Chapitre V, de la Famille
losophie, inventer l'histoire, outrager Dieu, dénoncer son Eglise, calomnier les morts et flétrir les vivants ; pourvu qu'ils émettent des paradoxes énormes, qu'ils emploient les gros mots, qu'ils flattent la bête humaine, qu'ils bafouent tout mérite, qu'ils éclaboussent toute supériorité, ils sont goûtés. Leur journal est un cours complet d'ignorance, de cynisme, de sottise, de haine aveugle, d'aspirations féroces et d'espérances hideuses. C'est le pain quotidien de l'ouvrier.
L'ouvrier qui lit ce journal le croit : il le croit aveuglément, comme le Turc croit le Coran. Il ne se défie pas ; il ne raisonne pas ; il ne compare pas ; il ne consulte pas ; il ne se souvient pas des déceptions de la veille : il croit. Le fanatisme, qu'on supposait détruit par les lumières de la civihsation, renaît dans l'âme du malheureux ouvrier qu'on égare. Il dira ce que son journal lui enseigne ; il ira oîi son journal le pousse ; il fera ce que son journal lui conseille. Ce journal est devenu son évangile.
Le journal honnête atort: il est réactionnaire, monarchiste et clérical. C'est le journal des propriétaires, des patrons, des fonctionnaires, des curés, en un mot, de tous les ennemis du peuple. Quand on l'ofl're à l'ouvrier, il le refuse ; s'il le lit, il le méprise : quand son parti arrive au pouvoir, il en demande la suppression.
Il est bien difficile de faite revenir l'ouvrier dos préventions que lui a inspirées le journal révolutionnaire. Il est trcs-regrcttablc que des écrivains consacrent leur talent à empoisonner ainsi des âmes sans défense. On ne conçoit pas la tolérance des lois qui les laissent faire. L'ouvrier chrétien est averti : qu'il évite le piège.
Reste la franc-maçonnerie.
Il y a peu d'ouvriers qui n'en aient entendu parler : peut-être n'y en a-t-il pas un seul qui sache ce qu'elle est, même parmi ceux qui lui appartiennent. Ce n'est pas surprenant puisqu'elle est un mystère.
Le franc-maçonnerie n'est pas une société secrète, dans le sens que les jurisconsultes attachent à ce mot ; mais tout en étant en règle avec la loi, elle cherche à dérober à la connaissance du public ses rites, ses fêtes, son organisation, ses chefs, ses adeptes, ses moyens d'action, et surtout le but qu'elle poursuit. Elle a son catéchisme, sa langue, ses signes, ses heures de réunion, ses initiations : ce vaste système est impénétrable aux profanes. Elle se donne comme une société de bienfaisance : ce titre n'est qu'une enseigne destinée à tromper les naïfs.
Le mystère dont la franc-maçonnerie s'enveloppe la rend justement suspecte. Celui qui fait le bien se montre au grand jour ; il ne craint pas
de manifester ses œuvres, car elles viennent de Dieu. Leméchayit au contraire fuit la lumière,parce qu'elle révèle ses iniquités ^ Il est digne de remarque que les oiseaux de nuit sont des oiseaux de proie. Que l'homme pris individuellement voile sa bienfaisance, à la bonne heure : la discrétion lui donne plus de prix : l'Evangile veut que notre main gauche ignore ce que donne notre main droite^. Une institution n'a pas les mêmes motifs de cacher la sienne ; une institution est dispensée d'humilité, parce qu'elle n^est personne ; seulement elle est tenue au bon exemple. L'Eglise qui s'y entend nous dit de cacher nos bonnes œuvres; mais elle ne se cache pas : la visibilité est un de ses plus éclatants caractères ; elle veut être vue, discutée et jugée : sans doute qu'elle ne craint pas l'examen.
Malgré ses précautions la franc-maçonnerie est connue ; on en a écrit Thistoire avec les matériaux qu"'on est parvenu à lui dérober et avec ceux que les déserteurs ont fournis. Elle n'a pour dérouter la conscience sociale que la ressource de ses transformations successives qui ne changent rien à son fond originel. Fille des anciens hérétiques ', elle en continue les traditions, en les adaptant aux époques qu'elle traverse.
