle ligne il faut suivre? Alors ils sont embarrassés; impuissants à arrêter le mouvement fatal qui mène les peuples àFabîme, ils sauvent leur honneur en s'ensevelissant dans leur défaite. Nous sommes à un de ces moments terribles. L'ouvrier introduit brusquement sur la scène a atteint sa majorité politique, tandis que sa minorité intellectuelle dure encore ; tiraillé en divers sens, il n'a pas la conscience de ses devoirs et il va la demander à ceux qui le conseillent mal. On sait assez ce qui arrive.

Je vais essayer, en me dégageant de l'esprit de système, de formuler un petit abrégé des devoirs politiques de l'ouvrier. Ce ne sera qu'un commentaire du quatrième commandement de Dieu : Tes père et mère honoreras afin de invre loncfuement.

Le premier devoir de l'ouvrier citoyen est d'éviter en politique les idées absurdes. Au hasard de me déconsidérer à ses yeux, je lui dirai que les vieilles idées sont les meilleures : celles-ci sont éprouvées, car elles sont de toutle monde et non pas d'un parti ; un parti se trompe : il est impossible que tout le monde se trompe.

Il y a surtout deux questions sur lesquelles l'ouvrier doit avoir des idées saines, à savoir : l'autorité et la liberté.

L'autorité vient de Dieu. Gela ne veut pas dire que Dieu descend du ciel, pour prendre parla main monsieur un tel, en lui disant de gouverner la France. Dieu ne procède pas ainsi : il se sert du peuple pour désigner l'homme qui doit être au-dessus des autres. Gela fait, Dieu veut que l'élu du peuple soit maître et qu'on lui obéisse : c'est cette volonté de Dieu qui crée l'autorité.

Il va sans dire que le peuple ne peut pas renverser l'autorité qu'il a élevée la veille. Les enfants s'amusent quelquefois à fabriquer une statue avec de la neige ou de la terre glaise; après quoi ils la placent sur une éminence, et ils lancent contre elle des pierres, jusqu'à ce qu'ils

l'aient démolie. On conçoit que des écoliers emploient à ce jeu les vacances de la semaine. Il ne convient pas que le peuple traite l'autorité de la même façon.

On dit partout que le peuple est souverain. Il est souverain un quart d'heure, juste le temps d'aller voter et de rentrer chez lui. S'il veut encore s'appeler souverain quand le scrutin est dépouillé ; comme il voudra. Je ne lui disputerai ni ce titre, ni la fleur qu'il porte le dimanche à sa boutonnière : ces ornements ont le même prix et donnent les mêmes bénéfices.

Cependant j'y mets la condition que le souverain d'hier matin se soumettra aux ordres du souverain légitime. Celui-ci est unique de sa nature ; s'il y en avait deux, il y en aurait un de trop ; ils seraient exposés à se battre et personne ne pourrait les séparer. Par parenthèse ceci nuirait aux intérêts du commerce.

Les charlatans se plaisent à embrouiller les questions les plus simples pour abuser les bonnes gens : c'est ainsi qu'ils prétendent que le droit divin dévore le droit du peuple. C'est comme si l'on disait : Tant qu'il pleuvra, qu'il fera du vent et que le soleil luira, les jardiniers ne pourront pas cultiver leurs choux. En quoi, s'il vous plaît, la pluie, le vent, le soleil empêchent-ils les jardiniers de faire leur métier?

Mais que deviendraient-ils si ces éléments leur manquaient? Les charlatans ont inventé des mots pour épouvanter les imbéciles ; ces mots ressemblent aux hommes de paille au milieu des petits pois afin d'écarter les oiseaux. Je m'engage à donnerles explications les plus claires à ceux qui mêles demanderont. Aujourd' hui j'ai autre chose en tête.

L'autorité est nécessaire dans le monde ; voilà pourquoi Dieu l'a créée. C'est l'autorité qui fait régner l'ordre, qui protège la propriété et les personnes ; sans elle les voleurs et les assassins foisonneraient.

On trouve l'autorité partout. Les rois président aux destinées des empires ; le père de famille dirige sa maison ; le patron son atelier. Les animaux imitent Thomme. Les abeilles ont une reine : aujourd'hui elles pourraient se contenter d'une présidente, pour se mettre à la hauteur des institutions modernes; mais ça ne change pas le fond des choses.

L'autorité est instituée pourfavoriserles bons et pour punir les méchants. Quand elle remplit sa mission, elle est digne d'éloge. Les méchants n'ont pas le droit de se plaindre: ils n'ont que celui de devenir sages.

Quand Tautorité est exercée par un seul homme, selon les lois, la patrie ne s'en porte

pas toujours plus mal ; quand elle est exercée par les meilleurs, la patrie s'en tire ; mais quand tout le monde s'en mêle, elle est plongée dans l'anarchie. Tant il est vrai que pour avoir une bonne république, il faut que les uns commandent et que les autres obéissent !

Le meilleur gouvernement n'est pas sans imperfections. Gouverner est un métier difficile : c'est une injustice d'exiger que l'homme qui le fait ne se trompe jamais. Ceux qui le critiquent ne sont pas désintéressés ; s'ils sont appelés à le remplacer, ils tombent dans des erreurs plus graves que celles qu'ils lui reprochaient.

Il faut se garder de faire des révolutions pour guérir les abus, à moins qu'ils ne soient intolérables. Le fabuliste raconte qu'un jour les grenouilles demandèrent un roi : celui qu'on leur donna parut trop pacifique : sur leurs réclamations, il en vint un autre qui les croqua toutes.

De celui-ci contentez-vous ;

De peur d'en rencontrer un pire.

Il ne faut pas confondre l'autorité avec la tyrannie. La tyrannie consiste à fouler les lois aux pieds, pour se livrer à tous les caprices de l'orgueil et se jouer des droits des citoyens. Si un honnête ouvrier était contraint de fermer sa boutique ; si on lui confisquait sa vigne ; si on

l'envoyait à Cayenne sans jugement, ce serait autant de cas de tyrannie. Mais quand la police met la main sur les mauvais sujets qui volent, qui tuent, qui conspirent, qui troublent le repos public, qui gâtent les mœurs par leurs discours et leurs exemples ; ce n'est pas tyrannie. L'autorité fait ce qu'elle doit :1a haine deceuxqu'elle frappe l'honore.

La liberté est un problème qui provoque d'ardentes luttes et divise les esprits. On ne s'entend pas. Les uns ne savent pas ce qu'ils disent; ils ont toutes les chances d'être crus, parce qu'ils flattent les passions. Les autres possèdent la matière; ils convertissent peu d'hommes, parce qu'ils prêchent des vérités désagréables. Je me garderais bien de promener l'ouvrier à qui je m'adresse à travers les paperasses d'un procès interminable. Je nelui présenterai qu'une observation, avec la certitude que son bon sens l'acceptera.

Il y a dans ce monde le bien et le mal. Le bien c'est ce que Dieu ordonne, ce que la conscience dicte, ce que l'opinion des honnêtes gens approuve et ce que l'autorité politique doit protéger. Le mal est le contraire du bien.

Or je dis que l'homme possède, de droit naturel, la liberté du bien ; nul, fût-il roi ou pape, ne peut la lui ravir. Cette liberté est le principe

de sa dignité et de son indépendance ; quand il la perd, il est martyr de la force ; quand il la vend, ilestun misérable. En vertu de ce principe, rtomme a la liberté, je veux dire le droit, de pratiquer la religion véritable, d'en affirmer les doctrines par la parole et par l'écriture ; il a la liberté d'enseigner les maximes d'une saine politique qui rendent les peuples heureux; il a la liberté d'élever ses enfants, de faire marcher sa maison, de cultiver son champ et d'en manger les fruits : il a encore la liberté de faire ou de ne pas faire ce qui ne porte préjudice à personne et que les lois divines ou humaines n'ordonnent ni ne défendent. En conséquence l'homme peut travailler ou se reposer, voyager ou rester chez lui, vendre ou acheter, s'habiller de fin lin ou de toile grossière, lier des amitiés ou vivre solitaire, s'adonnera l'industrie ou la science, faire des montres ou construire des moulins à vent. Ici il ne dépend que de son libre arbitre ; il ne s'inspire que de ses goûts et de son intérêt.