1. S. Jean, m, 20, 21. — 2. Matthieu, vi, 3. — 3. Les rJnostiques,
La franc-maçonnerie honore le grand architecte de l'univers, qui n'est autre que la nature ; elle nie le Dieu véritable : son Dieu c'est le mal ; elle a la haine de l'Eglise ; elle la traque sur tous les rivages, parce qu'elle est le plus grand obstacle à ses desseins ; elle en veut surtout au pontife romain qui résume, par ses prérogatives eLpar son influence, l'œuvre de Jésus-ChrisL. Elle aspire à être une église qui prendra la place de l'ancienne : son rêve est de gagner un pape pour le mettre à sa tête. Ceci paraîtrait incroyable, si les preuves n'en étaient pas partout. Elle est l'ennemie née de l'autorité politique, quand elle ne la dirige pas ; elle laisse régner les rois qui obéissent à ses ordres ; elle renverse ceux qui la combattent, ou qui ne font pas assez bien ses affaires. La révolution éclate dans les pays qu'elle désigne : elle lui dicte son programme; elle lui donne la liste des victimes ; elle est le feu central qui, en dilatant ses vapeurs, détermine des tremblements de terre. Elle se pique de vertu ; on sait cependant qu'elle est un antre de débauches : les mystères des peuples païens lui servent de modèle. Non contente d'outrager la morale dans ses conciliabules nocturnes, elle en prépare la ruine dans les mœurs. En résumé, elle assassine les rois, et elle corrompt lésâmes : elle manie également le poignard et le poison.
Telle quelle, la franc-maçonnerie comptebeauconp d'honnêtes gens parmi ses fidèles ; elle les distribue sur les bords de son cratère, pour mieux dissimuler Tabîme qu'elle creuse sous les pas des nations ; elle s'en sert comme d'un appât, afin d'attirer à elle les cœurs généreux. On ne peut pas expliquer autrement que par l'illusion l'attitude d'un certain nombre d'hommes; ils sont les instruments d'une pensée satanique, organisée à plusieurs degrés et dont un petit nombre possède l'énigme. Le rôle de dupe n'est pas glorieux; celui de complice est coupable, alors même qu'on invoque la bonne foi.
L'ouvrier est moins intéressé que d'autres à prendre du service dans les rangs de la franc-maçonnerie. Il ne peut pas prétendre aux grades supérieurs, réservés à de plus puissants que lui, ni aux avantages sociaux qu'ils procurent. Il ne saura jamais ce qu'on dit au Grand Conseil ; étranger aux affaires de l'Ordre, il restera à la porte comme un valet : on ne pensera à lui que pour les bas offices, ou lorsqu'il y aura un danger à courir. Il me semble que l'Eglise traite ses enfants avec plus de déhcatesse. Si l'ouvrier va chercher dans la franc-maçomnerie un morceau de pain pour ses vieux jours, qu'il prenne garde de se nourrird'un painmaudit. L'Eglise a du pain aussi pour ses pauvres: mais ce pain, qui est
celui de l'amour, ne déshonore pas celui qui le reçoit ; il n''empoisonnc pas celui qui le mange. Les avertissements de TEglise n'ont pas manqué à FEurope chrétienne, depuis plus d'un siècle. Les papes, qui sont des sentinelles vigilantes, non contents de donner l'alarme aux imprudents, ont révélé les secrets criminels de la secte, avec une autorité qu'aucune autre n'égale. Ils ont porté des jugements identiques qui ne laissent aucune place à l'indulgence ; et, pour que leurs arrêts ne fussent pas dérisoires en étant sans sanction , ils ont lancé des anathèmesdontles libres-penseurs peuvent rire, mais que les catholiques doivent craindre et écouter avec tremblement. Clément XII, Benoît XIV, Pie VII, Léon XII, Pie IX ont dit assez haut qu'on ne saurait être catholique et franc-maçon. Dès lors la cause est finie: il faut se soumettre.
Je viens de dire que l'ouvrier chrétien doit remplir le devoir politique. Maintenant je lui conseille de ne pas faire de la politique. Le devoir politique consiste à accomplir ce que la loi prescrit et ce que le patriotisme commande. Paire de la politique signifie se mêler avec ardeur aux luttes des partis. En règle générale,
Tesprit de parti est mauvais : c'est un signe inquiétant. Le royaume divisé contre lui-même sera désolé : assez ordinairement il en meurt. Quand la patrie est atteinte de ce mal terrible, il faut prier pour elle.
Cependant tous les partis n'ont pas raison : il faut bien se garder de juger de leur valeur par le nombre d'adeptes qu'ils comptent. Les multitudes sont sujettes aux entraînements: ceux qui flattent leurs passions, et ne rougissent pas de leur donner des espérances qu'ils savent bien être irréalisables, les mettent très-vite de leur côté. C'est là une gloire facile qu'on acquiert en mentant.
A la même heure, la bannière de la vérité est désertée ; on ne voit groupées autour d'elle que des âmes d'élite qui forment une minorité imperceptible et méprisée. La vérité est quelquefois vaincue dans ce monde : c'est un motif de plus pour lui rester fidèle.
L'ouvrier chrétien saura s'orienter dans la mêlée des opinions confuses. Il suivra le part qui marche avec le plus de sincérité derrière la croix de Jésus-Christ. La croix est plantée sur le chemin de l'honneur ; c'est elle qui a sauvé le monde : seule, elle peut rendre aux sociétés malades la santé qu'elles n'ont plus.