Certes voilà un vaste champ ouvert devant la liberté de l'homme.

Mais l'homme n'a pas la liberté, je veux dire le droit, de faire le mal. Il ne peut ni propager, ni pratiquer une religion de sa fabrique. Est-ce que toutes les religions sont vraies ? Il ne peut pas débiter toutes les utopies qui lui passent

par la lête ; il no pouL pas écrire dans un livre ou dans un journal, des choses qui offensent le sens commun et les vérités sur lesquelles la société repose ; il ne peut pas lever des écoles pour y corrompre la jeunesse; il ne peut pas bâtir des théâtres pour y outrager les mœurs; il ne peut pas faire des émeutes; il ne peut pas exciter les ouvriers contre les patrons et amener des grèves ; il ne peut pas piller J a fortune des particuliers, ni celle de l'Etat ; il ne peut pas démolir les églises, brûler les palais avec du pétrole, arrêter les bons citoyens et fusiller ceux qui lui sont suspects. Cette liberté-là est la liberté du crime ; même quand elle est octroyée par des gouvernements aveugles, elle n'est pas un droit. Tout cela est simple ; si l'on voulait y mettre une once de bonne foi, il y a longtemps que nous serions tranquilles ; mais cette doctrine ne fait pas le compte des révolutionnaires: ils tiennent à la liberté du mal : on sait assez pourquoi.

Certes les révolutionnaires deviennent raisonnables lorsqu'il s'agit de leur autorité: ils le sont presque trop, car ils ne supportent guère une opposition. Dans le ménage, ils ne reconnaissent pas à leur femme la liberté de penser autrement qu'eux; encore moins celle de les ruiner, de les déshonorer ou de les battre : ils n'admettent pas

que leurs enfants puissent leur résister ou leur répondre des impertinences, ou mépriser leurs cheveux blancs ; ils ont des procédés sommaires pour que le dernier mot leur reste. Le joli ménage que celui dont le libéralisme serait la loi !

Si les révolutionnaires ont des ouvriers à leurs ordres, ils ne sont pas plus tendres : ils ne supportent ni les insolents, ni les fainéants, ni les meneurs, ni les voleurs, ni les espions; ils font prompte justice des abus qu'ils constatent. Les intérêts bien entendus de l'atelier ne s'accommodent pas de la liberté laissée à chacun de faire ce qui lui plaira.

Même dans le sein du parti auquel ils appartiennent, on professe d'autres maximes. Là, l'autorité est absolue : il n'y a qu'une manière de parler, de penser et d'agir ; toute dissidence est un crime qui provoque une prompte répression : l'exil est la plus douce. A tout prix il faut de la discipline : le succès en dépend.

Les révolutionnaires me répondront que je compare des choses qui n'ont aucun rapport. Je compare des sociétés entre elles ; et quoiqu'elles ne soient pas identiques, elles sont assez semblables pour que je défie mes contradicteurs d'échapper au reproche mérité d'inconséquence, en ayant ainsi, en matière de gouvernement, deux poids et deux mesures.

C'est beaucoup d'avoir des idées saines en politique, par le temps qui court ; il faut encore les mettre en pratique. L'ouvrier chrétien tiendra à honneur d'être un bon citoyen: il respectera ceux qui sont dépositaires de la puissance publique; il verra briller sur leur front le rayon d'en haut et il s'inclinera devant leurs arrêts comme devant ceux de Dieu même ; il ne les jugera pas avec passion; il ne portera pas envie à leur supériorité ; il ne les rendra pas toujours responsables des maux qu'il endure ; il ne conspirera pas contre eux.

L'ouvrier chrétien observera les lois, que je suppose justes, même quand les hommes de son opinion ne les auront pas faites. S'il lui est permis d'en désirer de meilleures, il laissera au temps et à la sagesse des législateurs le soin de les introduire. En attendant, il se soumettra à celles qui existent : il paiera l'impôt ; il fera les corvées ; il accomplira le service militaire : le tout en conscience et non par crainte des châtiments, ce qui est l'obéissance des esclaves.

Non content d'observer les lois, l'ouvrier chrétien aural'amourde son pays. Il le prouvera

en usant de ses droits de citoyen pour défendre l'ordre menacé et préparer de loin le triomphe de la bonne cause. L'indifférence, qui est un péché en religion, est une faute en politique. Ceci est surtout vrai dans les siècles de lutte comme le nôtre. Les méchants sont à l'œuvre: les bons ne doivent pas rester assoupis.

L'ouvrier chrétien ira toujours au vote. Il votera pour le plus honnête homme de sa circonscription ; il se souviendra qu'un ennemi de l'Eglise, sous quelque déguisement qu'il se cache, est rarement un honnête homme. S'il est conseiller municipal, il sera pour les mesures qui favorisent les intérêts moraux de la commune; il accordera les fonds nécessaires à l'entretien des édifices religicu.K ; il ne disputera pas au clergé les suppléments qui lui sont alloués ; il ne fera pas la guerre aux écoles congréganistes : il sera conservateur, dans le sens élevé de ce mot.

L'ouvrier chrétien a d'autres moyens de démontrer son patriotisme : un des plus éloquents consiste à se contenter de son sort. Son rang est modeste ; cependant il est entouré de la considération que ses vertus méritent. Il a sa part dans les avantages de la vie sociale : la loi qui protège tout citoyen s'étend jusqu'à sa personne ; l'inviolabilité des propriétés lui

assure la jouissance paisible de sa maisonnette ; la prospérité du commerce lui donne du travail et des denrées à bon marché ; la gloire nationale, qui luit pour tout le monde, se lève sur sa tête et réjouit son âme généreuse. Quand on parle d'une classe sacrifiée, dans une société chrétienne, onnesaitpasce qu'on dit.

Cependant il faut convenir que les lots ne sont pas les mêmes pour tous. Il y a une catégorie d'hommes dont le patriotisme, d'ailleurs incontestable, est singulièrement aidé par les fonctions qu'ils remplissent, par les gros traitements qu'ils palpent, et par les influences qu'ils exercent autour d'eux. Ceci n'est pas une critique; le talent, la fortune, les services rendus, enfin la nécessité expliquent les supériorités. Toujours est-il que le pauvre ouvrier est un peu moins bien traité ; mais son patriotisme n'en est que plus beau, parce qu'il est relevé par le désintéressement. Ce citoyen obscur qui vit de son métier, qui ne cherche querelle à personne, qui n'a jamais de comptes à régler avec la police , qui souffre sans se plaindre et qui se con^îole en pensant à Dieu, est une des forces vives du pays: il ressemble à ces pierres ensevelies dans les fondements d'un édifice, qu'on ne voit pas et qui sont la dernière raison de sa solidité.

L'ouvrier prétentieux est un type désagréable. C'est un grand patriote ; il le dit et je ne sais s'il faut le croire. Au fond de sa boutique il crève d'envie; il aboie après les abus, du matin au soir ; sa voix bien timbrée ne se fatigue pas à cet exercice ; il a dans son tiroir une constitution toute prête, qui est destinée à procurer le bonheur du genre humain dans les vingt-quatre heures; il se fâche parce que l'on ne veut pas l'écouter : c'est un génie méconnu et un cœur qui ne demande qu'à se dévouer. Les révolutions, qui chez nous sont fréquentes, lui fournissent plusieurs fois dans sa vie l'occasion de se démontrer. Dès qu'il a ceint l'écharpe, il rédige des arrêts grotesques dont les fautes d'orthographe défraient pendant trois semaines les chroniques amusantes des journaux de France. Plût à Dieu qu'il n'offensât que la grammaire! Hélas 1 son passage aux affaires laisse d'autres traces. Les administrateurs qui lui succèdent ont beaucoup de peine à réparer les désastres de ce citoyen qui n'a pas eu le temps d'en causer de plus graves. Un pays qui possède de pareils patriotes doit s'attendre à des jours mauvais. Des goûts, dit-on, on ne dispute pas ; mais entre les deux ouvriers dont j'ai décrit la figure, mon choix est fait.

Je signale à la défiance de l'ouvrier chrétien l'embaucheur politique, certains journaux et la franc-maçonnerip.

L'embaucheur est un officier de recrutement, au service de la révolution. Il correspond avec les comités dirigeants ; il est chargé de parcourir une zone déterminée, au profit de la cause ; il a les qualités requises pour son emploi : il sait tromper la vigilance des maires ; il échappe aux poursuites des gendarmes ; il déguise sa mission ; il cache les imprimés clandestins, quand il ne distribue pas ouvertement des écrits estampillés qui préparent son succès. On sait d'ailleurs de quels moyens de séduction il dispose.

Souvent on peut mesurer la moralité d'une doctrine politique à celle de l'homme qui la propage. Que l'ouvrier chrétien suive cette méthode, s'il ne veut pas étudier en détail le fond du sac.

L'embaucheur révolutionnaire manque dé temps en temps de conviction ; il fait trafic de l'opinion régnante : il en a servi plusieurs dans sa vie. Il n'est pas riche, ses bottes l'insinuent; quand il est bien mis, il faut s'assurer que ses

habits ne sont pas hypothéqués. S'il est médecin, il n a pas de malades; s'il est avocat, il n'a pas de clients ; journaliste, il n'a pas d'emploi ; professeur d'utopies en plein vent, il lui reste la place publique pour les débiter. Avant tout, il aspire au bien-être. D'autres fois, l'embaucheur a été riche ; il a tout perdu dans des entreprises hasardeuses, si ce n'est pas autrement; il en veut à la société du malheur qui le frappe, et il cherche dans le désordre l'occasion de se compenser : alors il est encore plus âpre dans la poursuite de la fortune dont il connaît les douceurs. Quand l'embaucheur est riche, il ne court pas les marchés et les foires ; il se tient avec gravité derrière un subalterne ; il ne cherche pas l'argent qu'il possède, mais les honneurs dont il est avide et qui semblent le fuir. Une veut pas mourir sans être député : ses prétentions ne sont pas toujours aussi modestes. L'hypothèse la moins défavorable à la dignité humaine est celle d'un embaucheur monomane qui croit à ce qu'il dit, quoique ce qu'il dit soit absurde. Ce cas est rare.

Au demeurant, l'honorabilité fait souvent défaut à l'embaucheur : il connaît les cours d'assises ; il a grisonné dans les prisons ; il se pose en martyr, parce qu'il a souffert pour cause politique ; mais outre qu'il y a la politique

des misérables, il a subi des condamnations d'un autre genre. Il affiche son impiété haineuse ; il ne cache pas l'irrégularité de ses mœurs ; il est antipathique aux gens comme il faut ; il a du goût pour la canaille. On pourra citer des noms propres, pour prouver que ce portrait est une calomnie : ce sont des exceptions qui confirment la règle.

Les opinions propagées par de tels apôtres valent peu.

Le journal est un autre engin également redoutable. Je ne suis pas l'ennemi du journal en lui-même ; cependant s'il n'existait pas, je ne l'inventerais pas : je lui préfère le livre. Puisqu'il est un fait social inévitable, on peut exiger qu'il serve de véhicule aux idées saines et qu'il ne soit pas un bélier de destruction entre les mains des pervers. J'ai décrit ailleurs * l'organisation de la propagande révolutionnaire; le journal en est un élément considérable et qui mérite d'être mentionné à part.

Le journal destiné à l'ouvrier sort d'une officine suspecte. Il sent le vin ; mais il exhale d'autres odeurs; il n'est pas savant ; il n'est pas moral; il n'est pas loyal; il n'est pas poli. Ceux qui le rédigent connaissent la clientèle, et savent ce qu'il faut lui servir. Ils peuvent fausser la phi-

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